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Paris. — T^fpographic de Firmiv Di dot frères^ rue Jacob, 66.
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DES ^
ESPÉRANCES
DE L'ITALIE.
ET PKÉFACE
OUVllACxE TRADUIT DE L ITALIEN, AVEC NOTES
PAR P. sVlÉOPARDL
Porro unum est neccssariuni
(LUC , X , 42 )
AI 3SM
PARIS ,
LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES ,
nVE JACOB, 56.
1844.
— fc»#»f ♦•fc»o» f • ># « »»»»»»* * »a» f >»>»>«»»o»t»»»>» f ♦»#♦♦
PREFACE
DU TRADUCTEUR.
Je n'étais encore qu'un enfant quand je compris que
ma patrie, cette belle Italie, que ses nombreuses gloires,
bien plus que les délices de son beau climat, ont rendue
enviable à tous et partout, était tombée du faite de sa
gloire au fond de la misère; et je me fis dès lors un
devoir sacré de concourir de toutes mes forces à la re-
lever de son abaissement. Animé par cet orgueil confiant
qu'inspire la jeunesse, je remerciais la Providence de
m'avoir fait naître au milieu de la génération qui me
paraissait appelée à accomplir l'œuvre de régénération.
J'ai donc tout rêvé , tout espéré pour atteindre à ce but,
et je me suis constamment tenu prêt à m'associer à tous
ceux qui s'y achemineraient, peuples, rois, pontifes,
n'importe; car, je peux le jurer devant Dieu, jamais je
n'ai su concevoir le moindre sentiment de haine contre
qui que ce soit , pas même contre ceux qui m'ont fait
payer si cher mon dévouement à une cause sainte. J'étais
heureux de pouvoir répéter dans mon âme ces paroles
que je ne suis pas digne de prononcer : Ignosce, pater^
quia nesciunt quidfaciunt.
Mais l'inutilité de toutes les tentatives déjà fuites, et
l'expérience acquise par un long séjour à Paris, m'ame-
II PBiFACB DU TRADUCTEUR.
nèrent à sacrifier, Tun après l'autre, tous mes rêves,
toutes mes espérances juvéniles à une idée que je regardais
et que je regarde encore comme le rêve, l'espérance de
l'âge mûr. C'était l'idée de cette confédération ita-
lienne qui a donné naissance à deux excellents ouvra-
ges : Del Primato morale e civile^deW Italia, par
M. Gioberti ; Délie Speranze d'Italia , par M. Balbo.
Aussitôt je me mis à la caresser, à la répandre dans
mes relations au dehors comme au dedans de la Pénin-
sule. Je fis plus. Chargé, il y a presque quatre ans,
d'écrire la préface d'une chronique qui devait être pu-
bliée dans l 'Jrchivio storico itaUanb, à Florence, je saisis
cette occasion pour tâcher de donner à mon idée chérie
une publicité quelconque.
Cette préface n'ayant pas été imprimée, dans la
crainte , peut-être , qu'elle n'attirât à VJrchivio storico
le même sort qu'eut à subir' VAntologîa (1) , j'insistai
pour qu'elle fût insérée dans quelque journal périodi-
que ; j'en envoyai , à cet effet , des copies dans d'autres
villes de l'Italie ; mais rien ne me réussit.
Je lui donne place aujourd'hui en tête de la traduc-
tion du présent ouvrage, non dans la sotte prétention
de réclamer la priorité d'une pensée qui, depuis quelque
temps , est devenue presque vulgaire , mais pour prouver
à mes compatriotes la sincérité de mon adhésion aux
Tœux si sayamment exprimés par les deux illustres
écrivains qui ont pris la tâche de la développer, et dont
je me déclare le disciple le plus reconnaissant.
(1) C'est ainsi que les censares et les polices, en ne permettant à
aucune opinion, même la plus modérée, de se faire Jouv parmi le
public > se font les auxiliaires les plus utiles des conspirateurs.
DE L'UNITÉ
NA.TIONALE
DE L'ITALIE.
L'une des questions les plus difficiles à résoudre que
présente l'histoire d'Italie, c'est, à mon gré, celle-ci :
Comment se fait -il que l'Italie qui , possédant les
deux grandes unités de l'empire romain et du catho-
licisme, était, sans contredit^ la plus riche en moyens de
centralisation, n'ait pas pu, au sortir du moyen âge,
ressaisir son unité nationale?
Je sais que plusieurs historiens fort distingués ont
essayé d'y répondre, Machiavel entre autres ; mais la
solution n'a pas encore été trouvée ; et c'est peut-
être parce que le génie de^ce grand homme la cher-
cha là où elle n'était pas, que ceux qui vinrent après
lui s'y trompèrent comme lui.
D'ailleurs , comme elle n'existe pas dans telle ou
telle cause particulière, mais dans l'ensemble général
des révolutions subies par l'Italie , c'est-à-dire ,
dans le développement de tous les éléments de sa ci-
vilisation et de celle des peuples qui l'ont reçue d'elle,
il était presque impossible à qui que- ce soit de résou-
dre cette question, avant que le flambeau de la criti-
que, que Machiavel porta le premier dans l'étude de
rhistoire , eût éclairci les ténèbres dont elle se trou-
vait enveloppée.
IV DB L'uNITB NATIONALB
Je crois avoir eD main le fit qui conduit à cette so-
lution; mais, pour que eiiacun pût m'y suivre, force
me serait d'exposer ici les Tableaux historiqties de la
civilisation païenne et chrétienne^ auxquels J'ai con-
sacré et je consacre tous mes loisirs. Un jour viendra
peut-être où je pourrai soumettre ce travail au juge-
ment du public. Pour le moment je ne ferai qu'énon-
cer quelques idées générales concernant cette impor-
tante question, à la solution de laquelle nous condui-
sent^ mieux que les histoires, les chroniques des dif-
férentes époques.
La chronique de Cagnola est l'un des guides les
plus sûrs.
Nous ne voulons pas dire que Cagnola ait eu la
pensée d'expliquer la véritable cause qui empêchait
l'Italie de ressaisir son unité nationale, à l'époque où
presque tous les peuples , soumis autrefois à l'empire
romain , s'acheminèrent plus ou moins vite vers ce
grand but, qui est encore loin d'être atteint. C'est, au
contraire, parce que notre chroniqueur ne s'en doutait
pas et qu'il entendait l'histoire d'Italie ainsi qu'il était
donné de l'entendre à un soldat du quinzième siècle,
qu'il a pu nous laisser ce précieux document.
Il fait remonter sa chronique jusqu'à l'empereur
Constantin , conune pour nous avertir que l'unité ita-
lienne , qui avait coûté aux Romains sept siècles de
sanglants combats et trois siècles d'affîreuse dictature^
commença peu à peu à se briser , dès que le siège im-
périal fut transféré à Constantinople.
Il est à propos d'observer ici que l'empire romain
ne fut> au bout du compte, que la dictature romaine
devenue permanente quand le désordre était à Rome
<7 DE l'iTÀLIE.
devenu permanent ; ce qui dépendit principalement ,
exclusivement peut-être, de ce que le peuple romain
ne sut pas trouver des institutions représentatives qui.
eussent pu constituer en nation, je ne dis pas tous les
peuples qu'il avait subjugués, mais au moins ceux de
la Péninsule : au lieu de cela il leur octroya les droits
de bourgeoisie^ ce qui ne pouvait qu'instituer l'anar-
cbie.
Cela prouve jusqu'à l'évidence que l'habileté politi-
que de Rome , qui l'emporta, sans le moindre doute,
sur celle de toutes les cités du paganisme, avait trouvé
le moyen d'amener la civilisation de plusieurs peuples
au point où les vertus païennes pouvaient l'amener,
de V agglomération inclusivement jusqu'à une certaine
assimilation^ mais qu'elle fût impuissante à la pous-
ser jusqu'à V association^ pour laquelle les vertus
chrétiennes étaient nécessaires.
Maintenant, revenons à notre chroniqueur : il ne se
plaint point de la translation du siège impérial à Cons-
tantinople : il se borne à nous nommer les empereurs
qui régnèrent depuis Constantin, les chefs des barba-
res qui envahirent, à plusieurs reprises, l'Italie, et
quelques-uns des généraux , des princes et des papes
qui contribuèrent à les en chasser. Il ne dit pas un mot
sur les transformations de toute sorte que l'Italie su-
bissait à chacune de ces grandes crises.
Mais les chroniques ont cela de particulier, qu'elles
instruisent également par ce qu'elles disent et par ce
qu'elles ne disent pas. Seulement, pour bien les com-
prendre, il faut se rappeler certains faits historiques,
souvent oubliés par cela même qu'ils sont les moins
susceptibles d'être sérieusement contestés.
VI DE l'unité nationale
Huit ceDts ans après Constantin, au commence-
ment du douzième siècle , tout ce que les grandes vi-
cissitudes amenées par tant d'invasions laissaient en-
encore debout en Italie de l'empire qui se mourait ,
allait disparaître:
I^ Devant faction croissante du catholicisme , qui
avait été et sera toujours, quoi que certains papes
aient pu faire , une protestation vivante contre toute
usurpation des droits des peuples ;
11^ Devant les anciennes libertés, non pas seulement
municipales, mais républicaines , que la dictature de
Rome n'avait pu anéantir, et qui se relevaient vigou-
reuses du milieu de leurs ruines;
III" Devant la royauté réorganisatrice , qui , pour
n'avoir pu se faire jour dans la Péninsule tout en-
tière , n'avait pas poussé moins ses racines partout où
la semence en avait été répandue.
A coup sûr, une des plus belles gloires de l'Italie est
de ne s'être pas laissé complètement dompter par les
barbares.
C'est ainsi qu'elle a pu rattacher l'ancien monde
au nouveau, et devancer tous les autres peuples dans
cette longue et pénible lutte contre les obstacles
jetés, par la dictature romaine d'abord, puis par la
barbarie germanique, à travers le cours de la civilisa-
tion.
C'est ainsi qu'elle a pu renforcer les anciens élé-
ments de civilisation, expérimentés insuffisants, à
l'aide des éléments nouveaux que le Christ vint ap-
porter à l'humanité défaillante.
C'est encore ainsi qu'elle a pu donner au monde
l'incomparable spectacle de son immortelle Uttérature
DE L ITALIE. YII
au treizième siècle/ et de sa suprématie dans les arts
et dans les sciences ao seizième.
ËQ mettant de côté la partie qui tient à l'identité de
la nature humaine, il ae serait pas difficile de démon-
trer que, de tout ce qu'on ne saurait méconnaître
d'homogène dans les croyances^- les mœurs, les instl^
tutions, les lois , les arts, les lettres, les sciences de
tous les peuples de l'Europe et de ceux qui ont été
éclairés par l'Europe, les troâs quarts au moins sont
dus à la puissance créatrice et propagatrice de Rome
païenne et de Rome chrétienne.
Qui a produit ce grand mouvement du moyen âge,
si ce ne sont les traditions yivaces de Rome républi-
caine et les constants travaux de Rome catholique ?
Une seule des républiques italiennes du moyen
âge, telle que Florence, fit plus d'efforts pour avan-
cer la civilisation moderne, que tous les peuples réunis
de l'autre côté des Alpes, à cette époque.
C'est donc , je le répète, une des plus belles gloires
delltaliede ne s'être pas laissé complètement domp-
ter par les barbares. Mais cette gloire lui a coûté cher,
elle lui a coûté d'être restée divisée.
Quand l'empire romain, qui, tout excentrique qu^il
était devenu , avait pu conserver au moins l'ombre de
l'unité italienne, allait définitivement se retirer devant
ses adversaires, il n'y avait, parmi ceux-ci, que la
royauté qui eût pu se mettre à sa place. La royauté ,
repoussée d'abord par les forces qui restaient encore
à cet empire mourant, fut ensuite brisée par les ar-
mes non viables en elles-mêmes d'un autre empire
que Rome catholique essaya d'inaugurer, puis enfin ^
entravée par les vieilles libertés qui, dans la vigueur
VIU DE t'UNlTÉ NAXIONALB
d*iiiie nouvelle jeunesse, fiiisaîent échouer toute ten-
tative d'agglomération nouvelle.
La royauté succomba, et Fltaliedemeura telle qie no-
tre chroniqueur s'efforce de nous la peindre , avee des
couleurs très-pâles au commencement , pâles ensuite,
assez vives quand il arrive aux faits qui lui ont été
racontés par des témoins ccmtemporains , et très-vi-
ves , sinon tout à fait vraie», lorsqu'il raconte lui-
mtoie ce qui s'est passé sous ses yeux.
L'Italie était, ainsi que le Dante nous l'a dit :
« Nave senza nocchiero in gran tempesta. v
Et pis encore; car tout pilote était devenu impos-
sible.
D'où pouvait-elle l'attendre?
Non certes du dehors, après l'expulsion, providen-
tiellement nécessaire, des Goths et des Lombards.
Notre chroniqueur ne daigne môme pas s^arréter
un instant sur les tentatives faites par les empereurs
allemands, qui pourtant prétendaient succéder aux
empereurs romains, et que la cour de Rome avait
mis en possession de plus d'un tiers de la Péninsule.
Tant il lui paraît naturel qu'ils n'aient pas eu la moin*
dre chance de réussite , même pendant le séjour des
papes à Avignon.
Or, si la ligue de quelques villes lombardes , si
parfois seulement une ville italienne de troisième or-
dre, telle^u'Ancône, suffisi^t à d^ouer les plans* de
ces puissants empereurs qui disposaient déjà de plus
d'un tiers delà Péninsule, enmème temps qu'ilsétaient
favorisés dans les deux autres tiers par le parti gibe-
lin, d'où serait venue de l'autre côté des Alpes une
force capable de réunir l'Italie ?
t
I
••
I>B l'iTALIE. IX
Reste donc à voir si cette force pouvait se trouver
dans son sein.
Pour tous ceux qfiï comprennent tant soit peu la
nature de cette force, le plus grand foyer qui pût
s'en form^ en Itatie au commencement du douzième
siècle, fut, sans doute, la monarchie normande,
qui , dans sa jeunesse, parvint à réunir les Deux-Siciles
et la Marche d'Ascoli , et put , à elle seule , tenir tête,
en même temps, à l'empereur d'Orient^ à celui d'Alle-
magne et au pontife romain, tous les trois coalisés
contre elle.
De plus, le fondateur de cette monarchie avait osé
s'intituler : Roi d*ltalie.
Pourquoi donc cette jeune monarchie touma-t-elle
ses armes victorieuses vers la conquête de provinces
d'outre-mer plutôt que de les employer à s'étendre sur
le continent?
Parce que les papes l'en empêchèrent : telle est la
r^nse que j'entends faire de toutes parts.
Certes les premiers à s'y opposer eussent été les pa-
pes, si elle l'avait tenté; et cela par la i^mple raison
que le- territoire de l'Église était géographiquement le
premier qui aurait eu à souffrir de son agrandisse-
ment. Mais qu'était à cette ^oque le territoire de l'É-
glise? Les papes étaient- ils alors véritablement maîtres
de ce qu'on appetie aujourd'hui l'État ecclésiastique?
N'étaimit-ils pas eux-mêmes en guerre contkiuelle
pour l'arracher à tant de petits tyrans y qui pour leur
propre compte auraient opposé la résistance la plus
acharnée aux rois normands ?
Mais supposons que ceux-ci se fussent emparés de
Rome. Croit-on qu'ils eussent pu y faire renaître toute
¥*
X DE L'UNITB NATIONÀLB
cette prodigieuse force militaire , à i'aide de laquelle
les Romains étaient parvenus à subjuguer lltafte a«
bout de cinq siècles? '
Car il ne Haut pas s'y tromper, au fur et à mesure
que l'empire romain se retirait , Tltalie redevenait ,
sous des formes différentes , ce qu'elle avait été avant
d'avoir été conquise par la République romaine; et,
peut-ètre , cette fois-ci sa conquête eût-elle été même
plus difficile. A chaque pas on y rencontrait une ville;
et chaque ville ^ habitée non pas par un petit nombre
de maîtres et une foule d'esclaves, mais par des ci-
toyens tous également intéressés, tous également prêts
à donner leur vie pour sa défense, était une place de
guerre capable d'arrêter, de ruiner une armée. Com-
ment les rois normands se seraient-ils seulement ap-
prochés des villes toscanes? des villes des légations?
des villes lombardes ? si un petit nombre de ces der-
nières suffit plus tard pour arrêter les progrès de leurs
successeurs, qui réunissaient à la force de la monarchie
sicilienne celle encore plus grande de Tempire d'Alle-
magne? Qu'auraient*ils pu faire contre les républiques
de Florence, de Gênes et de Venise, qui, tout impuis-
santes qu'elles étaient elles-mêmes , pour s'agrandir
sur le continent , possédaient des moyens inépuisa-
bles pour leur défense intérieure et pour des conquêtes
éloignées ?
Non : si les rois normands n'ont pas essayé de ré-
unir l'Italie, ce n'est pas absolument parce que les
papes les en ont empêchés , c'est parce que l'Italie était
telle, que la pensée seule de le tenter eût été une folie.
C'est pour cela que notre chroniqueur ne prend
aucun soin de nous entretenir de l'origine de cette
[i
DE L'ITALIE. XI
monarchie ; et quand il en parle dans la suite, il nous
la montre dans un tel état de faiblesse, que, bien
loin de pouvoir sosger à s'étâidre, c'est a^ec beau-
coup d^ peine, et seulement par le secours de ces
mêmes forces qu'il lui aurait fallu renverser, qu'elle
pouvait venir à bout de contenir, tantôt l'un, tantôt
l'autre des hauts barons qui possédaient les trois
cinquièmes de sou territoire.
Or, si la monarchie sicilienne n'eut Jamais la moin-
dre chance d'atteindre ce but , quelle autre puissance
intérieure aurait pu l'avoir?
Serait-ce la papauté? Mais le pouvoir temporel
des papes, toujours privés de la force des armes, ainsi
que de l'énergie de la jeunesse, ne franchissait d'or-
dinaire que très-faiblement leà murs de Rome , s'a-
britait souvent derrière les remparts du château Saint-
Ange, et parfois disparaissait tout à fait.
Serait-ce la république de Florence? Par son in-
dustrie et par son commerce, elle avait subjugué
l'Europe, et ne put jamais, par ses armes, subjuguer
d'une manière stable une seule de tant de petites
républiques qui l'entouraient.
Serait-ce celle de Gênes? Ses flottes parcouraient
hardioa^t les mers ; mais elle ne porta jamais son
regard au delà de ses montagnes, si ce n'€fit pour y
chercher un drapeau qui pût la mettre à l'abri des
attaques des siens.
Serait-ce la république de Venise? Maîtresse des
mers , elle put arrêter à l'isthme de Gorinthe les
triomphes des Turcs, et forcer en même temps
Trieste en dépit de l'empereur d'Allemagne, mais
elle ne putjamais franchir l'Adda.
XII DE l' UNITE NATIONALE
Serait-ce Milan ? Mais ses dues, malgré l'éclat de
quelques-uns d'entre eux, contraints toujours d'op-
ter entre la souveraineté du peuple et la suzeraineté
de l'Empire, ne cessèrent Jamais de se débattre sous
les coups, tantôt de l'un, tantôt de l'autre.
Non : ritalie n'avait pas dans son sein une force
capable de la réunir; et, si quelques historiens ont
dit le contraire, ne les croyez pas. Ajoutez foi plutôt
aux chroniqueurs qui n'aimaient pas à faire de belles
phrases, et peignaient l'Italie telle qu'elle était.
Il est vrai que notre chroniqueur, lui aussi, parle
d'un rêve de ce genre qu'on attribua une fois aux
Vénitiens, une autre fois au duc de Milan; mais,
d'après ce qu'il en dit , ce n'était qu'un épouvantall
mis en avant pour susciter plus d'ennemis au duc et
aux Vénitiens.
Du reste, il sufiQt de lire sa chronique ppur se con-
vaincre qu'aucun des différents centres de pouvoir,
parvenus à se former en Italie, ne pouvait même
concevoir la pensée d'absorber tous les autres.
Bien loin de là, en y réfléchissant avec plus d'at-
tention , on s'aperçoit que ces divers centres ne possé-
daient aucune force de cette espèce, qui fut vraiment
à eux. Elle était tout entière dans les maitts des
Condottieri. Libres comme ils Tétaient de quitter la
solde d'un État pour accepter celle d'un autre , on les
voyait , dans la même année, prendre une ville pour
un État, et la reprendre pour un autre, souvent aussi
pour leur propre compte, et quelquefois rien que pour
la livrer au pillage de leurs soldats; ce qui s'appelait :
Récréer l'armée.
Je suis plus que persuadé que, si nous autres Ita-
L
DB L'ITALIE. XIII
HeDS^ nous voulions considérer les maux qui affligent
notre patrie d'un œil un peu moins dédaigneux , la
chronique de Cagnola suffirait , à elle seule, pour nous
faire revenir de cette erreur où nous avons vécu de-
puis si longtemps, sur la cause qui a empêché l'Italie
de se reconstituer en nation.
Ainsi, au lieu de Jeter des cris impuissants contre
les papes et les rois, et de regretter la chute des ré-
publiques de Florence, de Gènes et de Venise, nous
nous réjouirions plutôt de voir les véritables causes
de ces maux presque disparues par Texistence d'un
royaume des Deux-Siciles, d'un État de l'Église,
d'un grand-duché de Toscane, d'un royaume Sarde,
et même d'un royaume Lombardo-Vénitien , qui
n'appartiendra pas toujours à l'Autriche.
Et maintenant qu'uNE Italie est devenue , non-
seulement possible, mais facile, nous attendrions,
avec cette longanimité qui sied si bien aux Allemands,
que les princes d'Italie veuillent enfin, dans l'intérêt
des peuples tout aussi bien que dans celui de leur pro-
pre dignité (pour ne rien dire de leur sécurité), s'oc-
cuper sérieusement d'une confédération italienne.
C'est, à notre avis, pour l'Italie, la seule réorgani-
sation politique qui serait en harmonie avec son passé,
son présent et son avenir, celle par conséquent que
l'on devrait préférer même à la plus désirée (l).
P. LÉOPABDI.
(1) Bien entendu, pourtant, qae la confédération fût de nature à
reconstituer sur des bases solides l'unité naUonale des différents
peuples de la Péninsule, et que Ton n'en fit pas dépendre la réa-
XIV DE l'unité NATlOriALE DE l'iTALIE.
Usation d'an remaniement général de rEurope plus ou mc^ns pro-
blématique.
Nous croyons avec Tauteur de ce livre que la chute de Tempire
ottoman est inévitable , mais nous ne saurions , au moins d'une ma-
nière aussi absolue qu'il parait le faire , y rattacher l'avenir tout
entier de notre patrie.
II peut bien arriver que Gonstantinople , qui Jadis eut une si
large part à la dissolution de l'unité nationale de l'Italie, contribue
un Jour à sa recomposition; mais les maux qui l'affligent actuel-
lement demandent des remèdes bien plus prompts.
La Jalousie réciproque des cabinets européens , qui forme aujour-
d'hui (si honteusement pour la chrétienté) l'unique support de la
Sublime-Porte, ne sera probablement vaincue que quand des évé-
nements nouveaux enhardiront la Russie à donner son cçup de
grâce, ou quand la crainte, mais la crainte fondée de perdre les
rives du Pô, forcera l'Autriche à penser au Danube. Trad.
VIN€ENZO GIOBERTI
Il y a peu d'années,]'ai écrit sur Fhistoire d'Italie et sur
les enseignements pratiques à en tirer, un livre que je me
réservais de revoir et de publier en d'autres temps. —
Mais aujourd'hui , monsieur et ami , que vous venez de
traiter presque le même sujet dans votre livre de la Su-
prématie , mon livre devient inutile en plusieurs de ses
parties. A quoi bon redire moins bien des choses dites
admirablement par vous et ^ur lesquelles nous sommes
d'accord? A quoi bon, pour le petit nombre de celles où
nous différons, rétablir péniblement ces fondemeats des
droits et des devoirs publics italiens que vous avez éta-
blis d'une manière invincible à mon avis ? A quoi bon
recommencer toujours , en reniant ses prédécesseurs,
pour se'proclamer seul chef d'école, comme font quelques-
uns au grand préjudice des sciences, et ce qui est pis, des
choses pratiques les plus importantes ? — Il valait mieux
que j'édifiasse sur votre construction, que j'acceptasse de
vous ce qui me paraissait justement sanctionné par vo-
tre éloquence et votre autorité , et que je partisse de là
pour aller plus loin s'il m'était possible.
C'est ce que j'ai essayé de faire. Non en reprenant et
en retaillant mon livre , aujourd'hui suranné , mais en en
faisant un nouveau; ce qui m'a paru une tâche moins in-
grate ; non pas^ du reste, en me référant sans cesse à
vous , forme polémique peu agréable aux lecteurs ,
par l'obligation qu'elle leur impose de fixer leur atten-
tion sur deux livres à la fois, mais en écrivant un livre
qui puisse exister par lui-même, et soit plutôt une syn-
thèse de ses idées qu'une analyse de celles d'autrui.
De toute manière vous êtes l'occasion de ce livre et il
vous doit son origine ; je l'ai commencé avec ardeur aus-
sitôt après avoir eu quatre ou cinq jours étudié, annoté et,
comme on dit, dévoré le vôtre; je l'ai commencé en re-
connaissant et en avouant que telle était son origine.
Le voilà terminé ; et comme j'espère ne pas vous avoir of-
fensé en différant de manière de voir avec vous que j'es-
time, que je respecte et que j'aime personnellement, l'ad-
miration que je professe pour vos écrits en général m'a
fait penser à vous dédier celui-ci, comme un témoignage
de mes intentions et de mes espérances.
Novembre 1843.
Cesare BALBO.
CET ÉCRIT
S I. Comme le savent désormais tons les Italiens
éclairés et beaucoup d'étrangers, M. Gioberti est
un des premiers philosophes de la chrétienté. Après
s'être fait connaître et admirer tout ensemble pour
sa Théorie du surnaturel ^ doué de cette fécondité
qui est à la fois la manifestation et la preuve du
grand écrivain , il a publié plusieurs autres ou-
vrages de la plus haute valeur. Philosophe catho-
lique, il est à coup sûr un des maîtres (que d'autres
décident de son rang) dans cette école italienne qui
se distingue des autres par une catholicité , une
théologie plus exacte , peut-être même la seule
exacte. — Mais mon but n'est point philosophique.
M. Gioberti, demeurant à l'étranger, devait à cette
situation une liberté d'écrire qui n'existe pas dans
la péninsule italienne; et M. Gioberti n'était pas
homme à n'en pas profiter. Italien du fond du cœur,
et , s'il est permis de le dire , poussant parfois à
l'excès le sentiment patriotique , il mêla à toutes ses
1
2 CB QUI A MOTIYB
spéculations philosophiques nombre de considéra-
tions relatives à Thistoire , comm« aussi à la poli-
tique pratique de l'Italie. Abandonnant enfin,
non l'esprit , mais la forme philosophique , et fai-
sant de ce qui était un accessoire dans ses autres
écrits le but principal d'un nouvel ouvrage, il
vient de publier deux volumes d'une grande im-
portance , ayant pour titre : de la Suprématie mo-
rale et civile de l'Italie.
§ IL Ce titre est extrêmement vague. De quelb
suprématie l'auteur veut-41 parler? de celle qui ap*
partint à Tltalie 'à deux* époques diftérentes , dans
la période romaine d'abord, puis au moyeu âge, du
Yi^ au XVI* siècle? Mais c'est chose sue et reconnue
par tous les hommes doués de quelque instruction,
et un pareil sujet » séparé d« la narration histo^
rique et réduit à fournir la matière d'un discours,
n'eût pas été digne d'un écrivain aussi puissant.
— S'agirait^il de revendiquer une suprématie ac-*
toelle? Mais ce serait là une illusion , si contraire ,
iQalheureusement, à ce qui existe, qu'il n'est point
de patriotisme, quelque aveugle qu'il soit, qui
puisse en être flatté. L'incontestable sincérité de
l'auteur permet donc moins encore d^admeUre que
tel ait été son but. — Ainsi, à commencer du titre,
le lecteur conçoit d'abord la pensée que la supré-
matie mise en avant par un écrivain de cet ordre
. J£
CET SCBIT. %
a
est plutôt une suprématie future , en idée , en espé-
rance y à ressaisir par l'œuvre de ceux qui tiennent
dans leurs main^ les destins de la patrie; telle me
parait être en effet la suprématie que Fauteur a eue
en vue dans la plus grande partie de son ouvrage (^).
§ UL Et voilà ce qui distingue Fauteur de cette
foule d^écrivains qui ne font que bercer l'Italie
comme un malade qu'on veut endormir , à force
de confondre le passé , le présent et l'avenir. Ils lui
parlent de son passé , de ses deux époques de su-
prématie réelle , avouée , a la manière d'esclaves
flatteets s'adresdant à de nobles maîtres dégénérés,
et leur vantant la gloire antique comme actuelle ,
les grands exploits de leurs afeux comme un pri-
vilège pour les dispenser de l'action , la noblesse
comme un héritage de vertus et non d'exemples.
Non contents des mérites véritables, ils en inventent
de faux, soit que dans leur abjection ils ne com-
prennent pas les premiers, soit qu'ils espèrent qu'on
leur saura plus gré des autres. C'est ainsi qu'ils s'en
vont déterrant chaque jour je ne sais quelles gloires
inconnues , quels grands hommes obscurs , quels
fermes contestables des découvertes étrangères, pour
en Caîre présenti l'Italie qui, maîtresse absolue du
(1) M. Gioberti vient de publier un nouveau volume, du Bien,
où il dit', en parlant de la Suprématie: « Ce livre-là est uû ouvrage
destiné à mettre à nu les plaies de ma malheureuse patrie et à in-
diquer les remèdes. » P. lxxxv.
4 CE QUI A MOTIYB
monde occidental , sut recueillir dans son sein les
plus grandes civilisations de l'antiquité et en conser-
ver les débris; à l'Italie qui, centre prédestiné de
la religion chrétienne, sut ordonner d'abord, puis
renouveler la discipline ecclésiastique, faire re-
naître et prospérer les communes, les arts, les
lettres et les sciences ; à l'Italie qui découvrit l'Asie
orientale et l'Amérique; à l'Italie enGn qui , sans
compter de plus anciens, fut mère de Grégoire YII,
de Marco-Polo , de Dante, de Raphaël, de Michel-
Ange , de Colomb , de Galilée et de Volta. — C'est
bien pis encore quand ils s'avisent de toucher au
présent. Alors les flatteurs se donnent carrière. Ils
consolent, ils encouragent, mais c'est l'oisiveté,
c'est le vice , c'est le bienheureux far niente^ c'est
le mal qui se fait. Ne sommes-nous pas heureux ,
actifs, glorieux autant que toute autce nation? Où
voit-on des champs mieux cultivés , des villes plus
florissantes , des populations plusjéclairées ou plus
morales? Quelles brises (car ils tirent vanité même du
climat), quelle température, quel ciel» quel paradis !
Que d'admirables ouvrages paraissent , et combien
de grands hommes , d'hommes utiles , immortels !
Il n'y a donc qu'à leur rendre grâce et à les bénir
en premier de s'être rendus immortels; mais il
£aut en rendre grâce aussi au prince , aux Mécènes,
à l'excellent peuple, au pays , à tout le monde.
CET ÉCBIT. 5
Cela est évident, il a'y a rien à faire, rien à refaire
ou à changer, rien qu^à vivre en joie. — Il est évi-
dent surtout qu'il n'y a rien à faire pour l'avenir. '
Le mieux est même de n'en pas parler , de ne pas
souffler, de ne pas lenonuner. Quiconque en parle,
quiconque y plonge son regard , quiconque en ^-
père ou en craint quelque chose, on en prend souci
seulement, est un homme inquiet, dangereux, à
persécuter, affublé des noms détestables de progrès*
siste, libéral, révolutionnaire et républicain.
§ IV. Il n'est pas besoin de dire à ceux qui con-
naissent M . Gioberti ou qui ont lu quelques-uns de
ses ouvrages , que c^est un écrivain d'une tout
aulre catégorie que ceux auxquels je viens de faire
allusion. Je ne rechercherai pas s'il distingue tou-
jours avec assez de précision le passé, le présent
€t l'avenir de l'Italie ; si , en traitant un sujet aussi
glissant , il évite toujours d'exagérer la louange ;
s'il sait la tempérer par le contraste vigoureux du
blâme ; si, homme énergique autant que personne,
il s'arme toujours de cette mâle sévérité qu'il loue
avec justice dans Alfiéri et Dante. Quand M. Gio-
berti serait tombé dans quelques-uns de ces défauts
et dans d'autres encore, ils ne seraient rien en com-
paraison de ce qui a droit à l'éloge. Et je ne parle
pas du mérite littéraire , d'un style facile et pur de
toute pédanterie, d'une éloquence admirable, de
1.
6 CE QUI ▲ MOTIYB
la Bcience non plus ; son grand Hiérite est d'avoir
parlé de Tavenir de la~ patrie dont on parle tant en
d'autres pays, dont on se tait depuis si longtemps dan$
le nôtre , d'en avoir parlé le premier ouvertement^
largement et avec une extrême modération; Aussi,
contrairement peut-être à l'attente de certains mo^
quenrs, il en a parlé lui, philosophe, d'une manière
beaucoup plus pratique que n'ont fait le peu d'his-
toriens ou d'hommes pratiques qui ont jusqu'ici
touché timidement ce sujet périlieu&i C'est ce qui
fait de ton ouvrage plus qu'un livre , une action ;
^ une action qui ne peut que profiter à la patrie.
La discussion est ouverte désormais. Les autres sui-
vront, critiquant, corrigeant , rognant, amplifiant.
Le thèmç aura toujours été proposé par lui ; les dé-
bats ne feront qu'ajouter au mérite , au bienfait de
celui qui l'a traité d'abord et de manière à le graver
dans l'esprit et dans le cœur de tous.
S V. Je ne suis qu'un de ceux, et ils seront nom-
breux s'il plaît à Dieu , qui voudront marcher sur
les tracés de M. Gioberti. Si je le fais, c'est que,
d'accord avec lui dans les pensées, pour la très-
grande partie , j'en diffère néanmoins , ou il me
semble en différer , sur plusieurs points , qui sont
ou me paraissent importants pour notre patrie com^
mune. Si la gravité du sujet pouvait ici laisser place
aux vanités littéraires , je ne voudrais courir ni le
CET BCBIT. 7
danger d'être comparé avec un écrivain si supé-
rieur , ni celui de l'avoir pour contradicteur. Mais
je compte sur la forme et sur le peu d^étendue de
cet écrit pour échapper au parallèle, et, quant à
la eontradictioU) elle devient un honneur lorsqu Vile
émane d'un grand écrivain. — Au surplus, mon in«
ienium étant de discuter les opinions généralement
répandues dans notre pays , plus encore que celles
particulières à M. Gioberti ou à tout autre, si je
fais plutôt mention de lui , cW qu'il est à mes
yeux d'un plus grand poids ; mais je ne pronon-
cerai sou nom ni lorsque notre manière de penser
sera la même, ni lorsqu'elle sera difTérente. Je prie
donc le lecteur de ne lui appliquer aucune de mes
critiques lorsqu'il ne sera pas nommé , car mon
intention n'a pas été de les lui adresser r je ne le
ferais, en pareil cas, qu'avec des réserves et des ex-
plications qui ne peuvent trouver place dans un
écrit aussi bref.
S VI. Il n'est point de patrie qui , plus que la
nôtre , soit aimée de ses enfants. Mais, soit faute de
pouvoir débattre fréquemment et facilement ses
intérêts , soit faute de pouvoir nous entendre ,
il n'en est peut-être pas qui en soit aimée plus di-
versement. Là est notre grand malheur. Ne perdons
pas du moins le temps à discuter sur des tioms ,
sur des intérêts privés ou neus. concernant person-
8 GB QUI A MOTIVÉ CBT BCAlT.
neliement. Du reste, toute protestation d'avoir
écrit avec liberté , mais avec modération , d'avoir
cherché le bien de la patrie , mais non le mal d'au-
trui, pas même celui de ses adversaires, serait
chose inutile pour ceux qui ne me liront pas , et je
ne suis pas sans espoir que la précaution paraîtra
plus inutile encore à ceux qui m'auront lu avec des
intentions conformes aux miennes.
DES ESPÉRANCES
DE L'ITALIE.
CHAPITRE PREMIER.
9
L OBGAIVISÀTION POLITIQUE ACTUELLE DB L ITALIE
.t
N EST PAS BONNE.
1. Je pars da fait que l'Italie n'est pas bien orga-
nisée politiquement, puisqu'elle ne Jouit pas tout en-
tière de la première et de la plus essentielle des condi-
tions de Tordre politique, de celle qui, fût-elle seule,
procure tous les autres avantages nécessaires, de celle
sans laquelle tous les autres biens sont nuls ou se per-
dent , de l'indépendance nationale. Que si parmi mes
lecteurs il devait s'en trouver un à qui la finesse de
son esprit, Textréme habitude de distinguer entre les
choses, ou tout autre motif plus ou moins sincère, don-
nât la persuasion que l'Italie jouit de cette indépen-
dance politique, ou que, sans l'avoir, elle peut être et
se dire bien organisée , autant vaut qu'il s'arrête ici.
Cet écrit s'appuie tout entier sur l'incontestabilité et
sur Timportance de ce fait; il ne s'adresse qu'à ceux
qui, prenant le mot d'indépendance dans son acception
10 DBS BSPRBANCES
commane , admise au dedans et au d^ors , croient
qu'une grande partie de l'Italie en est privée, et qu'une
nation dont une grande partie en est privée n'est pas
et ne peut se dire bien organisée politiquement.
2. Continuant donc à na'adresser à ceux-ci , je fe-
rai observer surabondamment que la dépendance de
l'étranger pesant sur une province, non-seulement en-
lève à l'organisation de cette province toute bonté,
toute dignité, mais qu'elle altère, qu'elle fait perdre
de leur bonté et de leur dignité aux institutions des
autres provinces ; qu'elle ne laisse pas indépendants
même les États vraiment italiens. Il serait facile d'en
fournir des exemples , et en grand nombre ; mais ils
pourraient déplaire et susciter des baines. Je m'en rap-
porte, au surplus, à tous les Italiens, à ceux principa-
lement qui sont les mieux informés, à ceux qui sont
le plus avant dans les secrets et dans les affaires de
nos gouvernements. Aucun d'eux ne niera que dans
ses projets, dans ses actes, souvent dan» les maxi-
mes, parfois dans les moindres mesures administra-
tives, ne se fasse sentir d'une manière gênante, ou
plus gênante du moins que toute autre puissance
étrangère, celle qui tient sous sa domination une pro-
vince italienne. Je ne parle pas des formes et encore
moins des traités, qui , Je le sais, reconnaissent notre
indépendance comme absolue. Mais n'est-il pas d'au-
tres traités infirmant ceux-là? Et quand il n'en existe-
rait point, n'est-ce pas un fait, n'est-ce pas le résultat
habituel, impérieux, inévitable des discussions entre le
plus fort et le plus faible? Mais loin de me contredire,
je suis plutôt porté à croire que ces homnoes de gou-
vernement souriront et peut-être même m'^ voudront
DB L*ITAUB. If
de me voir mettre en que^on ce qui leur est \m obs-
tacle incessant, en même temps qu'une excuse journa-
Hère et non petite ; ne point tenir compte de cette
circonstance qui implique absolution pour ce qu'ils
ne font pas, éloge pour ce qu'ils parviennent à faire» et
nnjustice de quiconque les juge sans avoir égard à
cette condition. Bans tons les pays, dans tous les
temps, les gouvernés ont parlé des gouvernants ^
les ont jugés. li en est ainsi plus que jamais aujour-
d'hui qu'on en parle et qu'on les juge publiquement
dans plusieurs pays ; mais on en parle et on les juge
beaucoup plus mal dans les pays où il n'y a pas de
publicité. S'il y avait une tribune en Italie, le premier
qui y monterait y viendrait ^obablement accuser
nos gouvernements ; mais le second invoquerait pour
leur excuse la dépendance au milieu de laquelle ils
vivent. Or, j'ai assez foi dans le bon sens italien pour
croire qu'une telle excuse serait admise en général,
et qu'on ne débattrait plus que le pdnt de savoir si
elle suffit pour chaque cas particulier. Tant qu'il n'y
a pas de discussion publique, il est naturel que Ton
dépasse de beaucoup les bornes de la critique ; naturel,
dis-je, pour le vulgaire, mais non pour ceux qui , in-
formés , même médiocrement , veulent être justes.
Ceux-là ne sont jamais excusables de ne point ad-
mettre , de ne pas rechercher eux-mêmes ce qui
peut excuser les autres.
8. Je ne veux pas entrer dans la triste et trop Ion-
que énumération des entraves mises à notre commerce,
à notre industrie, à nos arts, à notre littérature, à
tontes les activités même privées, entraves provenant
de la dépendance directe d'une grande province, et
n
12 DES BSPÉBAnGES
de celle qai pèse Indirectement sur les autres États de
ritalie. Il n'y a pas de tâche pire que celle de vouloir
expliquer à qui ne veut pas comprendre , ou à qui
comprend et ne veut convenir de rien. Celui qui veut
être sincère sait fort bien que chez les nations,
comme chez les hommes, il n'est pas d^ordinaire d'ac-
tivité complète sans une entière indépendance, -r- Je
ne citerai qu'un exemple des inconvénients de la dé-
pendance. Le pape est pape et sera pape non-seule-
ment tant que durera la prépondérance autrichienne
actuelle, mais encore quand elle s'accroîtrait et de-
viendrait une usurpation universelle, comme celle de
Napoléon et de quelques empereurs du moyen âge ;
mais tant que dure cette prépondérance, tant que le
pape, en tant que prince italien, est sous la dépen-
dance de l'Autriche plus que sous celle^de la France,
de l'Espagne, du Portugal, de ta Bavière^ grandes
puissances catholiques, et plus que sous celle de l'An-
gleterre, de la Prusse ou d'autres puissances non ca-
tholiques , il n'est pas douteux que le pape ne peut
agir à ce titre aussi bien qu'il le ferait, s'il était en réalité,
comme de nom , souverain entièrement indépendant.
11 n'est pas douteux qu'il ne peut agir en tant que chef
spirituel effectif dé la catholicité, chef en espérance de
la chrétienté entière, aussi heureusement qu'il le fe-
rait si tout gouvernement, catholique ou non, était
convaincu de l'entière indépendance, de l'impartialité
probable d'un tel chef. Dans tous les cas, à coup
sûr, quels que soient les décrets de la Providence ,
tout bon catholique tient le pape pour pape ; il ne sau-
rait être question de cela. Mais on peut se demander *
Combien de bons cathojiques y aura-t-il dans tel ou
DE L^ITALIB. 13
tel cas? Or, si Je pose cette question : Le nombre
des catholiques serait-il plus grand dans le cas où
le pape serait considéré comme indépendant, ou dans
celui où il passerait pour dépendant? la solution ne
peut être douteuse. Chacun répondra : Il y en aura
plus certainement si l'indépendance du pape est re-
connue de tous.
Mais j'ai honte de m'arréter à de pareilles généra-
lités, d'avoir fait un chapitre, bien que fort court,
sur une proposition si évidente et sur laquelle tout le
monde est d'accord. Et je ne dis pas cela seulement
des gouvernés, qui critiquent à tort ou à raison, et des
gouvernants, critiqués, justement ou non, dans les
États italiens; mais je le dis aussi des étrangers, et
parmi ceux-ci , de nos dominateurs eux-mêmes chez
lesquels cette opinion est partagée par tous ceux
qui ont quelque bonne foi et quelque jugement; et,
les plus haut placés, là comme ici, en sont les plus
convaincus. Ces personnages de haut rang, ces hom-
mes d'État de l'empire autrichien sont dans la même
condition que les hommes d'État de France et d'Angle-
terre qui, du haut de leur tribune, déclarent journel-
lement qu'ils s'occupent avant tout des intérêts
nationaux, et prouvent en même temps qu'ils en-
tendent fort bien aussi ceux des autres nations, quand
ils excusent ou approuvent celles qui songent à assu-
rer les leurs propres. Les hommes d'État autrichiens
professent les mêmes principes, et puisqu'ils n'ont pas
de tribune pour s'en expliquer publiquement , ils le
font en particulier, comme ils peuvent. Ils voient aussi
bien que tout autre, mieux peut-être, que l'organisa-
tion de la péninsule italienne n'est pas bonne. Mais,
2
14 DES ESPBBÀIfCBS
fonctionnaires de l'État aotrichfen, ils remplissent
avant tout leur cfevoir envers FAotricheen cherchant
à maintenir la grandeur et la puissance autrichienne.
Et, soyons justes si nous voulons être utiles, ils ont
raison. On peut discuter sur la manière d'accomplir
un tel devoir, on ne saurait mettre en question si
c'en est un pour eux. Mais, eu somme, eux-mêmes,
d'après leur manière de voir , ils tombent d'accord
sur cette proposition trop débattue désormais» que l'or-
ganisaticm politique de l'Italie n*est pas bonne pour
l'Italie.
DI L^ITÀLIE. 15
CHAPITRE DEUXIEME.
DE QUATRE ORGANISATIONS ESPEREES, — ET D ABORD
DU ROYAUME D* ITALIE.
1 • Il semblerait donc que la première chose à faire
serait de chercher comment détruire le \ice mani-
feste de Tordre de choses présent. Mais nous n'enten*
dons pas procéder à la manière des démolisseurs de
tous les temps qui, s'irritant contre toute mauvaise or^
ganisation, ne pensent qu'à la renverser, saM av<^r
s(H)gé d*abord à l'ordre nouveau qu'ils auront à met-
tre à sa place. La maxime villageoise, de ne pas met-*
tre la charrue avant les bœufs, est bonne à suivre, sur-
tout en politique. Il convient donc de se ûxer sur
Tordre nouveau à établir avant d'abandonner l'ancien,
sur le but à atteindre avant de choisir la route*
2. Mais laissons de côté des idées» des plans, des es-
pérances : le prince de Machiavel , le pape des Guel-
fes, Tempereur des Gibelins et la monarchie de
Dante. Tout cela n'a guère été que des chimères qui
désormais ont fait tout leur temps. S'il faut encore
s'occuper de rêves, parlons au moins de ceux de nos
Jours; ne remontons pas au delà de 1814 , la matière
nous sufOra dans cette limite , peut-être même sera-
16 DBS ESPÉBÀNGBS
t-elle trop abondante. — Je croirais volontiers que le
premier rêve fait vers cette époque, et le plus fréquem-
ment reproduit, a été celui d'une monarchie embras-
sant toute la Péninsule, d'un Royaume d^ Italie^ Le
nom et l'idée étaient en rapport avec les circonstances
au milieu desquelles nous avions été élevés. L'homme
le plus puissant de notre siècle (et de bien d'autres)
avait aussi caressé la grande chimère de la monar-
chie universelle , et fait le rêve plus modeste du
royaumed'Italie. Celui-ci fût même nommé, commen-
ça à être réalisé. Il y eut un royaume d'Italie s'éten-
dant des Alpes aux Abruzzes et comprenant presque
toute la péninsule orientale. — Pourquoi lui donner
pareille forme, si forme il y a , longitudinale, longue
et étroite? Je pense que personne ne saurait le dire,
même après avoir lu les Mémoires de Sainte-Hélène.
Ce que Napoléon en dit lui-même est une solennelle
imposture. Supposer qu'il fallait tailler l'Italie en long
et non en large, et la diviser pour là façonner à l'u-
nité ou à Je ne sais quoi , ce sont là des sophismes que
pouvait seul cobcevbir celui qui , accoutumé à tyran-
niser par ses œuvres, espérait tyranniser encore par
ses écrits; ne songeant pas que si la force sert au pre-
mier cas, il n'y a que la raison qui profite au dernier.
Je crois que si Napoléon projetait une réunion de l'I-
talie , c'était la réunion à l'empire français ; que son
royaume d'Italie était réservé à un sort pareil à celui
de son royaume de Hollande, et Naples à celui de
Hambourg; et que l'arrangement de l'Italie, tel que
nous le vîmes alors, n'était autre chose en somme que
ce qu'on appelait en français une organisation inté'
rimaire ou provisoire. ^Qnoi qu'il en soit, il en était
#
DE l'iTALIB; 17
resté le beau nom, la belle idée d'un Royaume d'Italie,
Le royaume d'Italie napoléonien avait été partiel et
le nouveau fut du moins rêvé en entier. Celui de Na-
poléon avait été dépendant, et le nouveau fut du moins
rêvé indépendant. Celui de Napoléon avait eu pour
chef un prince étranger, le nouveau devait avoir un
prince national, ou qui deviendrait national, quel qu'il
fût, ou, pour me servir de la phrase en usage alors,
quand c'eût été le diable, pourvu qu'il fût roi d'Italie.
Et ce royaume-là ne fut pas le rêve de peu de gens.
Ce fut d'abord celui de Murât et de ses partisans en
1814 et 1815, et presqu'en même temps celui des
Milanais après la mort de Prina, et celui des députés
envoyés à Paris, des conjurés de 1 81 5 , de ceux de 1 820
et 1821 . Ce fut alors et depuis le rêve non-seulement
de conjurés etdesociétéssecrètes,maisd'hommesd'£tat
et de gouvernement ; et non-seqlement de ceux qui pas-
saient pour favorables à de pareilles innovations ,
mais encore de ceux que l'on croyait les plus oppo-
sés. Les citations et les documents ne manqueront pas
à ce sujet aux historiens à venir. Mais j'écris pour
nos contemporains, qui savent aussi bien et mieux que
moi que le rêve du royaume d'Italie fut, sinon uni-
versel, au moins très-fréquent à cette époque.
3. Peut-être suffirait-il, pour démontrer que c'é-
tait là un rêve, du fait de sa non-réalisation. Indi-
quons pourtant les raisons qui le prouvent, et qui dé-
sorÉiais sont évidentes. Prinees, hommes d'État, bour-
geois, conjurés et habitants des différentes provinces,
voulaient chacun le royaume à leur manière. Les
conjurés, les bourgeois n'avaient pas tant en vue le
royaume d'Italie que les institutions libérales de ce
2.
1A DEâ ESPÉRANCES
royaoïne ; e*était ira songe ajouté à un autre, la libc»té
à rindépendance. Les priuees auraient voulu Tindé-
pendance, mais point de Hberté ; les grands, les noUes,
les riebes, les notabilités de toute espèce, voulaient des
institutions aristocratiques; ceux que rien ne distin-
guait les voulaient démocratiques, comme d'habitude.
Et » comme d'habitude ^ Naples prenait les devants ,
et, contre son habitude, Milan attendait , Turin s'agi-
tait ; mais il y avait partout tant de différence, de dés-
accord dans les mouvements, qu'on pouvait présager
un désaccord plus grand quant au but, lorsque le mo-
ment serait venu ok chacun aurait à le ^edre comial-
tre. L'Autriche étidt là, prête à tirer parti de la désu-
nion, la France n'y était pas pour l'en empêcher,
rAngleterre et les autres États n'en prenaient pc^nt
souci. Les gens sensés avaient prévu le résultat; quel-
ques hommes généreux s'étaient sacrifiés, b^ucoup
d'ambitieux s'étaient perdus. Mais il en était sorti
d'utiles enseignements, non pas nouveaux, à vrai dire,
mais toujours utiles à retrouver : qu'il ne faut pas
mêl^ les entreprises pour la liberté à celles pour l'in-
d^ndance; que celle-ci doit passer avant celle-là; et
surtout que le royaume d'Italie est une chose impos-
sible dans une si grande diversité d*opini(ms , de
plans, de provinces.
4. Du reste, des faits anciens et des raisons de tous
les temps concourent à le démontrer. Aucune natioi^
ne fut moins souvent réunie en un seul corps que la
nation italienne. Avant les Romains , l'Italie fut divi«
sée entre les Ligures, les Pélasges , les Gaulois , lest
Etrusques, les colonies grecques et peut-être encolre
d'autres peuples, accourus dans notre péninsule, occi->
DE L1T4LIE. 19
dentale par rapport aa moude d*alors, de la même
manière que les nations modernes s'élancèrent Ters
rAroérique , oo qu'on se dirige de nos jours vers
rOcéanie. — Les Romains réunirent bien la Pénin-
sule peu à peu, mais ils n'y mirent pas moins de
temps qu'à conquérir tout le monde connu. L'assu*
jettissement des Salasses fut la dernière expédition
accomplie par Auguste avant de fermer le temple de
Janus, avant de clore les limites et de laisser comme
secret d'empire la recommandation de ne pas les dé-
passer. Ce ne fut donc qu'en parta^ant le sort de tout
un monde que l'Italie se trouva réunie sous l'empire;
puis, de nouveau, en même temps que plusieurs au-
tres provinces , sous Théodoric, pour une trentaine
d'années. Si l'on veut pourtant parler d'un royaume
d'Italie proprement dit, formé de l'Italie entière, sami
aucun appendice, on n'en trouvera qu'un exemple dans
toute l'histoire y entre la destruction de l'empire et
Théodoric, durant une période de treize ou quatorze
années» sous Odoacre. Après Théodoric, l'Italie fut
divisée «itre les Goths et les Grecs. Les Grecs la réu-
nirent ensuite pour dix années encore , mais comme
province de leur empire. Elle fut ensuite divisée en-
tre les Grecs et les Lombards ; puis entre les Lom-
bards de Bénéventy les Francs et les Grecs ; puis entre
lesBénéventins, les empereurs francs, bourguignons,
allemands ou italiens, les Sarrasins et les papes; puis
entre les Saxons, les Bénéventins, les Sarrasins et les
papes^ puis diversement, chaque année, chaque mois,
entre les empereurs, les papes ^ les communes guel-
fes, les communes gibeliaes, les Normands, les Ange-
vins, les Aragonais; puis entre la France, TAutri-
20 DES ESPÉR4NCBS
che et différents États, indépendants comme ils pu-
rent; puis entre TEspagne et les États ; ensuite entre
la France, rAutriche et les États; la France y fut
seule un moment avec des dëbris d'États; aujourd'hui
c'est rAutriche et des États reconstitués. Je ne sais en
vérité ce que l'on pourra considérer comme un rêve
politique, si l'on ne donne pas ce nom à un état de
choses n'ayant pour lui qu'un exeitiple d'une durée
de quatorze ans, et qui ne serait que la reproduction
d'un royaume barbare remontant à quatorze cents ans.
5. Mais ce qui ne s'est jamais fait pourrait se faire,
diront les visionnaires. — Ce à quoi répondront ceux
qui, pour parler des choses à venir, veulent au moins
partir de faits récents: Turin, Milan, Florence, Rome,
NapleS) Parme et Modène sont aujourd'hui sept capi-
tales, dans six desquelles régnent six princes. Or, ni les
hommes, ni les villes, ni les États ne consentent ja-
mais à descendre que forcément, jamais par condes-
cendance de bon vouloir, ni pour atteindre un but
éventuel. C'est s'abuser que d'espérer d'une seule
capitale qu'elle se résigne à devenir une ville de pro-
vince; c'est s'abuser plus encore de croire que toutes
se réduiront à subir la suprématie d'une autre ; mais se
flatter que les six s'accorderont pour choisir celle-là,
c'est folie. — Cela est d'autant plus vrai qu'il n'est nulle-
ment désirable qu'il en soit ainsi, ni pour les six qui
feraient le choix, ni pour celle qui en serait l'objet, ni
pour la nation entière. On se récrie aujourd'hui dan»
toute l'Europe (à raison ou à tort, il n'importe) con-
tre les grandes capitales, contre ce qu'on appelle la cen-
tralisation des gouvernements, des intérêts, des riche»»
ses, contre la spoliation des provinces. Et un pays qui
DE l' ITALIE. 21
a sept capitales se réduirait à en dépouiller six à l'avan-
tage d'une seule ? L'espérer^ce serait démence; ce serait
vouloir faire par l'opinion ce qu'il y a de plus contraire
à l'opinion présente ; c'est chose aussi impossible qu'à
éviter^ autant à éviter qu'impossible, et, tranchons le
mot, c'est là une puérilité, une utopie des politiques de
carrefour, bonne tout au plus pour les écoliers (l).
6. Et puis, quand le royaume d'Italie ne serait pas
une utopie par toutes les raisons déduites, il le serait
par celle-ci : que ferait-on du pape (2)? Serait-il roi?
Mais cela n'est pas possible , et personne n'y songe.
Sujet? Mais c'est alors qu'il deviendrait dépendant, et
non-seulement, comme aux plus mauvais temps du
moyeu âge , sujet douteux du monarque universel ,
mais sujet certain d'un roi particulier. Celaserait contre
tous les intérêts , contre toutes les destinées de la
chrétienté, et les autres nations, catholiques ou non,
ne le permettraient pas ; cela ne serait pas souffert
non plus par une partie de la nation italienne, qui ne
le souffrit pas au moyeu âge. Les uns disent que ce fut
un mal, les autres que ce fut un bien. Je dis, moi*
que d'une on d'autre manière, cela arriva, et que
cela arriverait dans des circonstances semblables.
Ainsi donc, le tenter ou seulement le proposer, serait
diviser notre nation et non la réunir ; ce serait non
pas améliorer, mais empirer notre condition. — Et
je suis honteux d'avoir encore écrit un chapitre inutile.
(1) Tout en reconnaissant les diffîcaltés , nous n'oserions pas
trancher le mot sans appel. Le Traductedr.
(2) Celte question nous parait trop grave et trop compliquée pour
être renfermée dans le dilemme de l'auteur, ou développée par nous
dans une note. Le Trao.
33 DES ISPBBANCES
Wmm^mgm^mtm^m^Ê^^mtÊmmmmtfmÊ^^m
CHAPITRE TROISIEME.
d'un BOYAUME d'ITALIE AUTBIGHIEN.
1. Et je vais en commencer on autre qui, j'espère,
sera le plus inutile de tous. Mais comme je yeux énu*
mérer tous les rêves modernes faits sur l'Italie^ je sî*
gnalerai encore celui-ci, qui du reste n'est qu'une mo-
dification de l'autre dont je viens de parler. — Il est des
gens tellement épris du royaume d'Italie, qu'ils s'ar-
rangeraient de voir toute la Péninsule sous le joug
des étrangers qui en tieiment une partie ; et cda avec
Tespérance qu'une fois néunie ainsi elle s'a^ranchi^
i*ait ensuite par elle-même, ou bien (car je n'ai pas
vérifié ce que l'on espère le plus des deux ) qu'elle
serait affranchie spontanément par les étrangers eux-
mêmes.
2. C'est là un rêve renouvelé des anciens Gibelins;
j'appellerai donc Néo-Gibelius de pareils rêveurs.
Mais, je le dis pour ceux-ci comme pour les Néo-
Guelfes, en général les partis, comme les institutions
politiques depuis longtemps tombées et mal tombées,
ne se rétablissent pas. Le rêve gibelin ne se réalisa
pas même quand toutes les autres puissances chré-
DB L'ITÂLIS. 23
tiennes avalent abandonné l'Italie à rAllemagne ;
quand rAllemagne, qui imposait son Joag à lltalle,
était considérée comme en ayant le droit et l'Ita-
lie qui le secouait, comme une province révoltée ;
quand , non pas un ou deux écrivains , non quel-
ques conjurés, non quelques impatients, mais presque
tous les princes et la bonne moitié des populations ap-
partenaient au parti gibelin ; quand parfois il ne de-
meurait pour combattre en faveur de Tindépendanee
que Milan seule, ou Alexandrie, ou Ancône, plus sou-
vent Florence ou Jftome. Il n'est donc guère probable
et encore moins possible que le rêve néo*gibelin réus^
sisse aujourd'hui qu'il a et aura contre lui tous les
princes italiens, tous leurs peuples et celui de la pro-
vince étrangère , et en outre la France , l'Espagne ,
l'Allemagne elle-même et toute la chrétienté : le néo-
gibelinisme est une illusion ou une tromperie semblable
à celles de tous les révolutionnaires quand ils veulent
sacrifier le présent à l'avenir. M. Gioberti est admi-»
rable sur ce sujets et j'aurais grand tort de vouloir
insister sur ce qu'il démontre si bien , que les révolu»
tions imaginées par quelques individus ne s'accom*
plissent pas par le grand nombre, qui n'en fait jamais
que pour vmiger des outrages présents et très^graves.
Mais entre les révolutions non faisables, la moins fai-
sable fut toujours celle qui sacrifierait Tindépendanee
présente pour une éventuelle. Les adultes savent
comme les enfants que ce qui se prend ne se rend que
par force ; ainsi la proposition de laisser prendre sur l'es-
pérance que l'on rendra est ( quelque grand nom qu'on
invoque bien ou mal, Napoléon, Machiavel ou Dante)
une proposition à laisser aux radoteurs. — Ajoutons
34 DES BSP£BÀNCE8
tOQtefoiSy pour être Juste envers notre siècle en pro-
grès, que ce n*est là désormais le rêve que de bfen peu
d'italiens , et que nos maîtres étrangers n'y pensent
même pas. Le néo-gibelinisme n'est, que Je sache, ni
proposé, ni encouragé, ni accepté, ni toléré même par
aucun d'eux, sauf peut-être quelque capitaine de vol-
tigeurs en garnison dans quelque bourgade de la Ro-
magne, devisant avec la forte tète de l'endroit sur les
destinées futures de Tltalie.
8. Croyant que dans Thistoire l'impartialité n'est
ni bonne ni possible entre ceux qui ont fait ou bien
ou mal dans chaque âge , si J'écrivais l'histoire ita-
lienne du moyen âge, je serais beaucoup plus souvent
pour les Guelfes^qui me paraissent (malgré leurs nom-
breuses erreurs) le parti sans comparaison le meilleur,
le plus sensé, le plus politique, le plus vertueux^ le plus
italien. S'il était possible que de pareils partis se rele-
vassent Jamais en Italie, que les noms de Néo-Guelfes et
de Néo-Gibelins eussent à s'appliquer, non à quelques
rêveurs seulement, mais à deux factions aux prises en
Italie, Je combattrais pour les Néo-Guelfes. Mais Je
prie le ciel de nous préserver de cette sottise de plus;
et J'ai la ferme confiance qu'il nous en préservera. Je
ne vois de possibilité ni à l'accomplissement de sem-
blables chimères , ni à la formation de semblables
partis. Je ne vois de part et d'autre que de rares et
impuissants songe-creux. Regardons et passons (l).
(I) Quelques mouvements, quelques bruits qui courent depufs
peu de temps, paraissent, à certaines personnes , donner pkis
dMmportance aux folles idées néo-gibelines. Tout en déplorant ces
faits nouveaux. Je ne saurais leur accorder aucune gravité, et Je
ne change ni n'ajoute rien à ce que J'ai d^à écrit
DB L'ITALIB. 2
r
CHAPITRE QUATRIEME.
DES PETITES REPUBLIQUES.
1 . Je crains qu* an autre rêve tout opposé ne soit beau -
coup plus répandu que les autres; à savoir, de laisser
la Péninsule se diviser en une multitude d'États popu-
laireSy pour autant qu'il en résulterait au milieu d'un
soulèvement de l'Italie. Ce rêve appartient à ceux que
le bon et sincère Carlo Botta (1 ) appelle les utopistes
de notre siècle; et il fut ou parut être celui des insur-
gés de la Romagne en 1830, de ceux qui conspirè-
rent avec eux et de ceux qui s'appelèrent la Jeune
Italie,
2. Sottes restaurations encore que cela ! Béve en-
fanté par la manie gréco-romaine, en vogue entre les
années 1790 et 1800 , et fomenté par celle du moyen
âge, en vogue entre les années 1814 et 1830; mono-
manie, idée fixe, modes survivant en Italie, comme
(I) Voyez son rêve particulier, c'est-à-dire, un gouvernement tri-
bunitien , à la fin de son Histoire de 1789 à 1814. Je n'ai pas Voulu
m'y arrêter , bien que ce soit l'idée d'un grand écrivain , parce
qu'elle n'est pas passée , que Je sache , de l'état de songe privé à
celui de songe public , d'un grand nombre de personnes , ou même
de plusieurs.
3
2Ç DIS BSPBBÀIUCES
il arrive trop souvent , quand déjà on les a tournées en
ridicule et honnies ailleurs. Les petites républiques
italiques et grecques de l'antiquité , les petites répu-
bliques italiennes du moyen âge furent les unes et les
autres fort belles et fort bonnes en leur temps; les
unes et les autres donnèrent l'essor à de magnifiques
civilisations. Mais quand celles-ci eurent fait leur che-
min, les petites républiques grecques tombèrent peu
à peu sous le joug d'un royaume à demi barbare, de
la Macédoine, et de là sous la domination romaine.
Les petites républiques italiques furent aussi asservies
aux Romains ; et les petites républiques italiennes du
moyen âge aux Angevins , aux rois de France , aux
empereurs d'Allemagne, à la maison d'Autriche, à
Napoléon , sans compter qu'avant de périr, la plus
grande partie de leur courte existence se passa sous
des tyrans. Il me parait donc qu'un pareil état de
choses, fût-il bon en soi , ce ne serait pas la peine de
l'établir en présence de tant d'exemples, tant anciens
que nouveaux, qui le montrent si peu durable.
3. Mais quand il pourrait durer , il ne serait ni bon
ni désirable. Comment donc.^ on dissoudrait des États
qui sont l'œuvre de tant de générations , on diviserait
de nouveau ce qui s'est uni , on détruirait ces agglo-
mérations qui sont aussi des constructions de la civi-
lisation présente; on ferait table rase de tout cela pour
réédifier les masures du moyen âge, ou pour en re*
venir aux essais pélasgiques, aux cyclopéens? Et l'on
appellerait cela libéralisme, progrès? Mais le progrès
et le libéralisme vont en avant, non à reculons; ils
édifient et ne détruisent pas ; ils profitent de ce qui
existe, et pour y ajouter ce qui y manque; ils cora-
DE l'ITALIB. 37
prennent le beau, le bi^ partout où ils se trouvent,
et se font une gloire de le conserver et de l'accroître.
Supposons que Ton en Tienne à dissoudre les États ita*
liens actuels, que la Toscane fît place aux petites
républiques anciennes de Florence, Sienne, Pise,
Pistoie, et à celle, nouvelle , de Livourne, qui pour-
rait bien prétendre avoir la sienne. Ne serait-ce pas
grand domnMige de voir détruit cet heureux et bel
État de Toscane, et s'anéantir les espérances qub lui
offrent ses routes Diultipliées, son commeroe accru,
ses grands établissements consacrés aux lettres et aux
arts, toutes choses qui désormais ne peuvent s'effec-
tuer qu'à l'aide des forces réunies de toutes ces Yilles ?
Je ne parle pas du Piémont aguerri ni de Naples qui
s'aguerrit. On dissoudrait, bien entendu, les troupes
qui existent, les flottes qui se forment ne s'augmen-
teraient plus, on rétablirait tes milices et les galères
municipales du moyen âge. Malheureusement^ kt
seuls États riches peuvent avoir de nosjoursetune
armée et une mariné , et il n'y a plus d'États riches
que ceux qui sont grands , d'où suit que le rétablisse-
ment des milices et des galères municipales est le plus
pitoyable des songes faits pour rendre a l'Italie son
ancienne puissance. Quant aux États du pape , les pe-
tites républiques à restaurer seraient-elles par hasard
celles de Véies, de Tarquinies ou d'Aiba-Longa? ou
bien celles de Tivoli, de Spolète, dé^ Pérouse, avec
l'accompagnement des Crescentius, desFrangipani,
des Orsini et des Cdonna, sous un Arnaud de Bres-
cia ou un Gola de Kienzi ? ou bien serait-ce la répu-
blique romaine avec ses consuls de 1799? Je sais bien
que, pour quelques-uns, tout cela paraîtrait préféra-
38 DBS BSPBBAnCES
ble aax moinesy aux prêtres, aux cardinaux et au
pape; mais je necraius pas pour ceux-là, il n'y a pas
de danger ; ils sont trop bien défendus par M. GioI>erti,
et ib se défendront au surplus d'eux-mêmes (1).
(1) Toat récemment , comme je faisais cette allusion à Arnaud de
Brescia, un des écrivains les plus distingués de l*ltalie publiait une
tragédie accompagnée de documents , dans laquelle il clierchait à
réveiller l'intérêt en faveur de ce chef du parti populaire à Rome.
Peut-Atre l'intérêt poétique aurait-il été plus grand si le héros eût
été présenté comme victime seulement de raccord entre un prince
italien et l'étranger, sans le refaire hérétique dans la tragédie après
l'avoir lavé de ce crime dans la biographie qui la précède. Mais cet
intérêt même aurait-il été historique? Les documents allégués, et
d'ailleurs très-connus , démontrent évidemment qu'Arnaud souleva
le peuple de Rome contre le pape , au moment où le peuple et le
pape auraient dû se réunir aux Lombards pour la défense de l'in-
dépendance commune ; que cela entraîna le pape à se réunir à
l'empereur, ou lui fournit au moins un motif, sinon une excuse,
pour en agir ainsi; qu'Arnaud fut dès lors une entrave à la défense
nationale, et retarda tout ce qui se tit peu d'années après par les
Lombards avec l'assistance d'un autre pape. Sans Arnaud, l'Im-
mortelle confédération de Pontida se serait peut-être formée, la
dernière victoire de Legnano en aurait été la suite, plusieurs années
auparavant et avec plus de profit; la guerre glorieuse soutenue
par la ligue lombarde aurait été plus redoutable et plus courte,
plus glorieuse , plus italienne , plus efficace. Il ne suffit pas de pro-
duire des documents, il faut les interpréter ; les docunaents ne sont
pas de l'histoire par eux-mêmes ; l'histoire, comme toute autre
science , est l'interprétation des faits. — Cette interprétation peut
certainement être faite tout différemment , avec une sincérité égale
et un égal amour de la patrie- Il me semble donc qu'il faut laisser
de c6té cette accusation de mode étrangère , d'imitation des Fran-
çais et des Allemands que l'auteur adresse à ceux qui, comme moi,
diffèrent avec lui d'opinion. Nous pourrions lui renvoyer l'accusa-
tion, et dire que si nous suivons la mode étrangère du siècle pré-
sent , il suit la mode étran^ière et surannée du siècle passé ; qu'un
Ifauzoni , un Pellico , un Rosmini , un Cantu , un GioberU , ont
rendu notre mode italienne, les trois premiers l'ayant même com-
mencée quelque vingt ans avant qu'elle fût étrangère ; que les
écrits de ces Italiens , et même celui-ci. Je l'espère, prouvent au
moins une élude longue et indigène , si l'on peut le dire , des inté-
]>ji l'italis. ^
4. Maïs admettons que les petites républiques pa-
russeutavoirpour elles l'autorité de l'histoire et qu'elles
fussent réellement désirables , cela ne les empêcherait
pas d'être l'organisation la plus impossible à effectuer-
S'imaginer qa'avec le discrédit où sont tombées dan&
toute l'Europe les républiques , avec la peur exagérée
ou non qu'on en a , les puissances étrangères, préoc-
cupées de cette peur, les tolérassent en Italie; s'ima-
giner que les princes italiens et leurs adhérents se
prétassent à leur propre ruine , ne pourvussent pas à
leur propre conservation y ce premier instinct, cette
première force, ce premier droit et ce premier devoir
de tout individu comme de toute association ; s'ima-
giner que la majorité de la nation italienne se laisserait
faire la loi par quelques hommes qui, sensés ou fous^
étourdis ou prévoyants, n'amèneraient pas moins,,
quoi qu'ils fissent, un bouleversement général des in*
téréts, des droits, des devoirs de toute nature , ce serait
se figurer que nous ne sommes pas au xix^ siècle ,.
à une époque de civilisation^vancée , c'est-à-dire , à:
une époque précisément où ces intérêts , ces droits et
ces devou*s sont mieux sentis et revendiqués avec plus,
de force par chacun ; ce serait se figurer que ron>
peut faire renaître Jes ten^s de barbarie; ce serait^
bien plus, inventer une barbarie telle qu'on n'euv.
rets du pays, et que ce qui est surtout de mode étrangère, vulgaire eh
rebattue, c^est de s*accu8<sr cTétrangérisme entre gens d^opinions di^
verses sur les affaires nationales. Les esprits élevés d« tous les
temps , de tous les pays ,. et principalement les Italiens , se sont
toujours approprié ce quUIs ont trouvé de bon hors de leur patrie ^
et les bons esprits , même dissidents , n^en vont pas moins criant :
<c Pace, pace, pace, » Nous considérons, quant à nous, comme
l'un des plus dignes d'adopter et de renvoyer un pareil cri àrH:
lustre aut«ur d'Arnaud de Brescia^
a.
30 DES BSPBBÀNGIS
\it jamais; car, même dans les temps barbares, on
n*a jamais fait à ce point abstraction de tout foit et de
tout droit actuel , jamais table rase à ce point. — Il
est donc vrai de dire que de pareils songes, slls ces*
saient une fois d'être songes , s'ils pouvaient passer à
une réalisation, seraient de véritables forfaits, des
crimes dé l^e-cnHlisaUon.
DE L^lTkUU. 31
CHAPITRE CINftUIEME.
d'uns gonfbdbbation des états pbésents.
1. Mai3 il est de fait que toutes ces chimères sont
restées sans résultat effectif, ou qu'il s'en est suivi
tout au plus quelques premières tentatives, de vains
commencements d'exécution; que leur multiplicité
même et leur non-succès prouvent le petit nombre de
cens qui adoptèrent une de ces idéesou peut-être s'aban-
donnèrent à toutes à la fois ; que la très-grande majo-
rité des Italiens, tous ceux qui ont quelque pratique des
affaires ou quelque bon sens, ne con^dèrent ni comme
possible , ni comme désirable aucun morcellement ni
aucune réunion universelle des États existants, et
qu'ils ne désirent, ne sont disposés à seconder, par
leurs efforts unanimes , que ce progrès qui prépare
dans le présent les améliorations futures, et qui , re-
c(mnu de tout temps comme le plus utile et le seul
juste, forme le but, la gloire ^ le caractère, la vertu
spéciale de notre époque.
2. Aujourd'hui , quand une opinion devient uni^
verselle, elle ne tarde pas à trouver un interprète , et
celle d'ordonner y d'après l'état présent, l'avenir de
33 DBS ESPSfiANGES
ritalie en a trouvé uu des plus éloquents dans
M. Gioberti. Nous avons déjà reconnu d'abord en lui
le mérite d*avoir parlé le premier d'une manière op-
portune des intérêts futurs de notre patrie. Nous lui
en reconnaissons maintenant un autre, c'est d*en
avoir parlé selon la justice, en fondant les espérances
pour l'avenir sur les droits et les devoirs actuels, eu
proposant une confédération des États aujourd'hui
existants.
8. Les confédérations sont l'organisation la plus
conforme à la nature et à l'histoire de l'Italie. L'Italie,
comme le remarque fort bien M. Gioberti , comprend
du nord au midi des provinces et des peuples presque
aussi différents entre eux que le sont les peuples les
plus septentrionaux et les plus méridionaux de l'Eu-
rope. De même que l'Europe à conservé distinctes ,
sauf quelques exceptions , ses anciennes circonscrip-
tions de Bretagne^ Gaule , Espagne, Germanie, Italie
et Grèce, de même, dans l'intérieur de notre Pénin-
sule, sont demeurées presque toujours distinctes,
l'Italie méridionale, divisée ou non en continentale et
insulaire, la vallée du Tibre avec ses montagnes et
ses maremmes, les belles campagnes de rArno,et
ritalie septentrionale , divisée ou non en occidentale
et orientale : la grande Grèce ou le royaume des
Deux^Siciles, le Latium ou Rome, l'Étrurie ou la
Toscane, la Ligurie ou le Piémont^ l'Insubrie ou la Lom-
bardie, avec des noms et des subdivisions diverses,
mais revenant à celles originaires. 11 existe néanmoins
des ressemblances dans cette variété, de l'unité dans
ces divisions , une communauté de races, de langage ,
de mœurs, de fortunes, d'histoire, d'intérêts et do noms,
DE L*1TALIB. ZZ
entre toutes ces provinces italiennes ; il existe ineoates-
tablement une vieille Italie qu'aucune puissance iiu-*
maine ne saurait effacer. Mais cette homogénéité s'est
manifestée moins souvent pour constituer un État ita-
lien unique que pour produire des confédérations,
soit provinciales, soit nationales. Dans Thistoire pri-
mitive , la confédération des villes étrusques est la
seule illustre; mais plus on étudie^ plus on trouve que
la même organisation était commune au reste de la
Péninsule. Il n'y a plus de doutes aujourd'tiui sur
l'existence d'une confédération latine, d'une autre
samnite, d'une troisième gallo-cisalpine, etlescon->
fédérations des Sabins, des Ombriens , des Ligures,
des Yénètes, d'autres peut-être encore, sont aussi pres^
que certaines. Je ne sais si véritablement les historiens
archéologues trouveront des monuments suffisants
pour démontrer l'existence de ces ligues perma^
nentes, mais Je sais bien que les historiens philoso-
phes ne pourraient rien expliquer, sans les admettre,
des fastes de l'Italie antérieure aux Romains, et peut-
être fort peu de l'Italie dans les premiers temps de
Rome. — Quoiqu'il en soit, réunies à l'empire, puis
séparées de lui , les villes italiennes ne tardèrent pas
à reformer des confédérations. L'indépendance con-
servée par Rome, par Venise, parles villes de l'Exar-
chat et par plusieurs cités du Midi , en dépit des
Lombards, si puissants et si voisins, ne saurait s'ex-
pliquer par des secours reçus des Grecs faibles et
éloignés ; cela ne peut s'expliquer qu'à l'aide de eon-*
fédérations , quelles qu'elles fussent , semblables à celle
indubitablement indiquée par le nom de Pentapole.
S'il en est ainsi, il y aurait peut-être lieu de faire
34 DBS BSPBAAnCBS
remoDier À Grégoire le Grand la reeoDatituUon des
eonfédératioiis italieunes. Mais Je entrais que la gloire
doit en revenir à ce Grégoire n qui , dès le commen*
eement du yiii® siècle , réunit sous sa présidence
une confédération de Yilles à peu près égal^nent indé-
pendantes de part et d'autre, des Lombards et des
Grecs; à ce Grégoire II à qui il ne manque qu'un
histcNien ou un biographe pour être mis au rang dea
plus grands politiques parmi les pontifes romains.
Plus tard, ses successeurs abandonnèrent imprudem-
ment les confédérations et appelèrent les Francs; mais,
pour conserver plus ou moins d'indépendance à Rome
et aux antres villes dont ils obtinrent la souveraineté,
ils en revinrent bientôt aux confédérations. Gré*
goire VII ajouta à tous ses autres titres de gloire
celui d'être promoteur de confédérations; il provoqua
celle des yilles à l'entour de Borne , il en fit autant
en Toscane 9 dans la Fouille, autour de Milao. Mais
le plus grand confédérateur Ait Alexandre III , et la
plus grande confédération , la Ligue lombarde , qui ,
pour notre Itonte, attend encore un historien. A partir
de l'élection de Grégoire VU Jusqu'à ia paix de Cons-
tance, de 1073 à 1183, il y a l'intervalle d'un long
siècle y celui où la vertu politique italienne attdgnit
à son apogée; ce fut alors que naquirent ces commu-
nes, cette indépendance 9 cette supériorité de civili-
sation et de lumières d'où dérivèrent la civilisation
et les lumières de toute la chrétienté. Que si les com-
munes ne furent pas bien organisées, que si l'indépoi-
danee ne fut pas définitivement acquise, et si notre
supériorité ne fut pas durable, la faute en fût, faute
uidque, mais incommensurable, à ce qu'on ne rendH
OB L*iTÀLIB, 35
pas aton permanente et générale pour tonte ritalie, la
oonAédératlon temporaire des villes lombardes. Mais
qooi? les temps n'étaient pas mûrs; la civilisation
naissait à peine ; on ne connaissait p^ ce grand dogme
politique que l'ind^Midanee doit s'acquérir avant
tont; on ne songeait même pas à nne indépendance
complète de Fempereur ronMdn. La ligne fat dissonte
en partie dès ta trêve de Venise, elle le fut tout à fait
par le traité de paix de Constance; on y stipula , on
y obtint la reconnaissance trop exclusivement désirée
des droits des communes; mais cette reconnaissance
obtemie par toutes les villes, individnellement^rane
après l'autre, èmtratna la dissolution de la ligue,
et le plus beau fruit de la victoire fut perdu. Dix ans
s'étaient à peine écoulés depuis lors que les grands
défenseurs de l'indépendance, la grande commune
centrale, le cbef de la ligue, Milan, trop insensée,
célél»rait ,par des applaudissements et des solennités
dont il reste de déplorables descriptions, ce mariage
de Henri VI de Souabe avec l'héritière du royaume de
Pottilleet de Sîdle, union qui rendit impossible lecom*
plément de l'indépendance et ût perdre sans remède ,
pour plusieurs siècles, l'occasion la plus belle. — Il y
eut ensuite une seconde ligue lombarde , une ligue
toscane^ d'autres encore peut*étre,mais toutes moins
importantes, ayant de moindres prétentions, moins
profitables encore, parfois même nuisibles; ligues de
partis plus que nationales , jusque vers la fin du
xv^ siècle. — Ce fut alors que Laurent de Médicis
( ee Laurent , que certains écrivains osent déchirer et
ravaler au niveau des Médicis dégénérés du xvi*
siècle), ce ftit alors que Laurait le Magnifique conçut,
36 DES ESPÉRANCES
s^pula et exécuta la plas vaste confédération d'États
italiens qai ait jamais été. Mais ce grand exemple ne
dura pas ; il ne subsista malheureusemeiit que dix
années environ. Cependant il ne date que de trois
siècles et demi; il ne remonte pas à des temps barba-
res ; ce ne fut pas l'œuvre d'un esprit inculte et gros-
sier. Il est du siècle le plus civilisé et de l'homme le
plus éclairé qui famais ait été en Italie et peut-être
ailleurs, — Après sa mort, quand se fût levé Ludovic
Sforce, le plus grand des traîtres, que Charles YIII
€ut passé les Alpes, que des siècles de prépondé-
rance étrangère se succédèrent , l'usage des con-
fédérations se perdit tout à fait , et il ne se forma
même presque plus d'alliances italiennes. Chacun
donnait la préférence aux alliances étrangères , soit
comme plus fortes, soit comme excitant moins l'envie.
4. On ne sera donc pas surpris désormais de me
voir revenir à dire que la propcfêition d'une nouvelle
confédération italienne, permanente, la proposition
tie faire complètement et durablement, avec la civili-
sation adulte, ce que la civilisation dans l'enfance ne
sut faire qu'imparfaitement et temporairement, est plus
qu'un événement littéraire ; c'est un fait national. Peu
importe que d'autres puissent prétendre avoir eu ou
même exprimé la même idée. Il en est des idées comme
ties inventions : celui qui les conçoit ou les^ indique
confusément a moins de mérite que celui qui les dé-
veloppe de omnière à les propager pour l'avantage
commun. Il n'importe non plus que l'idée proposée
soit ensuite critiquée, améliorée ou altérée par d'au-
tres; c'est précisément de pareils chocs que peut
jaillir la lumière, de pareilles discussions que se forme
PS L'iTAJflB. 37
Topinion, et de l'opinion universelle nait la possibilité .
de TexécHition ; f ajouterais même que ce n'est qu'en
passant par ces trois degrés, la discussion , l'opinion
et Texécution , qu'une pensée utile peut devenir glo-
rieuse pour son auteur, si, pour préparer un homme
comme M. Oioberti à souffrir qu'on le contredise, il
ne me paraissait plus à propos de lui parler de patrie
et d'intérêt public que de gloire particulière. Il n'a
pas voulu certainement mettre au jour une idée
morte, mais vivante; non une idée immobile, mais,
susceptible^ de progrès ; non une utopie destinée à
rester la propriété de son auteur, mais une grande con-
ception faite pour devenir nattonale et surtout efA*
cace.
5. le signalerai donc hardiment deux choses ^dont
l'une ïm parait de trop dans sa proposition, et l'autre,
sdon moi, y laisse un vide. — Quand l'époque de
r^écutioïi d'un projet et l'occasion dont on pourra
avoir à profiter sont incertaines, quand on ignore
même qui seront et combien ceux qui doivent
l'exécuter, ainsi que les intérêts qui y conMbueront
et voudront être respectés, et l'opinion publique qui
régnera alors, il me semble que descendre aux détails
sur les moyens à mettre en œuvre est choae surabon*
dante; que c'est ajouter difficultés à difficultés. Ce
n'est pas que prévoir ainsi à Tavimce soit presque
(comme le disent quelques-uns) usurper sur la tâche
de la Provid^ice. La Providence est pleine de longa-
nimité ; elle ne s'offense pas contre celui qui cherche,
d'un cœur sincère et respectueux,^ pénétrerses secrets;
notre Dieu est jaloux pour celui qui le trahit, non
pour celui dont la pensée cherche avec amour et con-
4
38 DES BSPÉBANCtS
fiance à âeviner la sienne. Mais les hommes sont bien
autrement Jaloux /et entre tons, les hommes d'État;
ils souffrent bien parfois qne nons, hommes de ptame,
nons nous donnions carrière sur des généralités ; mais
si nous descendons aux détails dont ils prétaident se
réserver le privilège , ils ne tardent pas à nou» faire
mauvaise mine, à nous renvoyer à notre métier, à
pulvériser d'un mot l'idée mise en avant sous le nom
d'idée d'écrivain, de philosophe, de rêveur. C'est
ainsi que Napoléon taxait habituellement ûHdéaUsme
toute idée qui lui déplaisait ou qui se trouvait en
Imposition avec ses vues. Or, beaucoup d'hommes de
gouvemement, sans être des Napoléon, ont adopté
sa manière ; et pour peu que le moindre détail, ajouté
à l'idée d'une confédération italienne, ne leur paraisse
pas praticable , ils diront ou ils disent dé|à : iiiil<MKK
phie! et ils passent outre. Je crois qu'il serait pli»
juste de dire : C'est sans comparaison une idée beai-^
coup plus près d'être réalisée qu'aucune de œllet
proposées jusqu'ici, sauf peut-être un seul détail qu'il
faut donc examiner.
6. L'idée de donner immédiatement au pape la
présidence de la confédération future est sans doute
une idée magnifique; ce fût une idée, ce fût un iliit
incontestable dja moyen ige. Ce fait même, naguère
encore en butte aux dédains d'historiens et de philo-
sophes, volontairement ou involontairement ignorants,
est devenu avec le progrès de la sdence l'objet de
l'admiration et de la reconnaissance de beauooop
d'écrivains, plus sincères ou mieux infbrmés. Mais ce
fait pourrait-il jamais se renouveler ? et celui d'une
troisième suprématie pour l'Italie, qui en serait la
DE li'iXAIilE. 39
conséquence? Je le .dirai tranehenient et avec beau-
coup d'autresf^ l'une et Tartre restauration tne parais-
sent extrêmement difficiles; Toutes les rei^aurations
sont difficiles par elles-mêmes. Sur dent projetées il
s'en est à peine tenté dix ; sur dix tentées il s'en accom-
plit une ; et encore celle qui s'accomplit ne pouvant
subsister d'ordinaire sans modifications, demeure
moins une restauration qu'un changement nouveaii.
La confédération s^ait donc déjà par elle-même une
restauration difficile en général ; n'y ajoutons pas
alors la difficulté plus grande d'une imitation plus
particulier^. Quand Grégoire T^, Grégoire II et Gré-
goire YU, quand Alexandre III et Innocent UI re*
constituèrent les confédérations italiennes^ ils n'imi-
tèrent pas aussi particulièrement les formes employées
par les anciennes. Laurent de Médicis n'imita pas les
formes adoptées par ces dernières , qui , sans être an-
ciennes , avaient déjà vieilli. Chacun d'eux en créa de
nouvelles selon l'exigence des temps. Imitons aussi»
nous ou nos neveux ^ non les détails^ mais les auteurs
des grandes (£uvres ; c'est la seule imite^ionqui ait pai*-
fbis de la grandeur; l'autre est toi^jours servile. —
Du reste, nous croyons que ni le, souverain pontife
qui règne aijyourd'hui sous le glorieux nom de Gré-
goire, ni ses successeurs, ni leurs bons et loyaux mi-
nistres ne désirent et ne désireront jamais des prést-
denees de ce genre , de même que les bons Italien^ ne
désirent pas pour l'Italie cette suprématie qui a existé
sans doute , mais qui ne saurait plus reparaître dans
aucun avenir susceptible d'être prévu. Le temps n'est
plus des disputes.d'if^^^9»ont6^ entre ces petites répu-
bil^pKs grecques qui ren&rœaient Télite entière d'une
40 DES BSPBRÀlilGES
civilisation non velle et peu étendue ; il e^t loin celui des
disputes pour l'empire entre Home et Garthage , qui
se partageaient cette civilisation agrandie et pourtant
limitée encore; ce n'est plus le temps des luttes entre
la monarchie universelle ambitionnée par les empe-
reurs d'Allemagne^ et ia monarcliie ecclésiastique,
exercée par les papes ; ce n'est même plus peut-être
le temps des guerres appelées d'équilibre, et qui
eurent pout objet la prépondérance en Europe entre
la France et l'Espagne, la France et l'Autriche, la
France et l'Angleterre. Par bonheur, les temps sont
tout autres aujourd'hui. Aujourd'hui , c'est peut-être
moins un rêve d'espérer une indépendance universelle,
une garantie réciproque de tous les États européens,
que non pas une monarchie universelle, qu'une pré-
pondérance ou une suprématie durable , ou qu'un
équilibre; c'est moins un rêve d'espérer l'indépen-
dance réciproque des deux puissances temporelle et
spirituelle, que non pas une présidence temporelle
exercée par l'autorité spirituelle. -* Acceptons donc
la grande pensée de M. Gioberti; traitons de la con-
fédération italienne en général sans descendre aux
particularités, ni de la présidence, ni des lois ou con-
ventions qui devront la régir, ni du nombre et de la
qualité des confédérés. Réduite même aux généralités,
la question est hérissée de difficultés, à raison de l'é-
poque éloignée et des éventualités de l'exécution.
M'augmentons pas ces difUcultés en nous enfonçant
dans les détails très>incertains d'une organisation
déjà incertaine; laissons à la postérité quelque chose
à faire, aux contemporains de l'événement quelque
liberté d'exécution. —Si telle est la volonté de Dieu ,
DB l'itALIE. 41
si Jamais doit luire le grand joar de la confédératloo ,
que les confédérés déterminent eux-mêmes les con-
ventions, les limites, le président. /
Dès à présent , occupons*nous plutôt de ce qui est
indispensable pour en venir à l'exécution; occupons-
nous de la première difficulté que tout le monde sait.
Ne faisons pas dire aux railleurs selon leur habitude :
a Tout cela est beau et bon, tout cela serait bien, s'il
a ne se rencontrait pas un obstacle grave, perma-
i nent^ insurmontable. Nous le connaissons, nous
« qui n'écrivons pas, mais qui le combattons; nous
a qui sommes à l'œuvre, sur la brèche ; c'est encore un
a rêve que cela : griffonnage, philosophie, idéalisme. »
— Mais ici encore il me paraîtrait plus juste de dire :
Il y a un obstacle ; on n'enta pas suffisamment tenu
compte; examinons-le.
Le re$te de cette courte polémique n'aura pas d'au-
tre objet
42 DBS ESPBfiANCBS
:3:
CHAPITRE SIXIEME
* ♦,
LA. CONFEDERATION DE L ITALIE EST IMPOSSIBLE
TANT qu'une GRANDE PARTIE DE L'iTALÏE EST
PROVINCE ÉTRANGÈRE.
L'oDique obstacle à toute confédération italienne,
mais il est très-grave , réside dans cette souveraineté
étrangère qui pénètre au sein de la Péninsule, dans la
contrée qui surpasse en puissance et en populations ita-
liennes celles de tout autre État national (l), et qui,
comme partie d'un grand empire, l'emporte sur la Pé-
ninsule tout entière. Tant que dure cet état de choses,
aucuneconfédération,aucuneorganisation,aucun équi-
libre italien n*est possible , il ne saurait y avoir qu'une
prépondérance de cet empire sur les États italiens. —
Quand Napoléon, après avoir organisé la France sous
son consulat, voulut organiser ritalie, chacun sait
qu'il appela près dejui beaucoup d'Italiens notables,
lesquels composèrent l'assemblée appelée Consulte de
Lyon. Au nombre des principaux, et le premier peut-
être, était Meizi. Il entra donc en matière, et en bon
(I) Sauf le royaume des Deux-Siciles, au moins pour sa popula-
UoD, qui s'élève presque au double. Tkauuctëur.
DE L'iTiULIE. . 43
italiefi et homme d'Étal de ha«te porlée qui! étaH, il
proposa qae l'Italie septentrionale fût réunie sous une
seule (oi. Gomme Napoléon était jusque-là de cet avis^
Melzi se tûit à examiner quelle maison de princes
pouvait être plaeée à la tête d'un aussi bel État, ^ il
nomma la maison de Savoie. Napoléon laissa échapper
un sourire de mécontentement. Melzi insista pourtant
€it continua à démontrer que oe choix conviendrait
tout à la fois à l'équilibre de l'ItaUe «ta cdui de l'Ëu-
nape. « Mais qui vous parle d'équilibre? » reprît
vi>«ment Napo&éon. Melzi s'étant recueilii quelques
•nsCants , ajoi^a : i Je comprends maiirîienant; je me
mte trompé, je devais parler de prépoudéranee. —
C'est cela, vous y êtes i » repartit Napoléon, et l'oi^-
lésation fttt effectuée en effet dans un but de pré-
pottdénmce , de domination absolue ou d'omnipo-
tenee, comme on voudra l'appeler. — Tant que , sous
une souveraineté très-différefite , durera un pareil
ordre de choses, on peut bien souffrir et se résigner^
ou se récrier; n^is aucun équilibre^ aucun ordre
véritable n'existera jamiais e^ Italie , ou plutôt il n'y
aura aucune Italie variable pour Téquitibre de l'Eu-
rope.
U n'y aura pas davantage de confédéri^ion en Ita^
lie. Je croîs que cela est évident pour quiconque a
Bn grain de sens commun. Mais examinons ce point,
puisque nous "sommes ai train de diseourir. — Je dis
que la confédération Italienne n'est ni désirable ni
possible^ en y admettant la puissance étrangère^ et
qu'elle serait désirable peut-^lre^ mais si difficile, que
cela équivaut presque à l'impossible , sans la puis-
sance étrangère.
44 DES USPéBANGES
La confédération présidée par le pape ou par tdut
autre , et organisée de quelque manière que ce soit ,
eu y admettant la puissance étrangère, ne peut être
désirable de la partd*aucun Italien. Quand il serait con-
venu et juré que le pape serait président, lepapenele
serait pas. Au contraire , il aurait moins d'indépen-
dance, il serait moins prince et en moins bonne po-
sition comme pape qu'il n*est actuellementi II en ad<^
viendrait de môme à l'égard de tout autre prince
assez débonnaire pour accepter une présidence qui ne
serait qu'un titre, un simulacre imposteur. Mais le
fait est que le titre même ne serait accordé par la
puissance étrangère à nul autre qu'à elle; qu'elle
s'arrogerait le titre, le rang, la réalité de la prési-
dence, que sa^ supériorité même en Italie lui en
fournirait un excellent prétexte , et qu'à défaut de
raisons , de prétextes ou de conventions , la force
arriverait à décider la question en général , ou les
questions éventuelles de chaque jour : en somme ,
d'une manière ou de l'autre, la puissance étrangère
serait la première , serait dominante , serait tout. U
en serait de même encore, sans beaucoup de diffé^
rence, si l'on prenait le parti de ne point avoir de
président , si l'on stipulait une égalité diplomatique
parfaite ou la réciprocité ; il en arriverait bientôt ce
qu'il advient d'ordinaire des égalités stipulées, mais
non pas réelles , des réciprocités parfaites en diplo-
matie; paroles, fictions légales, cérémonies, et rien
de plus. — Ainsi , pour peu qu'on ne veuille pas sup-
poser que les princes italiens soient pour perdre le
sens commun , non plus que tous leurs ministres et
conseillers, il n'est pas possible qu'ils soient jamais
DE L'iTAUB. 45
induits à pareille erreur, à pareille lâcheté , qu'ils se
résignent volontairement à devenir plus dépendants,
plus asservis qu*îls ne sont.
La seconde assertion est peut-être plus difficile à
démontrer, savoir : que la confédération n^est pas
possible sans l'étranger. A dire le vrai , si les six ou
sept' princes italiens s'entendant un beau jour ensem-
ble , soit par eux-mêmes , soit par ambassadeurs ,
stipulaient , arrêtaient et ratifiaient un traité de
confédération , Je ne sais qui pourrait , qui oserait
s'opposer à uu tel traité ; il serait légitime sans
doute , puisqu'ils sont de droit princes indépendants
et souverains, et qu'une prérogative inaliénable d'une
telle souveraineté est de pouvoir faire des traités,
selon la convenance ou le bon plaisir. Si la puissance
étrangère s'y opposait , son tort deviendrait si évi-
dent que la confédération italienne serait probable-
ment soutenue par d'autres puissances étrangères
selon l'occurrence ; et en pareil cas , je ne serais pas
de ceux qui , par un excès généreux d'orgueil natio-
nal , conseilleraient de rejeter ces secours. Je serais
même disposé à croire que, sans secours du dehors»
les confédérés résisteraient très-facilement à la puis-
sance étrangère , fût-elle même aidée d'une ou deux
autres, mais entravée plus que jamais par ses sujets
italiens ; les princes une fois unis, les peuples se serre-
raient volontiers autour d'eux dans un pareil but, et se
donneraient la main les uns aux autres. — Mais le point
difûcile est précisémeut cet^ccord des princes. Soyons
tout à fait francs ; voyons ce qui est, non ce qui pour-
rait ou devrait être, parlons des princes , des hommes
comme ils sont , de ceux qui existent aujourd'hui ,
46 DBS Sapé^ÀNGES
OU qai fiont probables pour Tavenir^ dans des temps
comme ceux qui coureot, dans l'Italie, en Tétat où elle
est réduite. Admettons un ou même deux hommes d'ua
grand caractère, hardis et presque téméraires, comme
il faudrait qu'ils le fussent pour proposer et pour si-
gner un semblable traité ; tels ne seraient pas les
cinq autres , ou au moins quatre, ou trois, ou deux ,
Yoîre même un , car il n'est ni possible ni probable
que sur six ou sept hommes, quels qu'ils soient,
princes ou ncm , il se rencontre jamais six ou sept in-
dividus grands , hardis , généreux ; or un ou deux
venant à faire défaut , il n'en faut pas davantage pour
metitre presque à néant les effets de la confédération
projetée. — Il y a deux sortes de probabilités, dans les
affaires humaines ; l'une conditionnelle, l'autre abso-
lue. Mais tant que la condition de la première de-
meure impossible, celle-ci reste atteinte de la même
impossibilité que la seconde , et il devient inutile de
nous arrêter à examiner l'une plus que l'autre. Je vou-
drais pour beaucoup que le fait vint me démentir, et
jd^ souhaite à ma patrie six ou sept princes capables
de concevoir, de stipuler, de signer et de soutenir un
acte comme celui d'une confédération italienne à l'ex-
clusion de rétrauger (1).
(I) Les difficultés sont grandes sans doute , mais beaucoup moins
que Ton ne veut les supposer. Quant à nous^ nous espérons que, faute
d'oocasion prochaine d'atteindreà l'indépendance complète de la Pé-
ninsule, les princes italiens se liâteront d'avoir recours à la confédé-
ration entre eux sans l'étranger, rien que pour ne pas continuer à pa-
raître ce qu'ils ne sont certainonent pas, «es complices. CTest aussi le
moyen le plus sûr de dissiper àjamais Porage que cette connivence
apparente amoncelle depuis longtemps autour d'eux , et qui pour-
rait finir par éclater d'une manière irréparable et entraîner dans
son tourbilloo le pays tout entier. Les révolutions unaX toiiOours
DR l'ITÀLIB. 47
Supposons , au contraire, qu'il n'y eût plus de pro-
vince étrangère ; de quelque manière que Tltalie se
trouvât ensuite divisée, quelles que fussent les princi-
pautés qui en résulteraient et leur nombre , la confé-
dération serait faisable , facile à £aire , toute faite.
La différence même des positions, la diversité de
puissance y concourrait , la communauté des intérêts
y pousserait. Le fait de la confédération précéderait les
conventions. — Le seul obstacle est la puissance étran-
gère. Cela est clair, patent, sans détour ; c'est une de
ces vérités de sens commun , dont^ après en avoir
déjà mis en avant plusieurs et n'ayant pas encore
fini , j'aurais honte de composer un livre ; mais ces
vérités étant les moins faites pour briller, elles sont
précisément celles que l'on met le moins souvent par
écrit , et que l'on devrait répandre le plus pour les
fêdre pénétrer dans la politique de quelque nati<m
que ce soit, surtout dans celle de la nation la plus
entraînée par l'imagination.
DOisibles aux géoérations qui les entreprennent, personne ne Ti-
gnore ; mais on a l>eau les maudire, elles arrivent immanquablement
quand on «^obstine à maintenir un état de choses que tout le monde
reronnalt pour mauvais. Tel est celni qui retient forcément l'Italie
en arrière de toutes les nations qu'elle a deu^ fois civilisées.
Traducteur.
48 DBS B5PBBÀNGES
CHAPITRE SEPTIEME.
COURTE HISTOIRE DE l'eNTBEPRISB TOUJOURS POUR-
suivie sans succès, durant seizb siècles, à
l'effet d'acquérir l'indépendance.
1. Nous voilà ainsi revenus au point que j'indi-
quais au commencement du premier chapitre, à Tobs-
taele étranger. Mais il y a cette différence désormais
que nous avons accepté l'idée émise par un écrivain
au noble cœur, relativement à ce qu'il y aurait à faire,
l'obstacle écarté. Il est donc temps maintenant de
nous occuper de celui-ci, de le regarder en face, de
le voir tel qu'il est dans toute son étendue et dans
toute sa puissance.
2. L'obstacle est ancien, les tentatives faites pour
le surmonter ne le sont pas moins ; la grande entre-
prise ayant pour but l'indépendance italienne remonte
loin. Si cette entreprise avait été couronnée de suc-
cès, s*il était possible de faire une histoire com-
plète de son commencement , de ses chances diverses,
de son dénoûment , il en résulterait , à coup sûr, la
plus belle narration qui puisse exister au monde;
DE I«'lTALIE. 49
une histoire de la constance italienne à éclipser celle
si glorieusement déployée par l'Espagne pour Tex-
pulsion des Maures. — Cette histoire pourrait alors
avoir pour. début la lutte de Rome contre les Gaulois,
lutte qui commença au milieu de la cité même, déjà
perdue à l'exception du Gapitole , quand un banni, le
plus grand des bannis, le glorieux Camille, revint
dans sa patrie envahie , et la délivra. Après avoir re-
poussé les étrangers, il continua à les refouler de plus
en plus vers les Alpes; il l'organisa et la plaça à la tête
de cette partie de la Péninsule inférieure où naquit le
nom sacré d'Italie. Ce fut en persistant durant quatre
siècles dans cette tâche difficile que Home devint, peu
à peu , la reine de toute la Péninsule , la réunit sous
sa loi, et lui donna ce nom qui renferme .l'histoire
entière des efforts glorieux de nos ancêtres pour as-
surer l'indépendance de notre belle patrie.
3. Mafs y en laissant l'Italie antique , ainsi que
ritalie romaine , républicaine et impériale , pour en
venir à celle qui , subjuguée par les barbares en même
temps que toutes les nations de l'Europe, tenta seule
de s'en délivrer, la lutte pour l'indépendance com-
mence, sinon à la venue de Théodoric, appelé ou en^
voyé au nom de l'empereur, au moins vers les der-
nières années de son règne, dès la première moitié du
VI® siècle , c'est-à-dire treize siècles avant nous. Il en
existe un document indubitable dans cette accusation
( dont l'iûstoire doute , mais peu importe ici qu'elle
fût fondée ou non ) dirigée contre Boëce et autres
Italiens, de machiner la restauration de Vemjnre
romain. Des documents ultérieurs , des faits incon-
testables à l'appui de cette vérité , sont les cruautés
6
60 DES XSFXBANCB8
qui suivirent cette aecosation , et au milieu desquelles
finit ce barbare mais grand Tliéodoric» plein de
clémence auparavant ; les tardives recommandations
de concorde qu'il adressa en mourant aux nobles
goths et italiens ; les fables populaires dont sa mé-
moire fut poursuivie ; puis les discussions soulevées
entre les Gotbs et les Italiens, au sujet de Téducation
de s(m successeur ; les vicissitudes d'Amalasonte et de
Théodat , qui appelèrent enfin les Grecs , prétendu/s
restaurateurs de l'empire. -^ Mais, triste résultat de
ces appels au dehors , les Grecs ne restaurèrent pas
^empire italiei^ ils ^ndirent seulement la dominai*
tion grecque ; et de royaume qu'elle était y l'Italie
devint province. De là résulte un grand et^seigne-
ment, Jamais assez répété : qu'il ne faut pas deipander
aux étrangers les restaurations d'indépendance ; et
cet autre enc<»re : qu'il ne faut pas les compliquer
d'autres restaurations.
4. L'empire grec mit quelque vingt ans à établir
sa domination sur la totalité de la province italienne,
puis dix autres à l'y défendre avec peine , pour suc-
comber ensuite sous les Lombards. Alors la Pénin^
suie fut divisée pour ne se réunir peut-être jamais (1);
les Grées tenaient presque toute la partie orientale
avec Rome , les Lombards presque toute la portion
occidentale. Me^isles Italo-Grecsou Impériaux ou Ro-
mains , comme ils se nommaient , furent sans compa-
(I) Nous ne voulons pas, par dos prévisions, empiéter sur les
desseins de la Providence ayec oe jamais , quoique dubitatif; d^au-
taot plus que » loin de désirer pour l'Italie cette centralisation qui
réduit la France entière à Paris , nous croyons qu'une confédéra-
tion bien combinée de cinq ou six Ëtats véritablement nationaux
serait la meilleure des réunions. Trad.
BB L*ITALIS. 51
rafson plus indépendants que les Italo*Lornbards.
Ils avaient des exarques , des ducs, des gouverneors
grecs, étrangers, pervers ; mais ils leur obéissaient
peu et rarement ; ils obéissaient plutôt aux papes , à
leurs évéques , à leurs magistrats citoyens. C'étaient
déjà de véritables communes , à la manière de celles
de la Lombardie et de la Toscane cinq siècles plus
tard. Elles ne tenaient pas plus compte de l'empereur
grec, éloigné d'elles, que celles-ci des empereurs alle-
mandsàleurs portes; et, comme celles-ci, elles firentles
ligues et les confédérationsdont nous avons déjà parlé.
Tdle est la véritable et glorieuse origine de la puis-
sance temporelle des papes ; origine aussi ancienne
et plus légitime en réalité que celle de quelque
royaume européen que ce soit. Là est l'excuse ou plu-
tôt le n>érite et la vertu de leur constante résistance
aux Loiôbards; là est la gloire de Grégoire le Grand,
qui le premier prit la défense de tout ce qui restait
d'indépendant ; là celle plus grande encore de Gré-
goire II , qui défendit cette indépendance contre les
Lombards, et l'augmenta contre les Grecs au moyen
d'une belle confédération nationale, et sans assistance
étrangère; là est Texcuse des papes ses successeurs
qui, pressés par des ennemis proches, recoururent,
mqins lâchement qu'imprudemment et malheureuse^
ment, à l'assistance des Francs, étrangers nouveaux.
— Le résultat et l'enseignement furent les mêmes que
deux siècles auparavant, les nouveaux libérateurs res-
tèrent les mattres.
5. Ce ne fut pas là tout. On commit bientôt l'autre
erreur, plus grande peut-être, de restaurer un nouvel
em[ràre romain. Et de même que le premier restauré
52 DES ESPÉRANCES
avait été non pas italien, mais grec, celui-là fat
franc. Cette restauration de l'empire fut une erreur,
une préoccupation, un aveuglement, une mahie, une
sottise, une imposture presque incompréhensible pour
nous. 11 ne nous parait pas croyable qu'elle ait duré
tant de siècles, mille aus et plus, de 800 à 1805. Tant
un souvenir, un mot a de puissance ! Mais qu'on ne
vienne pas nous dire, à nous autres Italiens, que cet
empire romain fut une grande idée de Gharlemagne,
une gloire du moyen âge, un grand bonheur pour la
chrétienté , à laquelle furent ainsi donnés un grand
centre temporel et un grand centre spirituel , deux
grands chefs, l'empereur et le pape. Je île sais si tout
cela, bien que célébré par un bon poëte, peut être de
la bonne poésie, mais ce n'est de l'histoire sous aucun
rapport. L'ambition de Gharlemagne fut grande, mais
non son idée, aucune idée ne devant se dire grande
lorsqu'elle se rapetisse autant en se réalisant. Il est
certain que l'empire conçu par Gharlemagne, c'est-à-
dire, la suprématie d'un roi sur les autres, ne subsista
sans contestation que pendant quatorze ans , autant
que son fondateur, ou que quatre-vingt-huit ans y com-
pris ceux qu'il traîna au milieu de nombreuses et gra-
ves contestations, beaucoup moins que la dynastie car-
lovingienne dont il fit la perte; ce qui prouve que ce
fut une petite et de plus une mauvaise idée. Et quant
à ce qui est de la beauté de l'édifice de la chrétienté
posée en équilibre sur deux centres, je ne sais guère
voir rien de tout cela , puisqu'en somme le centre im-
périal ne dura que quatre-vingt-huit ans ou plutôt
quatorze, après lesquels chaque roi régna à sa guise,
sans s'inquiéter de l'empereur plus que de tout autre
DE L*1TAL1E. 53
souverain. Les deux centres ou pivots survécurent
bien, cela est vrai, mais pour l'Italie seulement, où
Tintervcntion impériale fut non pas un bonheur, mais
un très-grand malheur, ^e reproduisant sous mille
formes diverses. En effet, elle fut cause, en premier
lieu, que l'empereur devant être roi d'Italie , tous les
rois carlovingiens voulurent ce royaume, se le dispu*
tèrent et l'envahirent. Elle fut cause en outrée que le
petit nombre de princes italiens, deux Bérenger, un
Gui et un Arduin, après avoir réussi à se faire rois
d'Italie, ne purent demeurer tels, comme d'autres prin-
ces restèrent rois de France, d'Espagne, d'Allemagne ;
cequi,soitqu'il faille ounon le regretter pour la suîtedes
temps, fut un grand malheur pour une époque où l'I-
talie y gagna d'être plus bouleversée par des invasions,
plus corrompue , plus avilie que ne le fut jamais ni
elle ni aucune autre nation chrétienne. Ces rois-là ep
effet furent bien avilis qui soumirent la couronne ita-
lienne à celle de l'Allemagne ; bien avilis ces princes
qui ne tenaient leur puissance que des interventions
étrangères; bien avilies ces princesses ou plutôt cespros-
tituées qui ne devaient la leur qu'aux débauches natio-
nales et étrangères ; bien avilis ces ecclésiastiques en-
veloppés dans toutes ces turpitudes, acheteurs et
vendeurs dessiéges épiscopaux et de la chaire de Saint-
Pierre elle-même; bien avilie la nation tout entière
qui dans ce siècle et demi eut plus que jamais recours
au dehors, et qui à la mort de Henri de Saxe, en vint au
point de mendier des maîtres par toute l'Europe, en
France , en Gastille, en Germanie, de faire refuser de
tout le monde sa servitude, excepté des Allemands
qui toujours ont été prêts à en tirer profit. Je sais bien
6.
64 DES ËSPfiBANCBS
qv» nos Imperturbables flalteurs , qui nous excusent
quand ils ne peuvent nous louer , et nous conscient
quand ils ne peuvent nous excuser par k comparai-
son des vices des autres , diront que vers Tan mit il
y eut une époque d'avliissement pour toute ta chré-
tienté , pour nos maîtres comme pour nous esclaves ,
pour les acheteurs comme pour les vendeurs de notre
lfid<^ndance; mais |e dis que dans de pareils contrats
les vendeurs sonft de beaucoup plus avilis que les ache^
teurs, ceM qui se fatt esclave que celui qui se Ikit
maître. Je persiste donc dans mondire^etjerépètOypoiHr
oeiict«re> que ia naten italienne tomba alors plus bas
que n'étaient jamais tombées ni elleitiaucuneautre na-
tion chrétienne ^ et que ce tât Vetkt àe ce mauvais
fève 4e la tsuprémalie impériale (i). -^ Il me semble
(1) Cela est veai; ûoas ne contestons pas à l'auteur que les pré-
tendus droits du Saint-Empire ont été funestes à Tltalie; mais il n'en
i^t^Mis moins Vrai que le sàint-Enipire aété un peu sévèrement jugé
parler.
Selon nous, après la résistance dePItalie pour ne pas se laisser en-
tièrement dompter par les barbares (ce qui sauva les anciens éléments
•êé la civilisation ttalo-grecque , et p^mit aux éléments chrétiens
de la raviva sous des formes ncHivelles ) , le Saint-Empire a été ,
non la seule, mais la plus grande conception de TÉglise catholique:
n eut pour but de diminuer à temps cette tendance des vainqueurs
àri8otemeDt,qui survécut au moyeu décentralisation le plus puis-
sant, et qui, sans cela et sans les communes, aurait probablement
réussi à réaliser partout le partage des terres, des arbres, des ani-
maux et des hommes considérés comme une même chose ; elle
sefait parvenue à ramener le mondé occidental au moins à Télitt de
barbarie où se trouvatent avant César les tribus celtiques.
Il nous est impossible de développer , dans une note , une thèse
qui est peut-être la plus importante de Thistoire du moyen âge, et
que d'illustres historiens ont pris soin d'écarter, pour ne pas com-
promettre ce qu'on est convenu d'appeler les éléments civilisateurs
de la race germanique; mais il ne sera pas tout à fait inutile de
l'avoir rappelée ici. Trad.
/
DE l'iTALIE. 55
régolter de là deux enseignements, le premier, qu'a-
yant deviser à la suprématie il faut arriver à l'égalité ;
le second , c'est qne l'égalité à laquelle il faut d'abord
parvenir avec les nations indépendantes, c'est l'indé-^
pendance.
Mais LES nations ckbétibnnes peuvent être at-
teintes DE MALADIES ET NON HOUBiB, dît admirable-
ment M. Giobertl (l).
6. En etîety l'histoire du xi» siècle non-seulement
prouve cette vérité, mais elle révèle 1^ causes de ce
ftit, elle indique les moyens de la guérison. Le remède
qu'ont les nations chrétiennes et qui manquait aux an-
ciennes nations est l'Église, qui, incorruptible qu'elle
est^ suffit à les préserver d'une corruption mortelle,
suffit à conserver la vertu, l'activité chrétienne, source
intarissable de vie. Plusieurs de ses membres que la
corruption n'avait pas atteints se retirèrent du monde,
cTensevelirent dans les monastères. Ceux de Chmy, de
Citeaux, des Chartreux, des Camaldnles, de Vallom-
breuse et plusieurs autres furent fondés à cette époque ;
et leur principal mérite ne fut pas, comme on a cou-
tume de le dire avec trop d'humiiité, d'avoir conservé
les manuscrits, on les lettres, ou l'agriculture, mais bien
la vertu, la vertu austère, la vertu chrétienne. L'his-
toire de ces cloîtres aux environs de l'an mil est une
merveille, un miracle continuel. Un homme, un saint
prenait en dégoût le siècle (ce siècle à foudroyer réelle-
ment), il s'indignait contre les mœurs des laïques, du
clergé, des moines , et il formait le dessein de fonder
un nouveau monastère, d'y rétablir la discipline. Il le
(I) Del primato , etc. , tom. II, p. 327.
.56 DES ESPÉRANCES
fondait avec deux ûu trois compagnons, dont le nom-
bre augmentait jusqu'à une centaine ; ii en fondait
alors d'autres aux environs, et le tout ensemble s'ap-
pelait une réforme. Parfois le fondateur avait à peine
fermé les yeux, ou même avant, et la réforme tombait
dans la corruption générale, tant celle-ci avait de
force ! Mais alors se reproduisait un autre réformateur,
un autre monastère, une autre réforme; et, celle-là
corrompue, une autre, puis encore une autre, tant que
dura la corruption universelle, et même plus tard. Ce-
pendant, tantôt dans un cloître, tantôt dans un autre, la
vertu avait un asile où elle pouvait se conserver, etii en
sortit vers la moitié du siècle une foule^ une phalange
d'hommes que je ne sais si je dois nommer de grands
saints, de grands philosophes, de grands réformateurs
ecclésiastiques ou de grands politiques, car ils furent -
tout cela ; de ce nombre étaient Pierre Lombard, Lan-
franc, saint Anselme d' Aoste , un ou deux autres An-
selme, saint Pierre Damien, Hannon de Cologne,
Hildebrand enfin , c'est-à-dire Grégoire VII , le plus
grand, mais non le seul grand, le prince de cette pha-
lange déjà formée. Grand par l'esprit sans doute , mais
plus grand par la foi, grand politique, mais pontife
encore plus grand , il recueillit et répandit au loin les
fruits que les autres avaient semés. Ce fut à lui et à
tous les autres ensemble que la chrétienté, corrom-
pue en général, dut sa guérison, maispaiticulièrement
l'Italie, plus corrompue encore; et cela non-seulement
parce que la plupart d'entre eux naquirent en Italie»
mais surtout parce qu'ils s'occupèrent unanimement
de guérir Rome , d'y rétablir la discipline et l'indépen-
dance ecclésiastiques, et dès que celles-ci eurent com-
DE l'iTALIS. 57
meiicé à renaitrîe, elles forent suivies, comme consé-
quence naturelle, de l'indépendance italienne. On
dispute en vain sur la misérable question de savoir
quelle part revint ou non aux évéques et aux ecclé-
siastiques dans rétablissement des communes ; en vain
on allègue que celles-ci se soulevèrent parfois non en
faveur des évéques et avec leur assistance, mais contre
eux. La vertu fit les communes italiennes, et la vertu
de ce siècle fut incontestablement d'origine ecclésias-
tique, même celle qui dans certains lieux se tourna
contre des ecclésiastiques corrompus. De là ressort cet
enseignement : que la vertu fait Findépendance, et cet
autre : que nulles personnes n'ont peut-être plus d'in-
fluence sur les vertus nationales que les ecclésiastiques.
7. C'est donc du pontificat de Grégoire VII (en l'an
1073) que commence ce long siècle dont nous avons
dit qu'il était le plus beau de l'histoire d'Italie, attendu
qu'il fut le seul beau dans l'histoire de l'indépendance,
le siècle où celle-ci fut conquise par les communes.
Il commence en même temps et s'adjoint le siècle des
plus grands papes politiques qui aient existé. En pre-
mier se présente Grégoire VU dont on ne finit pas fa-
cilement de parler, qui fut l'inventeur des croisades,
le défenseur des peuples et des princes opprimés , le
fondateur du seul véritable centre politique qui ait
existé au moyen âge. Peut-être exagérà-t-il cette cen-
tralisation , peut-être usurpa-t-il quelques droits tem-
porels , ce dont on le blâmait jadis , et dont on le loue
souvent maintei:iant, tandis qu'il faudrait se contentcar
de l'excuser. Grégoire VII combattit avec longanimité
pour toutes ses grandes entreprises, et mourut au mi-
lieu d'elles, exilé, martyr, en ae vantant de sa tâche et
68 DBS ESPiSAUGES
eD ia transmettant à ses «nccesseurs. Dans le nombre
se distinguent nn Urbain II qui réalisa la pensée des
croisactes , un Galixte II qui accomplît l'indépendance
ecclésiastique, un Alexandre III, le grand alliédes com-
munes italienties. Tous ces papes ne furent pas du
reste les chefs d'un parti italien contre Un autre, en-
core moins les chefs de la nation contre les étrangers.
Ils furent ce qu'ils devaient être, les chefs de la chré-
tienté , rien de moins, rien de plus. Si en portant leur
attention sur tous les intérêts chrétiens , si en les pro-
tégeant tous, ceux de l'Italie se trouvèrent plus fovo-
risés, ce fut uniquement parce qu'ils étaient alors au
nombre des plus importants. La grandeur temporelle
du pape et l'indépendance de Tltalie s'accrurent en-
semble et s'aidèrent sans doute réciproquement; mats
ceux--Ià tombent dans une grave erreur qui ne savent
envisager que l'un on l'autre côté, et font ainsi les
papes plus italiens ou les Italiens plus papistes qu'ils
ne le furent réellement. Alexandre III fût le setil pon-
tife qui épousa véritablement la cause de l'indépen-
dance, et il ne s'y associa peut-être entièrement qu'au
moment où Frédéric Barberousse lui eut opposé un anti-
pape ; il agit donc plutôt dans les intérêts de la papauté
que dans ceux de l'indépendance. Ni lui ni ses prédé-
cesseurs ne sont moins à estimer pour cela. Qui ose-
^it adresiser des reproches au lieu de louanges à
oeut qui commencèrent par faire leur devoir avant
d'aider les autres à remplir le leur , ou même qui
s'acquittèrent de leur devoir le plus important avant
celui qui l'était moins, ou enfin qui ayant dans leurs
mains les intérêts de la chrétienté entière, plus ceux
d'une principauté ou même d'une partie de fttalie
DE l'ITÀLIS. 69
(car «lie ne dépendit Jamais d'eux on totalité), son-
gèrent àe^ix-là avant c^x-ei? Mais ce fut là précisé*
ment une des causes pour lesqudles cette magnifique
guerre de rindépendanee, cette guerre si justement com-
mencée^ soutenue avec tant de persévérance, si admira*
btanait amenée à une confédération, si heureusement
victorieuseà Legnano, se termina par lespaixtrop mai
eomtnnées de Venise et de Gonstanee. Alexandre III
même, le plus grand des papes qui aient combattu pour
l'indépendance, ne fût pas plutôt reconnu pour ponr
tife suprême qu'il renonça à l'entreprise, abandoona
les communes victorij^uses; et je ne sais qui oserait
dire qu'il fit mal, outfu'il aurait dû rejeter de la com-
munion de l'Église l'Empereur et la moitié de la chré-
tienté pour les intérêts de l'Italie. Dire qu'il aurait dû
Caire cesser le schisme comme pape et continuer la
guerre comme prince, serait faire une distinction im-
possible peut-être à maintenir en quelque temps
que ce soit, mais surtout en celui-là. Du reste, nous l'a-
vons déjà dit, on ne visait seulement pas à cette épo-
que à une indépendance entière de l'Empereur, et une
fois qu'on eut obtenu l'unique point pour lequel on
eût combattu , la ligue fut dissoute. — Tous ces faits
pourraient fournir de nombreux enseignements, mais
deux surtout sont à signaler, savoir : que les confédé-
rations sont indubitablement le meilleur moyen de
conquérir l'indépendance, sans laquelle elles ne
peuvent pas se maintenir; et que les papes, puissants
appuis pour de telles entreprises , n'en sauraient être
otilement les chefs.
8. De la paix de Constance (en l'an 1 1 88) à l'arrivée
deCharlesVIII (en ,1494) s'écoulèrent ces trois siècles
60 DES ESPÉRANCES
de la jeunesse» de la splendeur et de l'incontestable su-
prématie de ritaiie, ce dont résultent désornnais d'in-
nombrables enseignements; ces siècles qui, de moin-
dre vertu que le précédent, \irent les fils recueillir les
fruits semés par les pères, mais sans les faire venir à
maturité. Ils ne surent pas compléter Tindépendance,
séduits qu'ils furent par une autre tâcbe plus immé-
diatement attrayante^ celle de conquérir et d'exagérer
même la liberté intérieure. Ils oublièrent TEmpereur
pour se tourner tantôt ici , tantôt 1^ , contre quelque
petit tyran, contre des nobles, grands ou petits, contre
la riche bourgeoisie {popolani grossi)^ et réciproque-
ment. La lutte se perpétua avec des chances multi-
pliées, avec une imprévoyance qu*on ne saurait conce-
voir aujourd'hui, avec un excès de licence quiservit en-
suitedetextenon-seulementauxadversairesdes gouver-
nements populaires, mais aux ennemis de toute liberté.
Mais la vérité est que dans ces temps de féodalité,
c'est-à-dire, d'une aristocratie plus resserrée et plus
oppressive, d'une organisation la plus défectueuse qui
ait été jamais, le désordre, la licence elle-même, tout
excès populaire avait pourtant son avantage; c'est à
cela que notre nation trop libre et peu indépendante,
devait une condition meilleure que celle des peuples
soumis au régime féodal. Ce fut là l'avantage de l'I-
talie , la cause de sa supériorité durant ces trois
siècles ; avantage et supériorité qui cessèrent ensuite
naturellement d'eux-mêmes, quand les inconvénients
propres au système féodal ayant diminué chez les au-
tres nations, l'Italie ne se trouva plus avoir à mettre
en comparaison que les inconvénients plus grands
d'une indépendance incomplète. — Quoiqu'il en soit,
OE L'iTàLIB. 61
dès le premier de ces trois siècles, dans la tourmente
des nouveaux gouvernements populaires, les dialectes
devinrent une langue, langue poétique^ politique, na-
tionale, a l'usage de toute espèce de progrès. On vit nat-
tre etgrandir l'industrie, la navigation, le commerce,
les richesses, tousles arts, et à leur tête, comme toujours,
ceux qu'on appellie les beaux -arts, et qu'on pourrait
appeler les arts suprêmes. De Jà cette supériorité de
lumières plus incontestable que celle de ta civilisation
dans toute l'acception du mot, des doutes pouvant
rester à cet égard chez ceux qui considèrent l'indé-
pendance comme la plus précieuse de ses conditions.
— Quoi qu'il en soit, on se fait généralement une
grande illusion sur ces trois siècles. Souvent ces com-
munes au gouvernement populaire se donnèrent elles-
mêmes le nom de républiques; c'est ainsi que les ont
appelées plusieurs écrivains, et dernièrement encore
Sismondi, dans l'ouvrage intitulé précisément JTts^otVi^
des républiques italiennes, l'un des plus lisibles, des
plus lus, et, littérairement parlant, l'un des plus beaux
livrés de notre histoire. Mais si l'on conserve à ce
nom de république le sens étymologique et universelle-
ment admis de chose publique, c'eàt-à-dire, de tout
fËtat, autrement de l'État indépendantpubliquement
administré, on reconnaîtra que de toutes les soi-disant
républiques italiennes du moyen âge, il n'y en eut
qu'une véritablementtelle, celle deVenise ; encore n'en
fut-il pas ainsi dès l'instant de sa naissance ou de sa
jeunesse fiabuleuse , mais seulement lorsqu'après la
lutte de l'empire carlovingien avec l'empire grec, au
sujet de leurs limites, elle demeura indépendante de
tous deux. Toutes nos autres Villes restèrent communes
6
69 ni» ESPéf|ANÇES
et rien de plus; ccMnmmies toujours défHsndantes de
droit, de fait toutes les lois qu'un empereur fiit en
mesure de faire valoir ce droit. Ce fut là ie yite eapi-
tai qui altéra les constitutions diverses , les faits , la
vie , la civilisation de ces communes. De la tous les
vices d'un ordre inférieur, tous les revers , toutes les
fautes et la An malheureuse de ces trois siècles. D'a-
bord tes deux partis guelfe et gibelin, prenant l^qrs
noms de deux familles qui se disputèrent l'empire peu
après la paix de Ckïnstanœ (tant avait de force l'erreur
qui^faisait que dans ^s intérêts italiens on se préoc-
cupait non de l'Italie, mais du dehors, mais de r£m-
pire), se trouvèrent bientôt l'un, le parti de l'empereur,
les Gibelins, l'autre, le parti du papeet des communes»
les Guelfes :ee dernier était dès lors incomparablement
plus national. Il paraît étrange, absurde, à observer les
choses aprèsl'événement, quece ne fàt qu'un parti et non
la nation entière, qu'un parti seulement sût et voulûtsui-
vre la marche si naturdieà toutes les entreprises ayant
pour objet Tindépendance , c'est-à-dire, de s'assurer
complètement cette indépendance après une première
victoire; que l'autre.parti voulût arrêter ou même
faire reculer l'entreprise. Mais c'est un fait, et malheu-
reusement dans tous les temps , pour toutes les entre-
prises, on rencontre de ces gens qui veulent enrayer
et repousser en arrière ; gens utiles sans doute si le but
que l'on poursuit est mauvais , mais funestes sans
doute s'il est bon, comme l'était certainement celui de
l'indépendance. Durant un siècle cependant, au milieu
des contestations impériales qui suivirent la mort de
Henri YI de Souabe , de la longue minorité de Fré-
déric II, des vicissitudes subies par cet empereur,
1>B L'itAtlÈ. êS
peut-être pitis avehtnreul qat grand , et âes nouTéaut
différends poui^ FEmpire qui suiviretit fta iHort^ le
paru guelfe s'accnit sous la conduite de plusieurs
papes d*iine grande habileté politique , quoique infé-
rieurs aux plus illustres dU siècle précédent, et il eut
beaucoup plus d'influence que le parti gibelin. Ce fût
sous son ombre salutaire que naquirent et grandirent
les pères de toutes les gloires italiennes , saint Fran-
çais^ saint Bonaventure, saint Thomas, la grande cha-
rité, la grande théologie, la grande philosophie ita-
tienne; DinoGompagni et lesVillani que l'on appelle de
grands chroniqueurs, mais qui pour la Yertu demeu-
rent presque les seuls grands historiens de lltalie; les
trois Guido^ Dante, Pétrarque, Boccace, la grande poé^
«le italienne à la hauteur de laquelle on n'est plus ar-
rivé, on n'arrivera peut-être plus ; les Pisani, Cimabué,
Olôtto, frère Angélique, Arnoif de Lapo, les maîtres
de l'art italien. Pour aller encore plus loin , la plupart
des gloires italiennes même postérieures au siècle des
Guelfes appartinrent à l'opinion guelfe. Toutes les
Illustrations papales en masse furent guelfes; aussi
celle de Venise qui, sans être guelfe de nom^ le fût plus
que toute autre au fond, eut et conserva ce que dési-
raient lesOuelfès, l'indépendance^ Guelfes aussi furent
tbUteS les gloires de cette Florence qui ne fût la pre-
mière, la plus noble, la plus polie des cités italiennes,
que parce qu'elle fût la plus constamment guelfe, et qui
fut FAthèrtes de l'Italie, parce qu'elle eut , comme celle
de la Grèce, l'amour de l'indépendance.
9. Mais vers le commencement du xiii^ siècle, les
Guelfes (comme il n'arrive que trop aux partis vain-
queurs) tombèrent dans de graves erreurs , et d'abord
64 DES SSPBBÀNCES*
dans celle dont nous ayons d^'à fait mention , d'exa-
gérer les doctrines démocratiques et de procéder par
épurations. Le mal n*est pas précisément en cela, puis-
que la démocratie , une fois qu'elle a abattu une aris-
tocratie, s'en fait inévitablement une nouvelle qui
peut bien avoir moins d'éclat^ ne pas rappeler par des
noms anciens les événements reculés, ne pas exciter
l'admiration ni l'envie, mais qui en somme, une fois
reconnue, remplit le rôle essentiel de toute aristocra-
tie, c'est-à-dire, emploie au gouvernement de la
patrie tous ceux que leur fortune dispense de songer
aux besoins journaliers de la vie. Mais l'erreur irrémé-
diable des Guelfes eut pour cause la baine de parti,
ou plutôt une de ces prolongations de colère qui de-
viennent fatales quand les motifs et les périls ancien»
ont cessé 9 parce qu'elles distraient des périls pré-^
sents ; une de ces intolérances enfin qui détournent du
but. Les Guelfes du midi ne voulurent pas souffrir la
domination des derniers restes d'une race détestée,
Manfred ^ roi de Fouille et de Sicile, de la maison de
Souabe. N'étant pas empereur, ne prétendant pas à
l'Empire comme ses ancêtres , il était le seul de sa fa-
mille à supporter, car il serait devenu par la suite, ainsi
que ses enfants, roi indépendant et italien. Pour le ren-
verser, les Guelfes retombèrent dans Tancienne faute
d'appeler les Français, mais d'autant moins excusables
alors, qu'ils avaient de plus cinq siècles d'expérience
et de civilisation toujours croissante. Cette faute porta
se^ fruits ordinaires : Charles d'Anjou, les Angevins
ses descendants , et ^es princes français ses parents,
devinrent les chefs dominants du parti guelfe ; ils en
enlevèrent la direction aux papes, qu'ils déportèrent
DE l'ITALIB. 65
à Avignon , et se mettant à leur place , eux étrwot'
gers, Us dénaturèrent la cause soutepue jusque-là ;
ils réduisirent ainsi le seul parti national à n'être
qu'une faction épousant des intérêts étrangers contre
d'autres intérêts étrangers. Alors le parti gibelin se
releva d'autant , et de ce moment les Gibelins eurent
aussi leurs grands hommes; alors Dante, rillustre
Guelfe, devint le grand Gibelin. Gela explique, mate
n'excuse pas le changement de parti de Dante, en<^
core moins peut-on y voir une action louable et digne
d'être imitée. Je crois aimer Dante autant que puisse
Iç faire aucun Italien; mais j'aime plus que lui cette
Italie qu'il aima tout en se trompant; et instruit,
oomme mes contemporains, par cinq autres siècles d'ex-
périence après lui, j'aime, avant tout homme ou toute
chose dont puisse slionorer l'Italie, l'indépendance de
l'Italie. Je dis que c'est toujours un grand malheur
pour qui que ce soit que de changer de parti; que ce
n'est pas toutefois une faute , qu'il y a même vertu à
en abandonner un mauvais pour un meilleur on un
moins mauvais; mais que c'est un malheur et une
faute que de changer pour en adopter un plus mauvais,
quand même celui que l'on quitte aurait commis des
erreurs, des absurdités ou des crimes; car il suffit
alors de se séparer de luien.cela, ou même tout à fait,
sans passer au plus mauvais. Dante se vanta d'a-
voir agi ainsi, d'avoir /atY parti à lui setU; mais il
ne le fit pas; il se rangea du parti le plus mauvais..
Gela n'est que trop démontré, pour quiconque n'a pas
le défaut de ne pas apercevoir de défauts dans les ob-
jets de son amour, par cet incroyable livre de la
Monarchie, i^lus coupable^ pluserroné, plu&médiocce
66 DB8 ESPÉEANCBS
que les pauvretés et ks folies guelfes que Dante a
pcmrsuivies de tant demépri$. Beaucoup^ cependant,
firent comme lui ; beaucoup se retirèrent du parti
guelfe devenu non moins étranger que le parti gibe-
lin^ abandonnèrent les papes devenus eux-mêmes
étrangers. Gela se voit dans les ouvrages des deux
i^res pères de la langue italimine, Pétrarque et
Boecaee;cela se voit dans l'événement des Vêpres si*
^liennes, -et dans celui de Nicolas de Ri^izi, et dans
teut ce qui se passa en Italie jusqu'au retour des papes.
Le parti guelfe avait abdiqué la vertu primitive ; mais
le parti gibdin n'en avait guère acquis, parce qu'il
n'y «n avait pas dans sa nature^ parce qu'il ne peut
en exister dans aucun parti contraire à Tindépenâance
tiati(Miale.
10. A partir du retour des papes jusqu'à la mort
de' Laurent le Magnifique, les communes italiennes
vont ep décadence ; c'est l'œuvre qui s'accourt dans
le coarsde ce xv" siècle si inférieur en vertus poli-
tiques au xii' et au xiii^^eten mérite littéraire au
XIV" et au XVI®, durant ce Quattrocento (l) que, sauf
l'érudition et les arts, on pourrait appeler le siècle de
la médiocrité. Les papes, à leur retour d'Avignon, ne
retrouvèrent plus ni leur influence directrice sur le
parti guelfe, ni même, pour ainsi dire, un parti
guelfe. Une fois dénaturés, les partis tombent d'eux-
méme3. Et entre lé parti guelfe , qui n'avait plus pour
lui la bonne cause, et celui des Gibelins, qui ne l'a-
(I) Les Trecento, Quattrocento, Cinquecento, Seicenio et Sette-
cenlo des Italiens , au lieu d*étre précisément les xiii*, xiv", xv",
XVI* et xYii* siècles, sont plutôt les xit«, xv*, xvi', xyu" et
xviii«. Tkad.
DB l'iTALIB- 67
Tait jamais eue, il ne resta plus aucun parti natio-
nal. Jamais il n'y avait eu de nationalité italienne
Téïftabie et entière; mais, à son défaut, le parti na-
tional.avait servi le pays en s'efforçant de la lui pro-
cfurei*. Celui-ci venant à manquer, tout manqua à la
fois : la vertu, rambftion même, Tinspiration nationale.
Voilà le motif pour lequel le xv« siècle vit s'arrêter
le progrès dans les lettres et dans les armes. Une fols
les belles-lettres naturalisées dans tm pays, il y à
toujours des littérateurs qui continuent à les cultiver;
une fois que des forées militaires y ont été organisée! ,
il continue à avoir des troupes » des officiers. Mais
•quand llnspîration manqué , les littérateurs ne de-
viennent pas des écrivains, ni les èfficlers, des capi^
tainës. Que si l'on revit dans le ivi* siècle dès écri-
vains et non des capitaines , c'est que parfois il suffit
d*espérances pour reproduire les premiers, el qu'il
faut de toute nécessité aux autres là^réaUté de la
nationalité et dé l'indépendance; et la malheureuse
Italie laissa échapper à cette époque une des plus
belles occasiODS que jamais lui ait ménagées la Pro-
vidence pour reconquérir Tune et l'autre. — C'é-
tait le temps où s'élevait , avec une admirable
fntelligence de ses intérêts propres et de ceux de
l'Allemagne entière, la maison de Habsbourg, l'il-
lustre maison d'Autiicfae. Dès son origine, à com-
mencer par son glorieux fondateur Bodolpbe, elle
avait mis à l'écart les vaines prétentions qu'avaient
sur l'Italie les anciebs empereurs des maisons de
Saxe, de Franconie et de Souabe; elle avait inventé ,
poursuivi, propagé, satisfait une ambition nouvelle ,
nationale, germanique. Si donc on notis accorde le
68 DES ESPÉRANCES
droit d'appeler les princes grands , non en raison de^
ce qu'ils ambitionnèrent, mais en raison dç ce qu'ils
fondèrent, nous appellerons grands ceux qui posèrent
les fondements de la grandeur autrichienne y le long
de la «haine septentrionale des Alpes et sur la partie
moyenne du cours du Danube où est encore le siège
de l'empire. L'occasion était donc belle alors pour
l'Italie, d'obtenir ce qui manquait à son indépendance»
de faire passer en droit ce qu'elle avait de fait. Mais
elle se contenta de jouir de ce qu'elle en possédait,
sans chercher à se procurer le reste. Ni les papes ,
hommes supérieurs parfois , ni Gosme et Laurent de
Médicis, les plus grands hommes d'État de ce siècle ^
ne pensèrent guère à l'avenir de la patrie. Laurent
lui-même, l'auteur de la confédération que nous avons
louée , ne songea pas à rien accomplir , mais à con-
server. L'Italie, après deux siècles de civilisation
éclairée, après quatre siècles d'une indépendance
presque entière, n'était pas mûre pour saisir l'occa-
sion de la compléter. Et l'indépendance , restée in-
complète , laissa l'Italie ouverte de nouveau à toute
intrusion étrangère, à celle du premier venu.
1 1 . La descente de Charles YIII bouleversa l'Italie
au moment où , délivrée d'étrangers et confédérée ,
elle pouvait paraître plus près de devenir une vraie
et grande nation. Ainsi les invectives dont ce roi à
l'esprit léger et aux vues étroites, les Français qui le
suivirent étourdiment, et les Italiens qui l'appelèrent
traîtreusement ont été l'objet, sont justes, naturelles,
générales. Mais il faudrait tourner aussi une bonne
part de cette colère contre toute cette génération
d'Italiens plus cultivés et plus élégants que forts, plus
DE L*ITibLfE. 6$>
corrompus que civilisés, qui laissèrent s'accomplir
cette conquête si téméraire. Celle-là, do reste, n'eut
guère plus d'un an de durée, et plusieurs autres con-
quêtes des Français , des Espagnols, des Allemands^
passèrent tour à tour après elle, à notre honte,
sans doute, et à notre grand dommage; mais le dom-
mage le plus grand et le plus durable nous vint de
ces derniers étrangers , nos envahisseurs ordinaires.
L'Ëmpfa*e,le funeste Empire romain-allemand fut celui
qui nous perdit cette fois, comme les autres. Les droits
de l'Empire ârent donner d'abord au traître Ludovic
Sforce, puis revendiquer par l'Empire, et attribuer
enfin à la maison d'Autriche, cette Lombardie qu'elle
possède encore. Ce fut l'Empire qui ouvrit toutes les
portes de l'Italie à Charles-Quint ; l'Empire, qui déjà
en proie à toutes les infirmités au milieu desquelles il
prolongea sa décrépitude, se substitua en Italie les
deux maisons autrichiennes, l'espagnole et l'alle-
mande. Ce fut l'Empire et la corruption élégante qui,
dans Tespace d'un peu plus de soixante ans, firent
passer l'Italie de la condition la plus heureuse à la
plus affligeante , de la liberté à la servitude. — Mais
admirons , au milieu même de nos douleurs , les voies
de la Providence. Tous ces étrangers accourus pour
nous déchirer. Espagnols^ Français, Allemands, rem-
portèrent chez eux quelques parcelles de cette culture
intellectuelle déjà vieille chez nous, et ce siècle, le
troisième de notre civilisation , fût considéré comme
le premier parmi les autres peuples, qui l'appellent le
siècle de la renaissance. Nous pouvons donc dire que
nous avons souffert à l'avantage de tous. Mais sa-
vions avouer aussi que nous n'avons pas souffert sans
70 DBS S8PBBANCSS
qull y eût de notre ftiute ; sachons reetmnattre que
tonte nptre supériorité d'instruetion ou même de civi^
lisation ne nous a servi à rien, ni pour compléter ni
même pour conserver ce que nous avions d'indépen-
dance , à rien pour nous sauver ni de longs déehire-
ments ni du dernier abaissement. — Cette condition
déplorable fut consolidée en 1559 par la paix de
Gateau-Cambresis, qui laissa la Sicile , Naples, la
Sardaigne et Milan au pouvoir de la maison d'Au-
triche espagnole 9 et lltalie livrée à la merci de deux
étrangers. Quand osara-t-on faire une histoire de ces
soixante-six années, si brillantes et si sombres? do
Charles YIII à ce traité de paix ? de Maechiavel an
Tasse? de Raphaël aux Carraches? de Laurent au
grand*duo Cosme? Quand pourra-t-elle se faire, non
pas avec l'esprit indifférent de Ms^hiavel ou de Gui-
Chardin, mais avec une sensibilité d'artiste jointe à
un mâle jugement capable d'apprécier les mâles ver-
tus, les innombrables vices, les diverses mais vaines
merveilles de cette génération italienne ? La moindre
difficulté pour écrire et pour faire lire dans notre
patrie une telle histoire, viendrait peut-être de la cen-
sure; ce serait un aliment d'âpre saveur à ne c<m ve-
nir qu'à des palais endurcis , à des générations accou-
tumées à rindépendance ou du moins mûres pour la
recouvrer.
12. A cette nouvelle et détestable conditicm faite à
l'Italie commence cette période de plus d'un siècle,
déshonorée dans le souvenir de tous les Italiens sous le
nom de Seicento, période de la dépendance directe la
plus étendue , de la dépendance Indirecte la plus pe-
sante, de la nationalité la plus réduite ; période qui,
DB L^ITALIB. 71
par iHie CKfflfléquenee oatuFelle, se trouve la pluii dé-
pourvue d'aetivité et de vertu inspiratrice, ricbe d*d-
siveté, de viees et de corruption dans les lettres, dans
les arts, dans Tordre civil comme dans le militaire.
Cette opinion sur notre Seicento a é^é générale, et elle
n'a pas été moins salutaire que juste; car il est ton-
jours juste et salutaire de con»dérer une période de dé-
pendance comme ui^je époque d'avilissement, et de voir
danp l'avilissetoent la corruptl(»i;il est toujours juste
^ salutaire qu'en comparant notre ^vii"* siède avec
le x^, QU rec<mnaissequ'une nation peut être précipitée
de q;ick{uedegré de culture et de civilisation quecesoit
dans l'avilissement et la corruption. Mais aujoiju*d'hui
l'histoire se foit d'une manière djétestable. C'est une re-
di^^che érudite de documents ignorés, c'est un boule-
!reraeipeut de toute philosophie historique; une manie
de nier tout ce que le sens commun des générations
avait fait admettre comme certitudes universelles;
une prétention de trouver et d'enseigner ce qui ne
fut jamais ni c^nselgné ni su; Ëst-^e simplement ambi-
tion de nouveimtésîou bien serait-ce une application
large de cette méthode historique qui débuta par la
i^atâon des vérités , des traditions les plus univer-
selles et les plus importantes? Je n*entenâs pas scruter
les intentions, et je laisse chacun juge sans appel des
signés propres. Mais je discute les faits et leur im-
portauee, et j'affirme qu*ii est extrêmement important
de conserver à notre Seicenio la note d'infamie qu'il
a méritée. On nous cite en vain à sa décharge le grand
nom de Galilée. Galilée fut le premier à mettre prati-
quement avec génie et grandeur toutes les sciences
matérielles quelconques sur la voie de cette méthode
72 DES BSPÉRANCBS
de l'expérience que Bacon ne fit que recommander
quand on avait déjà commencé à en faire usage. On a
donc raison de revendiquer cette véritaMe et grande
gloire italienne ; il est bon de signaler Finépuisable fé-
condité du génie italien qui, lorsqu'on lui avait coupé
toutes les autres voies , sut en frayer une nouvelle et
magnifique, pour lui et pour les autres. Mais les
sciences naturelles ont eela de {^ticulier, je ne sais
si c'est un défaut ou un avantage, qu'elles ne dépen-
dent pas autant que les autres des vertus, des condi-
tions nationales, qu'elles peuvent se développer et
briller même chez des nations servîtes et corrompues,
bien que le plus souvent elles n'y fructifient pas long-
temps. La vérité est que la vie elle-même de Galitée
prouve combien ses contemporains étaient misérables.
Ce n'est pas contre le pape^ ce n'est pas contre l'inqui-
sition romaine que doit se déchaîner principalement
le courroux excité par les persécutions auxquelles Ga*
lilée fut en butte. La curie romaine ne fit peut-être pas
elle-même d'une question de science une question de
théologie. Galilée fut le premier à la rendre telle, avec
une imprudence et un zèle sans doute bien pardon-
nables ; mais Timprudence et le zèle ea sens opposé de
la curie romaine sont bien pardonnables aussi. Le plus
impardonnable de tout cela c'est donc la sotte faiblesse
du grand-duc , de ses autres protecteurs et de ses nom-
breux amis, c'est-à-dire, en un mot, des contemporains
de Galilée. Mais ce qu'il y a de bien pis, c'est d'entendre
citer à la décharge de ce siècle un Masaniello, un
Bruno, un Campanella; un pêcheur chef pqpulaire
tombant en démence dans les huit jours d'une insur-
rection qui finit ^1 lâchement, et deux moines dans
DE l'itàLIB. 73
les ouvragés desquels on retrouve je ne sais (Juels ger-
mes de certaines idées philosophiques , que Fou ren-
contre presque partout où Ton veut fouiller , *mais
dont la vie et les écrits furent moins, assurément, ceux
de bons philosophes que de mauvais théologiens, et
parfois d'imbéciles astrologues. On fait certes beau-
coup mieux de citer Vico, philosophe nouveau et.
grand sans doute, qui écrivit entre la fin du xviir siècle
et le commencement du suivant; mais Tobscurité ab-
solue où Le laissa Tiosouciance de ses contemporains
prouve que la nullité et l'abjection continua jusqu'à
eux. Arien ne servirait de citer un Alexandre Farnèse»
un Piccolomini, deux Villa, Montecucoli ou le prince
Eugène, tourguerriers illustres, quelques-uns grands
capitaines, mais non pour leur pays. Ces illustrations
chez les étrangers démontrent, selon l'expression d'AI-
fieri, que la plante-homme natt vigoureuse en Italie;
mais elles démontrent aussi que l'air lui en est souvent
mauvass, et qu'alors, pour se développer et grandir, le
bon rejeton a besoin d'être transplanté sur un terrain
qui lui soit plus favorable. Tous ces guerriers qui ,
dans l'impossibilité de combattre pour Tltalie, al-
laient servir au dehors, prouvent combien notre situa-
tion était différente de ce temps où c'était nous du
moins qui prenions des étrangers à notre solde, et
n'envoyions pas à la solde des autres peuples nos con-
dottieri. — Si Ton veut arrêter ses regards sur quel-
que véritable jreste de vertu italienne exercée en Italie,
il faut les reporter sur ces provinces qui, dépendantes
de l'influence prépondérante, étaient du moins indé-
pendantes de la domination directe de l'étranger ,
Rome, Venise^ le Piémont. Mais quelles indépendances
74 ]>BS I^SI^BUANGES
eneore, quelles vertus eneore que celles-là, si nous
vouloos une fois y regarder de près I Un Allemand^
qui n'est pas catholique , a publié tout récemment
une histoire de Rome et des papes de la dernière moi-
tié du XVI® siècle et de tout le kvii®, dans laquelle est
retracée la magnifique résistance o[^sée parcespapes,
aidés de plusieurs ordres religieux nouveaux et ani-
més d'une ardeur juvénile, aux hérésies pleines aussi
de force et de jeunesse. Certains actes civils de queU
ques-unsde ces papes, et de Sixte Y par-dessus tous,
y sont loués dignement. Ce fut pourtant là le temps
de ce népotisme qui, plus mesquin et plus vil que le
précédent^ ne pouvant plus donner des villes et des
provinces, donnait des terres et de l'argent j et qui dès
lors, n'ayant pas au moins l'excuse de chercher à ae^
croitre la puissance du saint-siége, diminuait seule-t
ment sa richesse (1). C'était le temps où la France,
exclue de la Péninsule, n'avait pas même besdn d'y
faire une descente pour tyranniser Rome , et se faire
demander excuse de la résistance qu'elle avait oppo-
sée à ses insolences , le temps où il suffisait d'un con*
fesseur de Louis XIY pour troubler la tranquillité de
la cour de Rome, — Venise aussi était indépendante;
mais comment usait-elle de son indépendance? Contre
les Turcs. C'était bien sans doute; et les expéditions
de Candie et de Morée peuvent servir de consolation
à ceux qui veulent en trouver à toute force : mais ces
expéditions tant vantées eurent pour réisultat ou des
conquêtes ma| assurées et bientôt abandonnées, ou la
défense prolongée de possessions auxquelles il fallut
(I) Voir rhistoire récemment publiée du pape Alexandre VII,
écrite par U cardinal Pallaviccini.
DB l'iTALIE. 75
finir par renoncer ; de sorte qu'au bout du compte
elles ne prouvent que l'impuissance. Ce qui le confirme,
c'est la tolérance de la république au sujet de cette con-
juration, qui, plus elle est expliquée, tourne davantage
à la honte de Venise; de même que la corruption crois-
sante et déjà invétérée est confirmée par tous les dé-
tails de ces guerres , de cette conjuration et de toute
l'histoire du temps. Une autre mode aujourd'hui est
d'exalter Venise, de dire ses misères imméritées, et
de considérer comme une insulte d'en révéler les
causes. Mais il me semble que la plus grande insulte
qu'on puisse faire à une génération présente, c'est de
la croire incapable de sentir les fautes et la corruption
de ses ancêtres. Venise au xv!!"* siècle ûit, plus ou
moins , corrompue comme les autres provinces ita^
liennes : tant la corruption s'attache facilement , j'al-
lais dire justement , des provhices dépendantes à
celles qui souffrent de telles voisines. — Il n'est
pas douteux que le Piémont commença alors à être
la moins corrompue comme la moins dép^idante des
provinces italiennes, grâcç à ses anciens princes, et
à son armée nationale qu'ils Conservèrent toujours. Je
n'ai pas craint, il n'y a qu'un, instant, d'effleurer une
couronne de la maison royale de Savoie; je n'ai pas-
hésité à dire que la paix de Gateau^Gambrésis, à la-
quelle cette famille dut le commencement ou la confir-
mation de sa puissance, fut le commencement ou la con-
firmation de la servitude italienne. Les faits parlent, et
la vérité est seule utile, seule respectueuse ; la dire telle
qu'on la voit est un hommage que Ton doit au moins,
ne pouvant faire davantage, à ceux que l'on voudrait
servir le plus. Emmanuel Philibert dépouillé de son
76 DES BSPBBATiCES
État par la France est excusable, en vertu du droit su-
prême de sa propre conservation, d'avoir offert, noble
et grand guerrier qu*ii était, ses services à l*Espagne;
d'avoir combattu et vaincu à la journée de Saint-
Quentin, suivie du traité de Gateau-Gambrésis; mais
Emmanuel Philibert est admirable dès le lendemain
du traité. S*appuyant de ce moment sur la France
contre TEspagne, ne semontrantni puérilement ni poé-
tiquement Tennemi , mais bien politiquement, tantôt
l'adversaire et tantôt l'allié de chaque puissance étran-
gère, selon qu*il y trouvait avantage, il comprit de
prime abord la nouvelle position de sa dynastie, et
en fonda immédiatement la politique; celle naturelle,
inévitable, on ne peut plus juste entre deux voisins
souvent arrogants» de se ranger du côté de celui qui
dans l'occurrence se montre le plus exigeant; depou-
voir offrir, dès lors, ici un allié, là un adversaire à
prendre en considération; de tenir son peuple uni,
tranquille et aussi heureux que possible, mais toujours
sous les armes. Le plus grand exemple laissé par Em-
manuel Philibert à ses successeurs fut de rendre sa
puissance italienne. Jusqu'à lui les princes de ce pays
s'étaient placés comme à cheval sur les Alpes ; il prit
possession en deçà, il résida dans la ville très-italienne
de Turin, y établit sa cour, le siég^de son gouverne-
ment, la fortifia, et la prépara à devenir une grande
ville, une grande capitale; comprenant très-bien que
dans les États italiens plus que dans les autres la ca-
pitale est presque tout. Il appela aussi des hommes
instruits, et mit en voie de progrès les lettres ita-
liennes dans ce pays considéré longtemps comme la
Béotie de la Péninsule, quand il était plutôt sa Macé-
DR L*ITALIB. 77
d6ine. En cela, comme dans le reste, il fût imité plus
ou moins bien par chacun de ses successeurs, selon
leur capacité. Mais il n*est pas vrai qu'ils tinssent dès
lors^ comme on a coutume de le dire , les clefs de l'I-
talie. S'ils les avaient tenues en effet, ils les auraient
tenues fort mal, en ouvrant à tout venant ; mais la vé-
rité est quesans Saluées et le Montferrat leurs forces n'é-
taient pas suffisantes pour cette tâche; aussi cher-
chèrent -ils , pour l'acquisition de ces nouvelles
provinces, à se renfermer en Italie, à laisser pour les
obtenir partie de leurs possessions en France, à fermer
ces portes de leur mieux. Ce fut ainsi, en un mot, que
continuant l'œuvre d'Emmanuel Philibert , et seuls
presque parmi les Italiens à faire la guerre , seuls à
garder leurs conquêtes, on peut dire que les Piémon-
tais conservèrent seuls le courage militaire et la vertu
italienne, tandis que les autres États languissaient
dans la mollesse ; que seuls ils marchaient en avant
quand tous les autres reculaient. Ce fut ainsi que seuls
ils purent profiter des occasions nouvelles. — Une his-
toire sévère de notre Seicento serait aussi bien utile.
Quelle histoire pourtant ferait oublier celle de Botta,
défectueuse sans doute , mais d'un éclat incomparable?
Quelle histoire surtout pourrait égaler cette descrip-
tion charmante mais terrible, idéale mais véridique,
que nous en a donnée Manzoni ?
Disons-le cependant pour la seconde fois : Les na-
tions CHBÉTIENNES PEUVENT ÉTBE ATTEINTES DE MA-
4
LADiES, HAIS NON PAS HOURiB. EIlcs uc pcuventdonc,
quand elles sont malades, que guérir. C'est pourquoi,
après avoir signalé, dans le xvii*' siècle, une grande
dépendance et Une extrême corruption en Italie, nous
7.
78 DBS ESPÉRANCES
a v(His à observer au xtii i® un second retour à l'indépen-
dance et à la vertu. Ce retour ne saurait être révoqué
en doute ; et , déjà remarqué par les plus clairvoyants ,
il a été constaté et mis à la portée de tous par noâ
deux grands historiens rood^nes^ Botta et Goilettafl).
Nous renverrons à leurs ouvrages pour les faits, et
nous nous contenterons de noter les causes principales.
— La première fut la même que nous avons indiquée
sept siècles auparavant, Tincorruptibilité chrétienne.
Mais en opérant toujours, cette cause opère avec une
diversité admirable , selon les temps. Au xi® siècle ce
ne pouvait être , quand la chrétienté entière était cor*
rompue, que l'Église elle-même, source de Tincor-
ruptibilité, qui guérit le reste; et elle guérit d'abord
la nation au milieu de laquelle était son centre d'ac-
tion, la nation italienne. Mais avec le progrès du
temps, les corruptions générales devinrent et demeu-
rèrent aussi impossibles que l'état de barbarie général.
De quelque manière que ce soit, jusqu'à cette heure on
n'en revit plus. Quand l'Italie, qui avait occupé long-
temps le premier rang , mais qui n'avait pas donné
pour appui à cette prospérité l'indépendance nationale
complète, le perdit ensuite par la corrupticm , cette su-
périorité passa successivement aux autres nations chré-
tiennes. La première à s'en emparer, après l'Italie^ fut
la péninsule ibérique, qui déploya son activité et son
courage dans la navigation, les missions, les con-
quêtes, et propagea au loin les arts et les lettres
durant tout le xvi® et une partie du xvii^ siècle. Et
veut -on voir comment passa la suprématie d'une pé-
(I) Nous regrettons de ne pas pouvoir souscrire à cet éloge sans
réserve dé Thlstoire de Gôlletta. Tràd.
DB L*ITALIB. 79
ninsute à l'autre? Marco-Polo, qui découvrit et dé-
crivit les contrées les plus reculées de rOrieut, était
Italieo ; toute la tâche laborieuse qu'il avait accomplie
était italieune; italienne aussi la pensée de gagner
ces contrées par l'Occident, projet sur lequel Hum-
boldt a répandu tant de lumières ; Colomb , qui le
réalisa , était Italien, ainsi qu'Améric Vespucei, qui
donna son nom au nouveau monde. Mais relations,
travaux, projets et leurs auteurs furent négligés par
ritalie^qui avait cessé d'être active, et F Espagne, qui
l'était alors au plus haut point, recueillit le fruit du
labeur italien dont le résultat fut la suprématie. L'Es-
pagne s'étant bientôt corrompue à son tour au milieu
de ses rapides triomphes , la suprématie pasfia à la
France. Mais ce passage successif de la suprématie
d'une nation chrétienne à une autre nous parait un
fait si important pour chacune (et prin^palement pour
la nôtre, après ce que nous appellerons la magnifique
erreur de M. Gioberti), que nous ne faisons que Tin*
diquer ici , nous réservant d'en traiter expressément^
ailleurs.— Quoi qu'il en soit, à la fin du xtii* siècle et
au commencement du xviii^, l'Italie se trouvait dans-
une position inférieure à celle d'une ou de deux na^
tions chrétiennes ^ pour ne pas dire de prœque toutes.
Un hasard , une circonstance fortuite, un de ces faits
les plus indépendants des causes humaines , et pour
cela attribué , même par les plus incrédules, à des^
causes supérieures et providentielles , l'extinction de^
la branche autrichienne espagnole remit en lutte les
nations chrétiennes, et les ramena heureusement cette
fois , nous pouvons le dire , en Italie. Une seule pro-
vince, un seul prince se trouva prêt à saisir l'occasion^
80 DES ESPÉRANCES
et cela suffît pour y déterminer un réveil d'indépen-
dance, et par suite, d'activité, de civilisation , de cul-
ture intellectuelle. La succession d'Espagne s'ouvrit
en 1700; un bon tiers de l'Italie se trouva en faire
partie comme domaine. Les habitants de ce domaine
ne bougèrent pas, ne s'aidèrent pas ; cela fut naturel :
ils étaient sujets de l'étranger depuis deux siècles. Mais
un prince italien, Victor Amédée II de Savoie, pré-
tendait aussi sa part de cet héritage , et il se la fit
donner ; ce qu'il dut tant à son activité et à son énergie
propres qu'à celles de son parent le prince Eugène et
de son peuple. Il y gagna le titre de roi joint à une
puissance réelle, et la réunion de la Sicile à son État,
qui devint plus que jamais italien, en diminua d'au-
tant la part de l'étranger. Il en fut ainsi à dater de
la paix d'Utrecht en 1714. Le royaume de Naples et
Milan demeur Aînt provinces allemandes , et la Sar-
daigne, espagnole. Mais bientôt deux autres occasions
semblables se présentèrent : la succession de Pologne et
celle de la maison d'Autriche. Deux autres fois la
chrétienté fut troublée de la même manière avant que
le siècle fût parvenu à sa moitié, et le Piémont , État
italien, se concentra et s'accrut de nouveau en aban-
donnant la Sicile pour la Sardaigne, et en acquérant
peu à peu une bonne partie de la Lombardie. Le*
royaume de Naples et de Sicile, enfin rétabli, passa à
une branche de la maison de France , qui bientôt de-
vint italienne. Parme fût donnée à une autre branche
de la même famille ; la Toscane à une branche de la
nouvelle maison d'Autriche, qui devint aussi italienne
au suprême degré. Presque tous les États de l'Italie
étant ainsi accrus sous des princes nouveaux, il n'y
DB l'iTALIB. . SI
resta plus pour l'étranger que Milan avec une partie
de la Lombardie. Alors on toucha de nouveau , bien
que d*une autre manière , à Findépendance complète ;
la seconde moitié du xviii^ siècle ressemble à la se-
conde moitié du xy^, avec cet avantage de plus, que
dans le premier Tltalie allait rebroussant chemin^
tandis que dans l'autre elle était partout en voie de
progrès. — La résurrection politique ne fut pas seule
à nous venir du dehors. Pour écarter tout scandale, je
ferai remarquer de suite que c'était le temps d'une
philosopbie perverse qui avait envahi l'Europe pres-
que entière ; mais c'était aussi le temps de progrès
incontestables dans plusieurs arts, dans te commerce,
dans toutes les sciences matérielles, dans plusieurs
branches àe la science politique. L'Italie eut alors
l'extrême bon sens de prendre peu de la première et
beaucoup de ceux-ci. Les Italiens aceueillirent ce que
l'étranger lui offrait de bon, et laissèrent le mauvais ,
ensuivant l'exemple des Romains, leurs ancêtres, plus
digne que nui autre d'être transmis à la postérité.
Je me bâte, au surplus, d'expliquer, pour ceux dont le
défaut est d'opposer toujours aux faits généraux lés
plus clairs, les exceptions particulières qui jamais ne
manquent, qu'ils ne laissèrent pas sans doute que de
prendre quelque mal etderepousserquelque bien. Mais
en somme , ce fut le temps de Charles de Bourbon à
Naples, de Léopold à Florence, du comte de Firmian
à Milan , de Victor Amédée II et de Charles Emma-
nuel m en Piémont. Ce fut l'époque où le Piémont ,
qu'Emmanuel Pbilibert avait fait entrer dans la poli-
tique, s'associa définitivement à la culture intellectuelle
de l'Italie, et s'y associa avec les deux grands noms de
83 DES ESPBBANCBS
Lagrange et d'Alfleri. Nos lecteurs ont d^à pu voir
que je ne donne pas le pas aux faits littéraires sur ceux
d'institutions ou de vertus nationales ; mais celui de
rentrée d'une partie considérable de l'Italie dans la
communauté de pensée et d'intérêts italiens, me
semble un fait plus que littéraire , un fait qui fut et
put être fécond politiquement et moralement. Ces ré-
novations que nous avons dit venir naturellement
d'une nation cbrétienne à l'autre, sont peut-^être plus
faciles encore et d'un plus beureux résultat, d'une
province à l'autre d'pn même pays. Ce ftjt ainsi que
le Piémontais Alûeri , se joignant à Parini , ce grand
railleur des mœurs efféminées qu'avait léguées aux
Italiens le xvii^ siècle > vint rendre aux lettres ita-
liennes leur virilité , et par les lettres raviver le
patriotisme. Ce fut ainsi que, l'oisiveté et les vices
diminuant, l'actttité et la vertu augmentaient en pro^
portion et correspondaient avec l'accroissement de
l'indépendance , presque au moment d'être complète.
14. Mais ici l'on s'aperçoit plus que jamais que rien
n*est fait tant que celle-ci n'est pas entièrement ac-
quise. Cette indépendance , nos pères l'ont vne ; nous
l'avons entendu proclamer tous dans ces années de
l'enfance ou de la jeunesse , dont les impressions ne
s*efracent pas, quelque temps qu'on ait à leur survivre ;
et Botta et Colletta ont transmis à la postérité la triste
mais utile histoire des erreurs et des impuissances
italiennes, dans cette dernière et grande occasion. —
La France aussi, après sa suprématie , avait eu sa
corruption, son seicentOf après le xvii^ siècle et
Louis XIV, le xviii*^ siècle et I^uis XV. La corrup-
tion française fut différente de la nôtre , selon la di-
Dl L'ITALIB. 83
Yersité des temps et dtô aations ; elle fbt moindre dans
les lettres , beaucoup plus grande en fait de théories
philosophiques ; mais , au total , ce fut aussi une cor-
ruption. Lorsque éclata la révolution qui bouleversa la
nation entière, elle menaça de bouleverser aussi les
autres nations chrétiennes. Presque toutes se levèrent
contre la France, et la France s'avança contre elles.
Il en résulta des invasions çà et là, des essais de répu-
bliques, des tentatives de monarchie universelle. Mais
m définitive (telle est la vertu intime, la vitalité du
christianisme) , il en résulta que cette imposture de
remfâre romain , qui avait duré 1005 ans, finit; que
la France rentra dans ses limites et lut reconstituée
sous l'autorité de sa ûunille royale; que l'Allemagne
fut mieux ordonnée; que la Russie s'accrut ; que l'Es-
pagne, quoique amoindrie, se réveilla ; que les Colonies
espagnoles conquirent leur indépendance; que l'An-
gleterre parvint à ce .degré de grandeur où nous la
voyons; enfin, que la chrétienté fut plus que Jamais
fortement constituée à Tintérieur , plus que jamais
triomphante au dehors.
Mais ritalie? — Ne faisons pas d'hypothèses à son
sij^t, ne nous perdons pas en des conjectures qui s*é-
loignent trop du fait ; ne cherchons pas quelle part elle
aurait pu prendre aux luttes et aux profits du combat,
si elle se fût trouvée indépendante et confédérée. Mais
livrons-nous à un regiTet qui pourrait un jour avoir
son utilité; regrettons qu'à cette grande et nouvelle
occasion elle ne se soit pas trouvée prête pour con*
quérir le peu qui manquait à son entière indépen-
dance; que cette régénération, qui déjà avait duré
près d'un siècle, n'eût pu encore y réunir );outes les
84 DES B8PBBANGES
opinions, tous les esprits dans cette seule pensée. G*est
que la plupart des éléments de cette régénération ve*
nant du dehors, réunissaient à des avantages incon*
testables quelques germes funestes qui divisèrent la
nation. Puis toutes ces maisons de princes d'origine
étrangère, ou nouvellement italiennes, n'avaient pas
encore le degré de nationalité nécessaire pour avoir
confiance dans le pays ou pour lui en inspirer; elles
n'étaient pas assez italianisées (1). Mais le grand mai
vint surtout et comme toujours de l'étranger, de l'é-
tranger établi à demeure en Italie , où il était petit
alors, mais dispropertionnément grand au dehors , et
qui, s'étant mis avecuqe telle supériorité de forces^
prendre en main, ou si l'^n^eut, à défendre les inté-
rêts de l'Italie , ne tarda pas à les faire tous devenir
entièrement siens. Voilà pourquoi la lutte qui dura
vingt-cinq ans en Italie ne fut jamais un seul instant
une lutte italienne, mais seulement un combat entre
l'étranger établi et l'étranger envahisseur, entre l'Au-
triche et la France. Nous nous rappelons encore ces
années où rien n'était aussi détesté par les Autrichiens
ou les Français , et quelquefois (chose honteuse I) par
des Italiens , où rien n'était plus suspect ou plus per-
sécuté ou plus prohibé que Tintérét, que le nom même
de l'Italie. Rien ne pouvait réussir à une nation en-
core si peu avancée, aussi mal préparée. — En effet,
le Piémont, attaqué le premier, demanda à grands cris,
(I) Voilà les deux .vrais et grands obstacles qui, malhearease-
ment, s^appuient l'un sur l'autre et empêchent Tltalie de se relever.
Nous ne saurions assez recommander aux peuples d'écarter le
premier ; mais nous sommes intimement convaincu que les prin-
ces , par une de ces manifestations qui n'admettent point de réti-
cences , peuvent les faire disparaître tous les deux à la fois. Trad.
DB L'ITALIB. 85
implora une confédération : ce fut en vain. Naples en-
voya deux régiments de cavalerie et crut avoir fait un
généreux effort. L'Autriche envoya aussi , mais plus
et autre chose qu'un secours ! une arméed^occupation ;
et le Piémont pourtant parvint, tant par ses propres
forces qu'avec ce funeste secours, à se défendre trois
ans; mais Bonaparte passa entre les deux armées,
battit l'une et l'autre, et peut-être ne les aurait*il pas
vaincues (comme le dit peu d'années après un de ses
confidents intimes à un ambassadeur piémontais à Pa-
ris) s'il avait eu seulement devant lui ou les uns ou
les autres ; ou plutôt, dirai-je, s'il n'avait eu à combat-
tre que des Italiens, seuls vivement intéressés à ne
pas livrer le passage. Mais alors, une fois la Péninsule
ouverte, elle fut parcourue tour à tour par les Fran-
çais, les Autrichiens, les Allemands de toute espèce,
par les Hongrois, les Slaves, les Anglais, les Turcs
même, durant dix-huit années; et dans ce laps de
temps elle essaya des républiques, elle essaya d'un
royaume d'Italie , elle subit de nouvelles divisions en
long et en large; de nouveaux partis s'y formèrent ,
parti français, parti autrichien, parti royaliste, parti
populaire, parti de TÉglise, parti philosophique, partis
de toute sorte, sauf un parti italien. Ce fut un nouveau
Cinquecento^ moins l'élégance, les lettres et les arts.
En résumé,pour résultats définitife de tant de misères on
eut la fin de cet empire romain si funeste, ce qui fut un
grand bonheur; la fin des aristocraties décrépites de
Gènes et de Venise , bien peu à regretter; la réunion
de Gênes au Piémont en un État irrévocablement ita-
lien, ce qui a été encore un grand bonheur dont on se
convaincra davantage de jour en jour. Mais la réunion
8
86 DBS SSPBBANCES
de rÉtat vénltitn à la Lombardie pour en former une
province étrangère, plus étendue, plus compacte, plus
fortement possédée, vint sans compensation empirer
incontestablement la condition de lltalie.
15. Qu*en est-il arrivé depuis? Gomment considérer
répoque où nous nous trouvons? De quel nom sera
appelé ce xix« siècle dans lequel nous avançons?
Est-ce un nouveau seicento ou pis encore? Un siècle
qui nous a ramenés à la même ou à une plus grande dé-
pendance , à la même on à une plus grande corrup-
tion, ou bi^ sera-t-il au contraire la continuation du
siècle précédent, de son œuvre de régénération? —
Certainement, si Fon envisage l'énorme accroissement
de la part de rétranger, on peut craindre que nous ne
soyons revenus à une dépendance peu différente de
celle du xtii" siècle; on peut en craindre des consé-
quences semblables en obstacles, en inactivité, en loi-
sirs efféminés, en vices serviles. Et les indices de pa-
reils maux ne manquent pas malheureusement. —
Mais peut-être qu'après un examen plus attentif, en
tournant ses regards vers la partie italienne de llta-
lie, les craintes pourraient se changer en espérances;
cette considération que les États italiens sont enfin dé-
livrés de l'épouvantail du foox empire romain , est
d'une grave importance, c'est un grand progrès. Les
États italiens ne sont pas assez indépendants en fait,
ils ne le sont pas entièrement ; mais c'est beaucoup que
de l'être devenus de droit , sans contestation possible.
Le droit peut ramener au fait, il le peut d'autant plus
dans les conditions présentes de la civilisation euro-
péenne, de la chrétienté. Non-seulement les usurpations
DB l'itALTB. 87
matérielles delà puissance étrangère sur les États ita*
liens ne seraient pas tolérées, mais on né permettrait
pas même des exigences graves, scandaleuses, paten-
tes. Non*seuIement l'indépendance partielle des prin-
cipautés italiennes, qui font partie du droit public eu-
ropéen, est garantie par la chrétienté entière, mais on
désire généralement, comme étant de droit naturel ,
l'indépendance de toute grande et ancienne nation
chrétienne. On tend à faire entrer toutes les nations
chrétiennes dans la grande république, dans le grand
État des États; on comprend qu'il y a là une question
d'intérêt, de force, de prospérité universelle. — Ap-
puyés ainsi par l'opinion universelle, les États, les
princes italiens ont recommencé à marcher d'eux-
mêmes en avant : l'un plus, Tautre moins, mais pres-
que tous. Ils ont organisé des arjoQéès telles qu'il n'y
en eut jamais en Italie ; ils ont renouvelé la législation
en la. mettant en rapport avec les temps, et ils l'ont
réunie en codes, progrès immense en lui-même. S'ils
se mettent trop lentement à seconder les progrès de la
marine, des moyens de communication, du commerce^
et en général de tous ces intérêts matériels dont ils ne
tiennent peut-être pas assez compte, ils s'y sont pour-
tant mis , et en cela peut-être, plus qu'en toute autre
chose, le commencement entraine la suite. S'ils n'ont
pas donné ou laissé prendre aux lettres et aux arts
cette impulsion , x^tte inspiration nationale qui seule
peut assurer leur importance, ils ne les ont néanmoins
ni fait ni laissé tomb^ dans la corruption et dans la
bassesse; ils y ont encouragé cette solidité qui est voi-
sine de rénergie^ et nous sommes loin des frivolités
efféminées, des puérilités du seicento, et de quelques-
88 DB$ BSPÉBANGES
unes du siècle suivant (l). — Que les peuples italiens
aient donc à s'aider eux-mêmes, non-seulement eu
secondant tous ces progrès de leurs gouvernements^
en les réclamant, mais en entrant spontanément 'dans
ceux qui ne peuvent venir que de Topinion et de la
vertu de 'chacun. Nous* sommes loin du seicento et
peut-être du siècle qui Ta suivi plus encore dans les
mœurs que dans la littérature. Nous reviendrons sur
ce point qui a trait à l'une des espérances italiennes
les mieux fondées. Il nous suffît ici de faire observer
que nous ner sommes pas retombés quant à présent
dans une troisième corruption italienne, que nous
sommes dans la continuation de Toeuvre du siècle
passé; dans cette renaissance qui parut, sans Têtre
réellement, arrêtée par l'invasion étrangère; que l'in-
vasion s'est retirée de nous, en nous laissant des avan-
tages qui , s'il plaft à Dieu , surpasseront le dommage
éprouvé ; je veux dire nos progrès incontestables en
fait d'activité et de vertu , ainsi que dans le senti-
ment de la nationalité et dans le désir de l'indépen-
dance. — L'histoire de cette entreprise qui n'a pu
être conduite à fin en treize siècles, n'est, en atten-
dant qu'elle devienne glorieuse, que trop longue et
trop affligeante; affligeante surtout, à raison de tant
d'occasions perdues. Mais la nation italienne semble
se préparer à ne plus les perdre. Le moment est donc
(I) Pour être Juste en cela, il faut décerner des éloges au grand-
duc de Toscane d'abord , puis au roi de Sardaigne; mais il faut en
même temps dire au roi des Deux-Siciles que c'est mal à lui de tolé-
rer Texil de Tliistorien des Vêpres siciliennes ; au pape, de ne pas
permettre les salles d*asile ; et à un autre prince que nous ne vou-
lons pas nommer , de s'être livré à des persécutions qui seraient
impardonnables , si elles n'étaient pas insenséeà. Trao.
D£ L'iTALIt. 89
opportun pour rechercher quelles sont les probabilités,
et comment nous pourrions en tirer parti. Après avoir
parcouru rapidement le passé, reportons nos regards
vers l'avenir, ie seul but, le seul objet important de
la tâche que nous nous sommes imposée.
8.
90 DES E8PEB.4NCES
CHAPITRE HUITIEME.
ÉVENTUALITÉS FUTUBES DE l'eNTBEPBISE.
1 . Qu'il me soit permis ici de réclamer de mes lec-
teurs UD redoublement de patience. Je vais exprimer
des vérités , elles me paraissent du moins telles, plus
ingrates que celles que j'ai déjà formulées, pour dé-
truire peut-être des espérances plus chères que celles
que j*ai déjà éliminées. Mais les vérités les plus in-
grates sont d'ordinaire celles qu'on dit le moins, et
par suite les plus utiles à dire. Ce n'est qu'en dissi-
pant les espérances fausses qu'on peut parvenir à réa-
liser celles qui sont dans le vrai. Convaincu que je dé-
plairai à beaucoup, peut-être (pensée terrible) au plus
grand nombre de mes compatriotes , je n'en aurais
probablement pas le courage si je croyais pouvoir
les seconder par mes actions, 'si j*avais à craindre
de m'en interdire les moyens par mes paroles.
Mais ne pouvant leur payer d'autre tribut que celui
de mes pensées , autant vaut-il que je le paye tout
entier.
2. Quand on parle de l'avenir, il faut en distinguer
deux : l'un éloigné , séparé du présent par une série
■^
DE L*1TALIR. Ot
indéterminée de temps et de faits » qne l'on peut dès
lors appeler futur imprévoyable. Voilà eelui dont abu-
sent les réyeurs, tous ceux qui imaginent des innova-
tions impossibles à effectuer^ on des choses anciennes
impossibles à restaurer. B est inutile de démontrer à
ceux-là les improbabilités. Ils vous répondent toujours
arec une d)stination quHIs prennent pour de la cons-
tance : « Qui sait? Un jour viendra. Il ne faut pas dés-
espérer. » Il n'y a à discuter avec personne du fu-
tur imprévoyable. Ce n'est pas pour un tel avenir ou
pour les quelques espérances ^ qui s'y rattachent,
qu'il peut y avoir un devdr à remplir; mais»
pour ce devoir» advienne que pourra. Qqand l'entre-
prise de l'indépendance, après avoir duré treize
irîècles, aurait encore à en durer autant, ou le double
et même plus , elle devrait encore se poursuivre sans
espérance, parce que c'est un devoir pour toute nation,
parce qu'une nation qui poursuit une telle entreprise
dans une servitude sans terme, vaut mieux qu'une na-
tion qui se fait à la servitude et qui s'en console. £t
cela dit à une telle nation, tout serait dit.
3. Mais il y a, grâce au ciel, un autre avenir, un
avenir prévoyable pour l'Italie. Celui-là , à vrai dire ,
est lui-même incertain, comme chaque heure, chaque
moment, en dehors du présent. Mais les conséquences
des faits présents arrivent jusqu'à lui et en approchent
plus ou moins; les déductions qu'on peut en tirer y
arrivent aussi; il n'est pas hors de la portée de la pré-
voyance humaine. li n*est pas vrai , comme le disent
quelques historiens cramponnés au passé, ou quelques
bonunes pratiques cramponnés au présent, que l'on ne
puisse pas parler de celui-là. Gela se peut, cela se doit ;
93 DES BSPEBANCES
c*est ce que font continaellemeiittoas les hommes qui
savent gouverner les affaires humaines au lieu de se
laisser gouverner par elles. C'est Ce que font beaucoup
de grands et même de petits écrivains ; c'est ce que
font d'innombrables journalistes. Or, quand on le fait,
non avec la prétention de prophétiser, mais de dis-
cuter des probabilités 9 on fait bien ou mal , mais on
est dans son droit légitime. Nous avons dit que la
gloire de M. Gioberti était d'avoir, le premier peut-
être^ traité de cette manière de notre avenir pré-
voyable. C'est de celui-là seul que nous entendons dis-
courir aussi et de la même manière, en nous réduisant
même à ce qui touche l'indépendauce^aux éventualités
de l'ancienne entreprise italienne.
4. Nous commencerons par les phrases pompeuses
en usage. Nous savons aussi qu'une nation de 20 mil-
lions d'hommes (l), voulant s'affranchir, s'affran-
(I) Voici la population de lltalie diaprés aoe statistique de 1839,
et sans compter ni la Corse , ni les cantons italiens en Suisse, ni la
parUe italienne du Tyrol , etc. :
Royaume des Deux- i di là dal Faro i»965.069 ) g «na 687
Siciles. I di quà dal Faro. . . 0,238,618 i * '
États du pape 2,742,036
Toscane 1,436,786
Lucques .' 168,198
Parme 483,767
Modène 378,000
'^oy-'-'e irùr;:;::::: *Sml *•-•-
République de Saint-Marin 7,600
Monaco i2»ooo
Royaume lombardo- ) Milan 2,615,420 1 4 949 939
vénitien /Venise 2,I33,2I9| ' '
Total 22,731,060
Aujourd'hui on peut Tévaluer à 24 millions. Trao.
DB L'iTiLIB. 93
chirait quand elle aurait contre elle le monde entier;
nous savons qu'une telle nation peut mettre sur pied
un , deux , trois millions de combattants , et que le
monde moderne ne peut et ne veut pas lui en opposer
moitié autant; nous savons que quand ce serait tout
le contraire , quand il n'y aurait qu'un demi-million
de défenseurs de l'indépendance et moins encore,
contre un, deux ou trois millions de combattants, la
victoire ne serait pas douteuse , parce que la Justice
d'une cause a toujours compté pour beaucoup , et-
compte peut-être aujourd'hui pour tout. Si elle ne
l'emporte pas sur un champ de bataille , elle finit par
triompher sur l'ensemble du théâtre de la guerre ; car
tout défenseur de la bonne cause ne tarde pas à en
valoir dix de ceux qui soutiennent la mauvaise. —
Mais c'est là le point à débattre; là gtt la difficulté.
Pour réunir et mettre sur pied ces quelques centaines
de milliers de combattants, il faudrait associer à l'en-
treprise la nation entière. La difficulté me paraît
gravent valoir la peine d'être examinée posément, en
tenant compte de tous les cas.
5. L'union, dans le but de conquérir l'indépendance,
nous parait ne pouvoir venir que de quatre manières :
1*" spontanément des princes italiens; 2^ spontané-
ment d'un soulèvement national ; 3" d'une nouvelle
intervention de l'étranger; 4^ de quelque occasion
dont on profiterait mieux qu'il n'a été fait jusqu'à
présent : ce sont là quatre espérances ou quatre pro-
jets. Examinons-les maintenant l'un après l'autre.
6. ËspÉBANCB F®. — Des pbii!w:es. Mais ceux-ci
ne peuvent s'unir qu'au moyen d'une confédération ,
soit qu'ils l'eussent déjà formée, y persistassent, et lui
94 DES ESPBBANGBS
donnassent pour but spécial Findépendance, soit qu^ils
ia fissent exprès. La première , difficile par elle-
même, comme nons l'avons dit, serait impossible à
diriger vers le but de l'indépendance. Mais quand les
princes italiens auraient eu assez d'énergie pour faire
entre eux une confédération perpétuelle sans y admet-
tre l'étranger (comme il faudrait que cela fût naturelle-
ment pour pouvoir la tourner contre lui); quand celui-
ci aurait été de son côté assez maladroit pour la laisser
faire, il est plus improbable que Jamais qu'ils eussent
assez d'énergie pour la maintenir, et encore moins
pour lui imprimer cette direction , dont la crainte est
précisément ce qui ne laissera jamais la confédération
permanente se former, quelque inoffensive qu'elle
puisse paraître. — Quant à faire tout d'un coup , en
ne partant d^aucun précédent , une ligue d'indépen-
dance, cela peut bien arriver dans un avenir impré-
voyable, mais non pas au nombre de ceux que Je puis
prévoir ou discuter. Au fond de toute pensée de con-
fédération pour l'indépendance 9 il y a toujours un
cercle vicieux : la confédération ne saurait se faire
qu'au moyen de l'indépendance, qui est précisément ce
que Ton cherche. Cette espérance me parait peu mé-
riter par elle-même qu'on s'y arrête , isolément des
autres. £n admettant que les six ou sept princes ita-
liens fassent jamais une ligue pour l'indépendance, ils
ne la feront qu'autant qu'ils seront aidés par les peu-
ples, par les étrangers ou par une occasion. De sorte
qu'en définitive les espérances à prendre en considéra-
tion sont les trois restantes.
7. J'arrive donc à rBSPSRAifGB DBUxiàfiiB.— * D'on
SOULÈVEMENT NATIONAL Mais je peusc que personne
DB L*ITAL1B. 9é
ne s'attend à me voir disenter un soulèyement qui ,
d*un monvement spontané et d'ensemble , s'étendrait
de Susa à Reggio. L'accord de 20 millions d'hommes
serait immensément plus difficile que celui de six ou
sept^rinces. Ces mouvements spontanés ne se sont
guère vus chez aucune grande nation, mais seulement
dans quelque grande ville , ou tout ou plus à la suite
de quelque trait de tyrannie atroce qui réunissait tous
les esprits dans une même indignation ; or, ce sont là
deux cas en dehors de ceux que nous pouvons pré-
voir. Ce ne pourrait non plus être le cas du genre de
soulèvement récemm^t inventé et perfectionné en
Irlande, qu'on appelle agitation. Quel que doive être
le résultat de ce dernier, il ne peut se mettre en usage
que dans les pays jouissantdéjà d'unegrande liberté, et
dans lesquels on veut encore plus de liberté ou d'Indé-
pendance ; mais dans ceux qui sont tenus en bride de
telle façon que le moindre monvement y est difficile,
le très-grand mouvement de l'agitation est chose im-
possible.— Il ne pourrait être question ici que d'un
soulèvement pr^[>aré et exécuté par une de ces con-
jurations ou de ces sociétés secrètes , qui sont tout un ,
quelqu'e nom qu'elles se donnent et quelque drapeau
qu'dies arborât. Je ne m'arrêterai pas ici à dire tout
ce qu'elles ont de repoussant; Je n'entreprendrai pas
de démontrer que leur essence, le secret accepté avant
de le connaître, l'obéissance à un chef inconnu, la ten-
dance à un but ignoré, sont des servitudes pires mora-
lement et de beaucoup que toute autre servitude,
même celle de l'étranger ; qu'à garder et à propager de
tels secrets, la dissimulation tourne nécessaii'ement en
simulations, en tromperies et en trabiisons; que non-
96 DBS ESPÉBANCES
seulement la bonté du but n*exeuse pas |a perversité
des moyens, mais que celle-ci souille et perd l'autre
en rendant manifeste Timposture à laquelle elle a re-
cours, d'où résulte que plus un but est légitime et
saint, plus les mauvais moyens sontimpie>s et con-
damnables ; tout cela est évident pour qui examine la
question de moralité. — Mais comme il y a et il y
aura toujoui*s beaucoup de gens n'examinant que la
question d'utilité, nous nous arrêterons à celle-là. Les
conjurations, nous le disons hardiment, sont le moyen
le moins utile , celui dont la réussite est le moins pro-
bable dans toute entreprise faite par une grande na-
tion. Les conjurations n*ont guère jamais réussi que
tramées par un petit nombre contre un petit nombre.
S'il y entre beaucoup de personnes, quelques-unes
manquent d'ordinaire ou de discrétion ou de témérité,
deux points également nécessaires. Si elles sont diil-
gées contre beaucoup, il se trouve presque toujours
qu'il reste à quelqu'un de ceux-ci le pouvoir d'en em-
pêcher la réussite. Ainsi les conjurations ont réussi
dans les sérails des despotes asiatiques, dans les palais
des empereurs romains , des autocrates russes et des
tyrans du moyen âge, parce que lorsqu'on s'était dé-
barrassé d'un ou de deux hommes, tout était changé.
Elles réussirent quelquefois par la même raison dans
les petites républiques de l'antiquité ou du moyen âge,
qui étaient au pouvoir d'un petit nombre de citoyens;
mais dans les grands États, dans des gouvernements
organisés» qu'ils fussent plus ou moins libres, plus ou
moins monarchiques, les conjurations ont bien pu
réussir à exécuter un forfait, à commettre un assas-
sinat, mais non à produire une révolution ; parce que
OB l'italib. 97
la constitation de l'État n'y dépend pas en réalité
d'un seul homme, mais de beaucoup, et surtout des
habitudes, de l'opinion universelle. Nous avons dit que
les soulèvements étaient difficiles; mais les conjurations
le sont bien davantage, et souvent l'on a donné le nom
de conjurations à ce qui n'était que des soulèvements.
Il est naturel que ceux qui en ont été victimes ne les
avouent pas pour tels, car cet aveu de leur part im-
pliquerait la reconnaissance d'avoir été assez pervers
pour y donner occasion, ou assez sots pour n'en avoir
pas aperçu les signes qui d'ordinaire sont publics;
tandis que le mot de conjuration leur vaut d'excuse
tout à la fois pour la tyrannie et pour la sottise. Aussi,
plus on étudie l'histoire , moins on y trouve de con-
jurations, et l'on reconnaît, quand on en rencontre,
qu'elles ont été à peu près inutiles au fait déjà accompli
par les soulèvements. C'est à quoi se trouvent réduites
lesdeux fameuses conspirations de Guillaume Tell et de
Jean de Procida (1). Au reste, quand on voudrait voir
dans l'histoire plus de conjurations couronnées de suc-
cès que je n'en saurais voir, un tel succès est devenu et
devient chaque jour plus difficile au milieu d'une civi-
lisation croissante. Le progrès actuel a cela d'impor-
(I) Voyez la récente et belle histoire des Vêpres siciliennes, par M.
Âmari, bien que cet estimable écrivain ait peut-être dépassé le bat,
non en combattant mieux que ses prédécesseurs l'importance du
sonlèvement , mais en rapetissant les faits de cette conjuration
presque inutile sans doute , mais certainement grande ou du moins
étendue. J*en fais la remarque, parce que plus elle fut étendue,
plus l'enseignement qui résulte de son inutilité reste frappant. -*
Quant à celle des Suisses , je ne renverrai pas tant les lecteurs à
MûUer, à Tschokke, ou à tout autre historien, qu'à l'immortel
Guillaume Tell de Schiller. C'est là certainement de la poésie , de
l'histoire, de la politique ,^de la philosophie, tout cela ensemble.
9
98 DBS ESPBBANCfiS
tant et d*heareux , que l'art de la défense de l'État a
plus avancé que celui de l'attaque. Il est vrai que
parmi tant de conjuratîcHis annoncées, redoutées,
préparées, interrompues, découvertes, révélées ou
même suivies d'un succès momentané, au temps où
nous vivons , on peut dire que deux seulement, qui
furent de véritables conjurations, obtinrent un succès
réel et durable : celle de l'Allemagiie contre Napoléon,
et celle de l'armée espagnole contre Ferdinand YII (^1).
Mais laissant celle-ci de côté, par«^ que ce fut une
conspiration d'armée plus que de nation , dans un bat
de liberté, non d'indépendance, arrêtons- nous à
Tautre , plus souvent dtée comme exempte, et qui a
plus d'analogie avec celle dont nous nous occupons.
8. Sauf la ressemblance du but, cependant. Je ne
saurais y apercevoir que des différences. 1^ Soit vertu
propre, soit celle des temps , les Allemtnds n'embar-
rassèrent pas leur but, ils ne commencèrent pas par
la lilierté intérieure quand la liberté extérieure leur
manquait. C'est au contraire un défont invétéré chei
les Italiens de perdre celle-ci de vue pour s'occuper de
l'autre. Les seuls à n'y pas tomber furent les confé-
dérés lombards qui prirent, consuls, podestats, ce
que leur offrit le gouvernement intérieur, et surent
s'en servir contre l'étranger ; ce qui fut cause qu'ils
réussirent. Mais nous avons vu toute l'Italie et les Guel-
fes eux-mêmes, peu de temps après, se détourner mi-
sérablement de cette voie. Il en fut ainsi Jusqu'à la
chute des petites républiques, il en fut de même dans
(I) Le succès de cette dernière fut à peu près aussi peu durable
que ceux des conspiratioos napolitaine et piémontaise en 1820 et
18*21 ; mais toutes les trois périrent par IMntervenlion étrangère.
Thàd.
DB l'itALIB. 90
Ies25 aanées françaises moderaes, il en fut de môme en-
core dans les derniers soulèvements aux environs de
1820 et de 1830. Plusieurs de ceux-ci furent de véri-
tables comédies politiques 9 à représenter, si cela eût
été possible dans notre condition présente , sur les
planches d*un théâtre; mais qui , élevées au contraire
par la persécution à la dignité tragique , n'en restent
malheureusement que plus en relief pour appeler des
imitations futures (1). Là est le grand danger de toute
entreprise d'indépendance; il serait encore plus grand
pour celle qui se ferait à l'aide de conjurations et de
sociétés secrètes, car leur nature et leurs formes en
font presque des écoles ou de premiers essais de liberté
et de licence. — 2^ La nation allemande est, par toutes
ses qualités et par tous ses défauts, la plus propre
qu'il y ait à faire des conjurations. Elle est grave,
ferme, réfléchie , d'un esprit plus profond que varié,
plus tenace que prompt, ayant plus de raisonnement
que d'imagination ; elle agit, mais avec beaucoup de
lenteur ; elle est discrète, conûaute, de mœurs simples.
Au contraire, quoi qu'en disent en haine de nous beau-
coup d'étrangers^t, pour nous en faire un mérite, cer-
tains de nos compatriotes, la nation italienne est moins
que toute autre au monde capable de conjurer. C'est
celle qui l'a toujours fait le moins bien. Les esprits y
sont prompts et mobiles, peut-être au delà de toute
mobilité grecque et française ; ils sont changeants, se
(I) Nous sommes loin de vouloir encourager nos compatriotes à
l'Imitation de ce qui se lit à ces deux époques. Si notre voix pou-
vait se faire entendre , nous leur recommanderions , au contraire ,
de s'en garder bien. Mais nous ne saurions, pour cela, ne pas pro-
tester contre le jugement plus que sévère prononcé par Tauteur.
Trad.
100 DBS BSPÉBAmCBS
laissent distraire tour à tour par les arts, les lettres ,
les scieuces matérielles, ou spirituelles, ou mixtes, et
quelquefois par tout cela ensemble. Cependant Tesprit
y est moins prompt que l'imagination , et l'imagina-
tion moins que les passions. On a beaucoup parlé de
ce que peuvent et font les haines, les vengeances en
Italie, mais pas assez peut-être de ce qu'y peut et y
fait l'amour (1). Puis, en fait de constance, nous ad*
mirons celle déployée dans l'entreprise de l'indépen-
dance; mais rien n'est déplorable comme l'inconstance
dans les moyens essayés tour à tour. Le secret nous
est antipathique, notre confiance est le plus ordinai-
rement de l'abandon , et nous sommes plus souvent
trahis par nous-mêmes que par les autres. Ce ne sont
pas là certes des qualités propres à faire des conjurés.
Si je ne craignais de lasser par des résumés histo-
riques, j'en ferais un des conjurations italiennes, et
je démontrerais qu'en propoition du grand nombre
de nos États, nous eu avons fait moins et les avons
faites plus mal qu'aucune autre nation; moins que la
France et l'Angleterre en particulier 3^ Enfin la
conjuration pour l'indépendance de l'Allemagne eut
surtout une heureuse réussite par cette raison , que
l'étranger n'était pas seulement lourd au pays , mais
oppresseur ; non-seulement gênant, mais désespérant;
(I) Sans entrer dans Texamen de ces portraits, nous nous bor-
nons à rappeler à Tautear que, quant k celui des Italiens, d*aprè8
ce qu'il a dit (page 32), des traits qui peuvent être vrais pour les
habitants d'une contrée, peuvent ne pas être vrais pour ceux d'une
autre.
Litalie est le pays du monde où l'on peut le moins se permet-
tre de généraliser.
C'est \h la source de toutes les balivernes qu'ont débitées sur la
Péninsule les touristes impressionnables de ces temps-ci. Tràd.
DE l'iTALIB. 101
Qsarpatear, noo-senlement dès provinces, mais des
biens et des personnes; pertarbateur des familles, des
existences; tyran véritable en un mot. Or, chacun
sait (et cela a été très*bien et très-éloquemment ré-
pété par M. Gioberti) que pour faire de bonnes révo*
lutions il faut une boune tyrannie; mais pour faire
des conjurations il faut une tyrannie [exquise. L'Al-
lemagne l'avait ; c'est pourquoi la conjuration réussit
et devint une révolution. Mais en kalie c'est tout le
contraire. On peut trouver mal de se l'entendre dire,
mais la chose est ainsi : il n'y a pas de tyrannie. Les
États italiens ne subissent que la prépondérance, le
moindre degré de l'oppression; prépondérance qui se
fait plus sentir des gouvernants que des gouvernés,
plus en empêchant le bien qu'en cherchant à produire
le mal. Le peuple, la plèbe des principautés italiennes
qui a , comme toute plèhe , à penser à son existence
de chaque jour , ne s'occupe pas du peuple des pro-
vinces soumises à l'étranger, et les hommes éclairés et
pensants ( l ) songent à ne pas perdre le peu d'indépen-
(I) Qae Ton ne s'y mépreooe pas. Les Italiens éclairés et pensants.,
c'est-à-dire , ceux qui sont à même d'apprécier l'état de leur patrie
et de le comparer k celai des antres nations, pensent tons ètVea
délivrer. Seulement , tous n'y pensent pas de la même manière.
Ceux qui redoutent» k la fois, l'étraa^r (qui est la principale ou
la seule cause de cet état malheureux ) et toute espèce de mour
yements désordonnés, l'intervention et la révolution , pensent qu'il
n'y a rien de mieux k faire qu'à se réunir autour des princes natior
naux et à les supplier d'adopter enfin quelques tempéraments salur
taires. Cette classe n'est pas la plus nom)[>reu8e,jnais elle est la plus
puissante.
Ceux qui craignent moins les moyens révolutionnaires que l'é-
tranger , pensent qu'il faut attendre une occasion favorable pour
faire une levée de boucliers d'un bout à l'autre dé la Péninsule et
y entraîner les princes, ou se passer tout à fait d'eux. Cette classe
9.
^02 DBS BSPBEANCES
dance dont ils jouissent plutôt qu'à la procurer à leure
firères ; ils songent, et l'on ne peut dire qu'ils fassent
mal , à leurs devoirs présents envers le prince, ravers
se balance avee la première, étant u» peu moins paissante, mais
de beaucoup plus nombreuse.
Ceux qui ne savent pas voir de dangers , ou qui aiment à les
braver, c^est-à-dire, la pljipart des jeunes gens, aussi inconsidérés
que généreux, appartenant à toutes les conditions de la société,
sans en exclure les £ai|iiUes les plus aitaebées aux gouvememeot*,
pensent qu'il n'y a piis de temps à perdre pour s'insurger et guer-
royer tout le monde. Cette classe, plus nombreuse que la première,
«loins que la deuxième, n'a d'autr« puissance que celle que loi
donne son courage audacieux; mais elle a pour elle la foule innom-
brable de ceux dont le sort ne peut Jamais s'empirer, et qui, en
ItaMe,«8t tout aussi entreprenante que dans les autres pays.
D'après cette classiflcation , dont les Umites s'élargissent et se rc^
treignent à la moindre nouvelle bonne ou mauvaise venant du
dehors , on peut Juger du degré de sécurité pour chacun des diffé-
iMits Etats de la Péninsule.
Dans la Toscane, où le gouvernement est traditionnellement na-
tional, la première et la deuxième classe n'en font, pour ainsi
dire, qu'une ; la troisième n'ose pas se mettre en avant , et la sécu-
rité y est complète.
Dans les États du roi de Sardaigne, dont le gouvernement se mon-
tre depuis quelques années tant soit peu progressif, la deuxième
classe tend la main à la première, la -troisième se voit paralysée,
et la sécurité y est presque complète.
Dans les Deux-Sidles, où le gouvernement est en lutte aveu ses
bonnes institutions, foute d'une loi fondamentale qui puisse les faire
prospérer, la deuxième classe prend le pas sur la première^ se rat|^
proche de la troisième, et la sécurité s'y appuie sur la honte des
baïonnettes suisses et n'eu est pas moins compromise.
Dans les États du pape , où (c'est à regret que nous le disons) le
gouvernement n'est que le patrimoine , non- seulement du clergé,
mais de chacun de ses membres qui en font ce qu'ils veulent; et
dans le duché de Modène, où il n'existe, pour toute Institution
gouvernementale, que le caprice d'un homme, la première classe
est en désespoir de cause, la deuxième et la troisième s'entendent, et
la sécurité y est on ne peut plus précaire.
Dans le royaume lombardo-vénltien , le gouvernement étranger ,
quoi qu'il fesse , n'a , ne peut avoir la sympathie de personne ; et la
D£ l'ITALIB. 103
l'État auquel ils ap|Mirtienii6Dt, plutôt qu'à leurs de-
voirs éventuels envers les sujets d'une autre puissance;
et d'autant plus que ceux-là même n'y songent pas
tous. Je crois bien que là aussi les hommes éclairés
et bien pensants songent à la honte de la sujétion ,
aux misères de l'inactivité, au mal dont sont cause
les vices fomentés par l'étranger ; mais là même cela
ne se fait pas sentir au peui^e tout entier, au vulgaire
d'en bas ou d'en haut , à ceux qui ne se trouvent pas
autrement empêchés de satisfaire les uns à leurs be-
soins , les autres à leurs plaisirs de diaque jour. Les
vertus et les vices de ce gouvernement y conspirent à
la tranquillité. La justice civile et criminelle, l'ad-
ministration, les routes, les travaux publics, les étar
blissements de bienfiiisanee, les intér^ privés, les
études élémentaires , tout ce qui est strictement né-
cessaire est protégé, est encouragé suffisamment.
On en tire des richesses , mais il en reste. On ne
pourvoit pas à l'activité, on encourage rcrisireté,
peut^tre le vice; mais l'oisiveté et même le vice plai-
sent à la plupart» et si cehii qui s'y laisse aller s'en
indigne, il n'est pas moins devenu incapable de s'en
indigner efficacement. Partout les hommes qui se
sécurité , même aa miliea de la débauche commandée , y repose
uniquement sur les canons qu*on y tient toujours braqués.
Telle est iaooDteitablement l\ittitude de ntalie. Sorr QU'iLti
«HPtUE , SOIT QC*ELLE LOCYOIB , SOIT QlfELLE MENACE , SOIT QU'ELLE
8*ÂTTRISTE , 801T QU'ELLE S'âMUSB, ELLE EST EN ÉTAT DE CONSPIRA-
TION GÉNÉRALE PERMANENTE. Le danger d'une pareille sHnation est
érldent* siais le remède ne l'est pas moins, et l'applicatioo n'en
est pas aussi dirfidie qu'on le croit. Il suffit aux princes natio-
naux DE PROUVER par DES ACTES IRRÉVOCABLES QU'iLS SONT VÉRI-
TARLEHENT TTA LIENS , D'AME ET DE COEUR , POUR ÊTRE AIMÉS , SERTIE
ET BÉNIS A JAMAIS PAR LA NATION TOUT ENTIÈRE- TRAD.
104 DBS SSPéBANCES
conservent purs dans une servitude quelconque sont
en petit nombre; mais ils sont plus rares encore quand
la servitude est très-douce. « Un bât vaut l'autre,» di-
sent-ils 9 en se servant de mots dignes de la pensée.
C'est ainsi, au total , que ni dans les États italiens,
ni dans les provinces sujettes de l'étranger, il n'y a
point matière à conjuration pouvant devenir une ré-
volution d'indépendance ; il n'y a point de probabilité
qu'il en soit donné dans la suite des temps qui de-
viennent peu à peu plus doux et plus policés. Une
nation naturellement apte à conjurer ne serait pas
capable de faire une conjuration dans le cas donné;
si elle se faisait en Italie, elle serait probablement
gâtée par la vieille préoccupation de liberté qui a aug-
menté de nos jours; il serait difficile , impossible d'y
associer d'accord princes et peuples, grands et petits,
provinces et provinces. Puisse, bêlas ! celape pas se
faire ! veuille la Providence écarter cette funeste pen-
sée des esprits, des imaginations de nos compatriotes !
9. EspÉBANCB III. — D'un appel ▲ l'étbangbb.
Mais ce qui n'est pas possible par une confédération de
princes ou par une conjuration de peuples italiens^ ne
le deviendrait-il pas par basard en appelant les étran-
gers qui nous procureraient du moins cette union im-
possible entre nous seuls? Un centre quelconque une
fois établi au dehors, un point de réunion , chacun
ne s'y rallierait-il pas? Si je croyais qu'un tel expédient
fût bon y je serais le premier à encourager mes con-
citoyens à l'adopter; aucune espérance n'ayant par
elle-même rien de coupable, ne doit être mise à l'écart
quand il s'agit de Tindépendance. Mais ce n'est pas
même là une bonne espérance. M. Gioberti déploie à
PB L'ITALIE. 105
ce sujet toute son éloquence. Nons-mème^ nous ve-
nons de rappeler les maux causés par toutes ces in-
terventions des Grecs contre les Goths, des Lombards
contre les Grecs, des Francs contre les Lombards,
des Allemands contre les Francs; nous avons vu un
roi français et un roi espagnol appelés en vain , les
Allemands appelés et venus, et parmi eux une maison
opposée à l'autre» les parents aux parents, parfois le
fils au père ; nous avons vu les Angevins contre les
Souabes , les Aragonais contre les Angevins, les
Français contre les Aragonais, les Autrichiens contre
les Français , puis de nouveau les Français contre les
Autrichiens, sans autre résultat que la servitude chan-
gée, la pire de toutes Mais Je veux en venir, qu'on
me le permette , à une honte récente et plus grande
encore. Dans toute cette longue série d'appels à l'é-
tranger, un seul ne fut pas exaucé; sauf celui-là ,
l'étranger qui fut appelé vint toujours. Au contraire,
dans les dernières années, à partir de 1815, plusieurs
appels sont partis de l'Italie sans rien obtenir. Si donc
déjà on devait éviter d'y recourir par ces deux bonnes
raisons, qu'ils furent toujours inutiles et souvent fu-
nestes, une troisième, plus honteuse, est venue s'y ajou-
ter , c'est qu'il est plus difficile d'obtenir qu'il en soit
tenu compte. Il en sera ainsi, selon toute probabilité,
même pour l'avenir. Parlons clairement et en dési-
gnant les choses par leur nom. Quand il s'agit de de-
mander secours contre l'Autriche, on comprend
qu'il est question de la France. La France fut tou-
jours appelée contre l'Autriche , comme l'Autriche
contre la France; et l'une vaut l'autre quant au dan-
ger de subir leur joug tour à tour. Bref, c'est la
106 DES BSPBEANCES
France qu'il s'agirait d'appeler maintenaDt. Or , ap<
pelée dernièrement, elle n'est pas venue, et on l'appel-
lerait encore de nouveau qu'elle viendrait encore
moins. Tout est changé, en ce qui nous concerne, par
l'effet des changements politiques survenus enFrance.
Les rois français, absolus autrefois et princes guer-
riers d'une nation belliqueuse, avaient beau jeu à la
lancer hors de chez elle pour satisfaire leur propre
ambition, pour leurs intérêts personnels ou pour ceux
de leur famille. Il pouvait bien venir à l'esprit de
quelques-uns de leurs conseillers ou de leurs courti-
sans , d'une probité rare , de représenter que l'intérêt
de la France était différent de celui des Valois ou des
Bourbons, mais ils n'étaient pas écoutés; et la plupart
de ceux qui se pressaient autour du trêne ne tenaient
compte que du boa plaisir de celui qui y siégeait. Il
en fut de même et pis encore sous Napoléon ; pis en-
core sous la république démocratique intermédiaire.
Les démocraties sont plus faciles à la flatterie, plus
intéressées et plus ambitieuses que pas une famille de
princes. Mais quand toutes les classes intelligentes ou
éclairées d'une nation prennent plus ou moins part à
toutes les délibérations publiques, elles ne se laissent
pas facilement entraîner dans des entreprises qui leur
sont indifférentes ; elles ne se soucient pas de rendre
illustre le nom du prince, ou de donner un trône à un
cadet dont les fils oublieraient leur origine et le bien--
fait reçu; elles ne sont pas plus empressées d'ajouter
une province au territoire, si elle n*est pas réellement
nécessaire soit à la défense , soit à la richesse natio-
nale. Je sais bien qu'on m'opposera l'exemple de l'An-
gleterre qui, avec un gouvernement semblable, a fait
DB L*IT4LIB« 107
et feit encore des conquêtes très-étendues ; mais an lien
dlnfirmer ma proposition , elles viennent an contraire
à Tappoi. Les conquêtes anglaises sont toutes faites
dans llntérét du commerce national supputé, épluché
à livres, sous et deniers. Celle qui ne présente pas
des avantages, ou ne sefidt pas, ou est réprouvée, ou
même est abandonnée, comme nous l'avons vu demie-
renaît. Il y aurait encore braueoup à dire à ce sujet,
très-inutilement pour ceux qui ne sont pas au courant
derbistoire anglaise depuis un siècle; et ce qui vient
d'être dit suffit • et au delà, pour ceux qui eu ont con-
naissance. J*ajouterai que les conquêtes en Italie ne
sont pas de celles qui présentent à la France des avan-
tages nationaux. Les ambitions françaises n'ont rien
à faire en Italie; elles arrivent aux Alpes ^ pas plus
loin. Au delà, elles trouveraient plus de tombes que de
troj^ées, autant d'expulsions que d'invasions, et ce
n'est plus le temps , pour une nation , de se consoler
parce que son roi aura dit : c Tout est perdu fors
Phonneur. » On ne veut maintenant perdre ni l'hon-
neur, ni l'argent, ni même à peine quelques vies; et ,
comme les conquêtes exposent tout cela à de grands
risques, elles se font et se feront plus rares chaque
jour. Aucune province italienne , de notre cêté des
Alpes f n'est pour la France une continuation de ter-
ritoire qui la fasse arriver à une limite naturelle ou
prétendue telle, c'est-à-dire aux bords ou à l'embou-
chure de fleuves français; il n'est par là de points
de relàehe pour aucune colonie française actuelle ni à
prévdr ; et s'il pouvait y en avoir un pour le Levant
auquel la France visait naguère, il est si près du point
de départ qu'il ne présente pas réellement l'avantage
108 DBS BSPÉMNCES
requis en pareil cas. Ces vues-là , abandonnées dès
aujourd'hui y le seront plus que jamais à mesure que
l'ambition de la France se trouvera satisfaite par TefTet
de sa constitution. On peut doue prévoir pour i*avenir
ce que nous avons va dans ces dernières années.
Quelques casse-cous politiques, quelques-uns de ceux
qui , pour avoir trop médité sur les événements de la
république et de Tempire, ne savent pas voir combien
les temps actuels sont différents ; quelques hommes
de ce parti qui se donue pour progressif et n*est que
rétrograde ou au moins tardigrade; quelques Français
de toutes ces catégories rêveront des conquêtes et la
propagation de leurs folies dans la Péninsule; quelques
Italiens, leurs pareils, s'abuseront peut-être encore en
prenant des songes pour Topinion véritable de la
France entière , puis c'est elle qu'ils accuseront de ne
pas les avoir réalisés. Mais cette nation, ce gouverne-
menty maintenant affermis, laisseront rêver tout à leur
aise les songe-creux français et italiens, etse contente-
ront de fairece qu'ilsont fait, d'empêcher l'Autriche de
gagner trop de terrain en Italie. Cela même, ils le feront
avec des égards infinis pour l'Autriche, autrefois rivale
et ennemie, aujourd'hui l'alliée la plus naturelle qu'ils
aient sur le continent; ce sur quoi je m'étendrai bien-
tôt davantage. — ^intervention de la France ainsi
écartée, je ne m'occuperai pas à repousser de même
celles qu'on pourrait s'imaginer devoir venir de l'Es-
pagne, de l'Angleterre ou d'autres puissances plus
éloignées. Les mêmes conditions politiques produi-
raient sur les deux premières le même effet , celui de
ne pas y laisser écouter notre appel. Quant à celles
qui sont plus loin et dans des conditions opposées , je
I>E>' ITALIE. 100
croîs bien que personne n'y songe; Mais je déclare
que je n'ai entendu exclure que les appels proprement
dits et les interventions armées semblables aux an-
ciennes ; je yeux dire les appels faits par un parti ita-
lien et les interventions faites en faveur de ce parti,
ou, pis encore, avec des projets de conquête. Quant à
exclure les alliances à conclure par nos princes avec
une ou plusieurs de ces puissances pour diminuer la
prépondérance de la puissance étrangère-italique, ou
mieux encore pour nous aider dans une occasion quel-
conque à obtenir notre entière indépendance; une
pareille exclusion serait une telle absurdité , l'effet
d'une telle exagération de principes, d'une exaltation
si publie de vanité nationale, qu'il n'est pas un lec-
teur tant soit peu raisonnable qui puisse la supposer.
10. EspÉfiANCElV. — Des occiiSiONS. L'une des
plus grandes vanités dans lesquelles tombent d'ordi-
naire nos écrivains , c'est d'attribuer aux desseins des
hommes plus de puissance, aux occasions moins d'in«
fluence qu'ils n'en ont en réalité. Les poètes tragiques
propagent cette erreur, parce qu'ils ont besoin de
grandir les hommes et de représenter en eux toute
une époque. Les autres poètes et les romanciers ont
suivi la même marche, par une nécessité presque sem-
blable. Beaucoup de philosophes les out imités par le
même motif; puis beaucoup de biographes, et aussi
les historiens qui se plaisent à tracer des portraits et
à mettre des harangues dans la bouche de leurs per-
sonnages- Qui n'a lu ces projets de conquête du monde
attribués aux premiers Romains^ qui pourtanjt se dé-
battirent pendant 400 ans dans un rayon de dix
milles autour de leur ville? Et cet autre, d'étendre
10
flO DES ESPÉRANCES
leur puissance temporelle snr Tuni vers entier, attribué,
à des papes qui luttaient péniblement contre Tivoli ,
contre les Crescence, les Arnauldde Brescia, ou contre
les Colonna et les^ Orsini ? Qui n*a lu encore ceux qu'on^
attribue à tout conquérant, quel que soit l'bumble rang
dont ii soit sorti, et qui^ créés presque tout d'un,
coup, sont poursuivis avec régularité? Les honaip^
pratiques ne tombent pas au moins dans de sen^bML^
blés erreurs ; ils savent très-bien qu'à Texécution, lp%
plans trop vastes aboutissent à des résultats étroit^ ;
c'est pourquoi ils tombent parfois dans le dé&ut cou*,
traire en les concevant dans des proportions trop r^s-
treintes. La bonpe nianière consiste à^ tenir ûm^ uq.
milieu raisonnable, à choisir un but éloigné, plutôt
qu'à faire de grands projets^ et à c^nployer le teipps et,
Tattenlion que Ton perd d'ordinajre en divagations
sur ces projets, à reconnaître les occasions ^yorable^
et à en profiter. Nous aurions doi)C pu réduiye à cela
nos recherches ] c'est ce que nous ferons désormais.
11. Nous ne saurions prévoir qijie trois occasions
susceptibles de profiter à l'entreprise, de notre indé-
pendance : 1° quelque conflagration démx>eratique ;
2** qudque tentative de iponarchie universelle ; 3** quel-
que partage d'États, du genre de ceux qui fournirent
des occasions dans le dernier siècle. Mais ces tr(»s oc^
cdsions mêmes ne nous paraissent pas toutes probables;
continuons donc à leur égard notre méthode d'élimi-
nation.
12. A dire vrai, la conflagration dén^cratique, bien
que hautement annoncée et grandement redoutée de
nos jours, nous semble devenue improbable, par les
prc^rès précisément que nous voyons faire à la démo-
DE L*1TALIE. 1 1 t
cratie actuelle. Nous ne nous vanterons pas, comme
certjgdns, d'être ou non du penple, gentilshommes ou ro-
turiers : le temps de se vanter de Tun ou de l'autre
nous paraît passé; ce n'est pas plus le temps de l'or-
gueil féodal qne de la vanité plébéienne. Un nom no-
ble , un nom roturier peuvent être également illus-
tres. Un nom noble attire l'attention à celui qui le
porte et ne lui vaut pas le respect; il est donc avanta-
geux ou nuisible, selon qu'il est porté bien ou mal : ea
somme, il ne s'agit plus d'être ou non gentilhomme,
mais galant homme, personne bien élevée. — Or, la
classe des gens bien élevés est cellç qui s'accroît cha-
que jour davantage, en deçà et au delà des Alpes, des
débris et au détriment des deux, trois ou quatre clas-
sés, plus ou moins, qui existaient autrefois. Tontes
celles-ci diminuent donc d'autant , et entre autres la
classe démocratique proprement dite, classe distincte,
haineuse, usurpatrice, incendiaire (1). Ceux-là même
qui en étaient hier n'en sont plus aujourd'hui; ceux
qui hier auraient aidé à la conflagration l'empêche-
raient à cette heure; ceux qui hier auraient propagé
la flamme apporteraient maintenant l'eau pour l'é-
teindre. Le progrès même des études a contribué à
effacer les distinctions entre les classes anciennes et
nouvelles. Les démocraties antiques, si admirées il y
a un demi-siècle, sont devenues presque toutes, sous l'a-
nalyse de la critique actuelle, de véritables aristocrar
(1) Qaand même ces quatre" épithètes ne nous paraîtraient pas
fbrt exagérées , elles ne seraient certainement méritées que par
l'effet du manque absolu de tous moyens d'éducation. Et alors à qui la
f^ute, sinon à des usurpateurs d'un autre genre et bien plus repro'
chables ? Tkad.
t 12 DES ESPÉR4NCBS
lies. Les prétendus débats entre les aristocraties et les
démocraties sont devenus pour la plupart des luttes
entre les races conquérantes et les races subjuguées
qui liabitaient ie même sol. Ainsi tombent d'elles-
mêmes les imitations présentes, impossibles dans des
conditions de société trop diverses. On n'ea continue
pas moins à admirer Tantiquité en beaucoup de
cboses, mais on ne la prppose plus comme un m;odèle
à imiter stupidement. On n'admire guère non plus, et
on se soucie encore moins d'imiter, ni dans sa féoda-
lité ni dans ses communes, le moyen âge qui avait hé-
rité durant quelques années de ces admirations usur-
péesi. Quant aux démocraties qui survivent dans
quelque coin de l'Europe ou dans les vastes contrées
de l'Amérique, les résultats de leurs institutions, na-
{;uère tant vantés, sont maintenant trop connus pour
que les imitateurs n'en soient pas bien épris. Dans
quelques-uns de ces États la démocratie est tyranni-
que, et elle décourage dès lors tout le monde ; dans d'au-
tres, elle s'assujettit à l'aristocratie; dans la plupart >
elle se confond avec la grande classe des gens bien éle-
vés. — Je m'en afflige pour le petit nombre de démo-
crates purs qui survivent; hommes stationnaires au-
tant que les aristocrates les plus encroûtés, demeurés
en arrière du progrès universel, s'excluant eux-mêmes
de la classe toujours croissante des honnêtes gens,
des hommes bien élevés et vraiment libéraux ; bien
loin de pouvoir réunir des masses et de les faire mou-
voir, comme ils l'espèrent , bien loin d'être en me-
sure d'amener des conflagrations , comme d'autres Je
craignent, ils n'auront bientôt ou u'ont même déjà de
compagnons et de consolateurs que dans les rangs
DB l'iTALIK. 113
éclaircis de ces pauvres saint-simoDiéDS^ owenisteson
fouriéristes, dant, par économie de temps, je m'abstlea-
drai d'entretenir mes Jecteurà. La conflagration dé-
mocratiqiie peut continuer à être quelque temps encore
un épouvantai! de police, ou une espérance de sociétés
secrètes; mais elle ne peut être mise en ligne de
compte dans aucun avenir à prévoir : ce n'est point
une éventualité, une occasion à calculer dans aucune
entreprise importante.
1 3. Il n'y a pas plus de compte à faire sur une tentative
de monarchie unîvei^ef le de la part d'une puissance
européenne quelconque. Bien que ce soit là un songe
récent, ou précisément parce qu'il a été démontré songe
par des faits récents, il n'est pas probable que l'essai
se renouvelle. Qui oserait reprendre en sous-œuvre ce
en quoi Napoléon a échoué? Certes, la leçon a été
trop rude pour la france pour qu'elle veuille recom-
mencer. L'Angleterre n'y a jamais pensé, et sa situa-
tion l'empêchera toujours d'y songer. La Pmsse^ bieu
que grande, est trop petite pour cela; l'Autriche, loin
de se sentir des dispositions à pareille entreprise, s'abs-
tient même de celles qui s'offrent à elle sans la moindre
difficulté. Il n'y aurait donc à espérer ou à redouter
des projets de cette nature que du côté de la Eussie.
Mafs la vérité est que ni cette nation ni ses empereurs
ne sont assez barbares pour ne pas connaître combien
est grande la civilisation européenne qu'ils ont en pré-
sence, ou pour l'avoir en mépris comme leurs premiers
ancêtres. Ils savent fort bien qu'ils n'ont pas devant
eux un empire romain facile à conquérir ; ils savent
qu'une invasion à la manière des Finnois ou des Mon-
gols ne réussirait pas , et de plus ils n'ont ni la vo-
ie.
114 DES £SP£UANC£S
lonté ni le pouvoir de se jeter dans de pareilles tenta-
tives. Leurs armées, innombrables sur le papier, ou
peut-être en réalité au milieu de leurs steppes , dans
leurs colonies militaires, ou dans leurs camps d'exer-
eiceSy nous avons vu à quoi elles se trouvaient réduites
une fois arrivées sur les rives du Pô et de la Seine; on
dit même qu'elles étaient eneoré moins fortes quand
dies descendirent sur le Bosphore ou qu'elles pous-
sèrent au delà de la mer Caspienne. Dans l'état de ci-
vilisation présente, les invasions de nouveaux bar-
bares ^ont des songes qui , fussent-ils faits par les
Russes, seraient de peu de durée; mais les Busses ne
les font pas. Le songe qu'ils font n'est pas celui d'une
monarchie universelle, mais d'une prépondérance eu-
ropémine; et celui-là même ils ne le font pas en gé-
néral, ils n'espèrent pas te réaliser dans tous les cas,
mais dans une éventualité, dans une seule occasion
qu'ils prévoient très-bien et qu'ils préparent. Bien
Idn d'être barbares à ce point-là, les Russes s'en
tiennent au contraire à cette conduite pratique que
nous avons dite si rare, et qui, se proposant un but
éloigné , sait attendre l'opportunité de l'occasion.
L'occasion qu'ils prévoient est la chute de l'empire o^
toman, et la prépondérance qu'ils espèrent tient à l'oc-
cupation par eux de cette embouchure du Danube
vers lequel se portera un jour ou l'autre le commerce
européen ; à l'occupation de ce Bosphore et de cet
Hellespont d'où ils pourront le dominer. Telle est la
prépondérance qui sera un songe ou une réalité, selon
que l'Europe civilisée saura s'organiser pour la résis-
tance.
14. Mais précisément parce qu'il y aura une résis-
DK L'ITALIE. 116
tance queicouquê| quelques compensalions seront exi-
gées par les autres puissances chrétiennes, qui pré-
tendront s'agrandir de quelques dépouilles de ce même
empire. Ce sera là, sans aucun doute, une occasion fa-
vorable pour nous, un jour ou l'autre, dans un avenir
qu'il est permis de prévoir, et ce sera probablement la
seule. Aucun autre partage, aucune autre chute, au-
cune grande succession n'est à prévoir en Europe;
s'il eu survenait, la civilisation présente y pourvoi-
rait: on en ferait une question diplomatique ou d'in-
térieur, et la difïlculté, réduite à ces termes, ne nous
fournirait pas une grande opportunité. Ainsi, sans re-
jeter aucune des occasions qui pourraient naitre, et en
nous tenant, au contraire, prêts à profiter de toutes ,
arrêtons-nous à celle qui nous parait la plus probable
parmi celles favorables , la plus favorable parmi
celles probables,, celle qui promet le plus de toute
manièi^e.
»—*
1 1 6 DES ESPÉBANGBS
CHAPITRE NEUVIEME.
DE L'ÉYBNTUÀLlTi QUI PBOMBT LB PLUS.
Es glbt keine Propheten mehr, die Wahraager,
wdche unsere beschnenkle Zelt geblert,
muessen sich, ob Mangelan goBttUcher Inspi-
ration , Ihre Kunde ans eigener Anschauung
holen nnd nicht ans den LInlen der Uand,
nieht ans den Kopjiinctaren der Sterne liœn-
nen sie fuerder das Schicksal der Menschen
welBsagen , sondern ans der Kenntniss seines
Jetzigen Zustandes, und seiner bisherigen Ge-
schichte. "'
Oesterrelcb nnd dessen Zolumft, p. i«.
1. Nous voici eufin parvenus, d'élimination en éli-
mination , à une éventualité qui nous parait offrir une
espérance fondée. La partie la plus ingrate de notre
tâche est terminée, et nous entrons dans celle qui est la
plus attrayante, mais peut-être aussi la plus difOcile. Il
est toujours aisé de détruire, difficile de réédifier ; facile
de démontrer les erreurs d'autrui , difQcile de ne pas
tomber dans de nouvelles, pires parfois; la partie né-
gative est facile en toute science, en toutgenred'étnde,
la partie positive est toujours difficile. Il nous a été
aisé de faire voir que ni le royaume d'Italie, national
ou étranger, ni les républiques, ni aucune organisation
nouvelle ne sont ni probables ni désirables, en résumé,
DE l'iTALIE. 1(7
qu'il ae peut y avoir ni progrès dans ce qui existe ni
probabilité môme d-une coDfédératiœi^ tant que Té-
traûger est au milieu de nous. Il nous a été aisé de
démontrer que l'entreprise de notre affranchissement,
après avoir duré déjà treize siècles , ne saurait s'ac-
complir dans un avenir qu'on puisse prévoir, ni par
l'union spontanée des princes, ni par un soulèvement
spontané des peuples, sans quelque occasion favet'àble ;
qu'il ne laut attendre cette occasion ni d'une coufla-
gratioD démocratique , ni d'une tentative de monar-
chie universelle, ni d'une succession à partager, ni de
chutes d'empires, sauf une seule peut-être. Chan-
geant de r6ie à cette heure, nous avons à démontrer
que c'est vraiment là une espérance fondée et une oc-
casion favorable, et la difficulté commence. — Nous
avons contre nous nos lecteurs, ijue nous avons dispo-
sés jusqu'ici au doute ; nous avons contre nous en parti-
cnller tous ceux dont nous avons traité les espérances
de songes^ et qui seront disposés à nous rendre la pa-
reille; et plus que jamais les hommes pratiques, fiati-
gués des utopies faites et refaites sur le partage de
l'empire ottoman. Nos protestations ne serviraient à
rien, nous ne comptons que sur notre réserve à ûous
maintenir encore ici dans les limites de ce que l'on peut
prévoir. Si nous en agissons ainsi, et si, parmi les pre-
miers à traiter, au point de vue italien, un sujet aussi
important et déjà traité ailleurs (l) , nous réussissons
(I) Voyez G. R. Marochetti, Indépendance de V Italie , Paris.
IS30. Réimpression â*UD écrit publié dès 1826, avec des additions.
Uauteur me parait être tombé dans le défaut ordinaire de détails
trop minutieux ; mais, sauf ces détails et quelques différences d'opi-
nions générales , j'ai le bonbeur de me rencontrer souvent avec
lui, bien que je ne connusse pas son ouvrage quat)d j'écrivais ceci.
118 D£S ESPÉBA.NCES
ày arrêter Fattentioudeeeuxqui ont dans leurs nmiiis
nos destinées , le travail auquel nous nous livrons ne
sera pas entièrement perdu. Si nous nous tf*ompons
sur une matière aussi épineuse^ qu'ils jugent et nous
corrigent, mais qu'ils^écoutent ; ou bien, sans nous écou-
ter autrement, qu'ils veuillent au moins songer à cette
occasion, qui, telle qu'elle soit, est pourtant la moins
improbable et la moins défavorable de toutes; qu'ils
songent qu'en ne se tenant pas prêts ou en ne sachant
pas en profiter, ils ne nous laisseraient que le devoir de
persévérer sans espérance.
^. L'éventualité dont nous nous occupons consiste
en deux faits : la chute de l'empire ottoman et le
diangement qui en résultera pour la chrétienté. — Il
ne me paraît pas nécessaire, pour démontrer la pro-
babilité du premier, de faire une longue histoire de la
décadence mahométane en général, ou de l'affaiblisse-
ment de la puissanc^e ottomane en particulier, ni d'é-
tablir l'extrême différence qui existe entre cette dé-
cadence réelle et celles qui ne sont qu'apparentes dans
les États chrétiens. Les deux civilisations , mahomé-
tane et chi'étienne , se trouvèrent en présence , 11 y a
plus de mille aus, à la bataille de Poitiers, la
mahométane toute jeune encore, la chrétienne déjà
vieille. Celle-ci , victorieuse , continua à grandir et à
se développer jusqu'à sa toute-puissance actuelle;
tandis que la civilisation vaincue s'arrêta d'abord ,
puis se mit à déchoir jusqu'à son état d'impuissance
présente. Cela était naturel : cette dernière n'aura ja-
mais les ressources de la civilisation chrétienne. Elle
n'a pas la plus salutaire de toutes, une religion in-
corruptible; elle n'aura jamais celles qui proviennent
de la verta , d*une activité sans cesse renaissante ,
tantôt dans le corps entier, tantôt dans quelques par^
ties de la grande association chrétienne. La déca-
dence ottomane, ou celte dé ta Turquie en particu-
lier, a commencé , dès la prise même de Gonstanti-
nople , à rétabiissiement de la nation dans ce séjour
constant de corruption. ËJJe a continué par TèJLpuisioa
des Maures d'Espagne , par la défaite de Lépante, et'
peu à peu p<ir les refoulements isuccessifs hi^s des ,
provii^ces de TËurope et de ^Afrique; elle dure
ainsi depuis quatre siècles. On rappelle ,. 11 est yrai ,
Texemplede l'empire grec, qui subsista douze siè-
cles, toujours en déclinant, dans cette même Gons*-
tantinople, pour démontrer que l'empire ottoman
peut y vivre autant. Mais l'empire é'^ee n'était «utou*
ré» attaqué , battu en brèche que par de petites na-
tions, plus barbares que lûi-mémfi: l'empire ottoman
est aqjourd'hui menacé au dehors par des nations
plus grandes et plus civilisées que lui ; il est tra-
vaillé à l'intérieur^ miné par diverses nations qui
tendent à une liberté et à une civilisation plus gran-
des. 11 n'est besoin, au surplus, d'aucune de ces com-
paraisons, dans lesquelles il est difficile de tenir
compte de toutes les ressemblances et différences,
et qui, par ce motif, portent plutôt d'ordinaire la con-
viction dans l'esprit de quelques hommes solitaires et
méditatifs que dans celui des hommes pratiques.
Les événements journaliers suftiseï^ désormais à
ceux-ci pour leur faire considérer comme indubitable
la décadence de l'empire ottoman, comme irrémé-
diable le mal qui le ronge. Plusieurs rendes et de
nature différant» ont été tentés ou sont encore essayés
120 DES ESPBB ANGES
jchaqoe Jour, mais toujours en vain. Les t^tatîves ont-
elles été faites sincèrement? Il n'importe : le mauvais
succès qu'elles ont eu démontre ou rinefficacité des
remèdes , ou le peu de sineérité des médecins , ou
l'état incurable du malade, ou tous ces malheurs eh^
semble , et le pronostic reste le même. Il n'est pas
avoué dans les actes diplomatiques publics , ni dans
les débats de tribune des parlements chrétiens ; cela
est naturel , et convenable Jusqu'à un certain points
La civilité publique s'est imposé à peu près les mêmes
devoirs que la civilité privée. Les nations chrétiennes
se tiennent au lit de mort de l'empire ottoman à la
manière des médecins , ou plutôt des héritiers , se
gardant d'y parler de mort et d'héritage; mais le pu-
blic en parle, et d'autant plus que la fin es^ plus pro-
che et plus grand l'héritage. C'a été une véritable eo»
médie d'entendre: les médecins^héritiers se dire de
temps à autre : Essayons encore ce remède-ci, ou
celui • là , en cherchant à se tromper tour à tour,
afin de se trouver chacun seul , ou du moins en
petit nombre , à la dernière cure et à la première
curée. Mais comme la comédie durait trop , ils s'en
sont lassés eux-mêmes, à ce qu'il parait ; ils se sont
regardés en face , non sans rire intéileurement , et ont
pris le parti de laisser Tagonie suivre son cours , en
se tenant à l'écart avec bienséance, et tout prêts au
besoin.
3. Le plus sincère, te plus hardi , le plus grand de
toutes manières fut l'empereur de Russie, Alexandre^
qui déclara voir au mieux non-séuiement la chute de
l'empire ottoman, mais encore les changements qui
en résulteraient dans la chrétienté entière. Dans ses
plui beaux jours , après avoir admirablement défendu
Findépendance de sa patrie , revendiqué admirabte-
meùt tlndépendance de l'Europe , rendu la paix à la
ehrétienté, il vit soudain et le premier^ qu'il fallait à
la clirétimté paeiiiée une grande activité , nn grand
but à cette activité ; et il vit que ce grand but devait
être l'Orient. Ce fut de sa part la preuve d'un grand
^rit f sans doute , mais aussi d'une grande âme, que
d'avoir, lui, aatocrate de toutes les Russies , petit-ôls
dct Catherine et arrière-petit^ills de Pierre!**', appelé
la chrétienté entière à s'associer à cette pensée, à cette
activité réelle. Tout cela est évident, poBr tout homme
exempt de préjugé , dans ce traité additionnel que
Alexandre fit signer aux autres puissances , sons le
nom de Sain^-Alliance. Peu importe que ceux qui
le signèrent avec lui en aient changé ensuite les ten-
dances , le but , l'espèce. Par malheur, Alexandre,
rentré dans sa patrie bien moins civilisée que lui,
Alexandre , soit moitié de sa nature , soit changé par
les événements p ne fut plus l'Alexandre protecteur de
la civilisation chréttenne, le souverain qui était arrivé
à la comprendre mieux peut-être qu'aucun prince 4e
son temps. Quoiqu'il en soit, la civilisation chrétienne
poursuivit d'elle-même l'œuvre si bien indiquée ; eHe
la poursuivit par l'effet de cette intime et invincible
activité qui est dans sa nature ; elle la poursuivit , et
par suite de l'impulsion même donnée par Alexandre
et qu'il ne put retirer, et par la direction imprimée à
l'ambition russe un moment généreuse , puis de nou-
veau ralentie ; elle la poursuivit comme conséquence
inévitable des conquêtes anglaises dans TOrient ulté--*
rieur. Celui-ci une fois soumis à'ia chrétienté , il n'é-
II
123 DES ESPÉBAinCES
tait pas possible qu'elle s'arrêtât en chemib ; on ptotét
arrivée à une extrémité an chemin , il n'était plus
{Nossible qu'elle ne cherchât pas à maîtriser Je pa)^
intermédiaire. Parvenue à TOrient ultérieur, elle de**
vait s'ouvrir l'Orient citérieur, le Levant. Elle se Test
donc ouvert de différentes manières , par différents
passages^ et alors elle s'y est précipitée , elle s'en est
retirée , y est revenue , s'y est étendue , et c'est au*
]ourd*hui un torrent, une inondation, qu'aucune
puissance humaine ne saurait plus arrêter, qu'aucun
aveuglement ne saurait nier* — Louons-en la Provi-
dence, tous tant que nous sommes à ne pas fermer les
yeux à son œuvre désonnais si évidente : la diffusion
de la chrétienté qui , à une ^[>oque quelconque, sera
«oivie de celle du christianisme* Que ceux-là aussi en
louent le ciel qui se targuent du nom d'hommes po-
sKijb. Au point de vue positif , cetle grande diffusion,
cette quasi-translation vers l'Orient, est ce qui occupe
la paix et l'occupera durant des années , des siècles
peut-être ; ce qui fournit et fournira la pâture à l'acti-
vité générale; ce qui satisfait et satisfera les intérêts,
même matériels, de toutes les nations européennes.
Que l'on calomnie ce grand mouvement, que d'une
œuvre providentielle on le réduise à n'être qu'un effet
industriel, que l'on nie ou que l'on rapetisse le moteur,
qu'on change le nom de ce qui se meut ; le résultat
reste le même , et nous disons : eppur si muove.
4. Mais ces deux faits , désormais certains , de la
chute de l'empire ottoman et du mouvement chrétien
vers rOrient, sont-ils légitimes? C'est un scrupule
émis le plus souvent par ceux-là qui d'ordinaire n'en
montrent guère dans leurs œuvres ; par des gens qui
n'en éprouvent pas à soulever les peuples contre les
gouvernements, ou les gouvernements contre les peu-
ples; à sacrifier les générations présentes à leurs rêves
d'avenir, ou à leurs réminiscences du passé ; par ceux-
là qui , accumulant sur eux seuls toutes les légitimi-
tés , tous les dix)its , mettait hors la loi , s'ils sont
peuple y les princes et tout ce qu'ils disent ne pas être
peuple; s'ils sont princes, le peuple et tout ce qui
n'est pas prioce. Les uns regrettent la civilisation, les
autres la légitimité turque; mais nous ne saurions voir
là, à vrai dire, ut bonne civilisation , ni légitimité
véritable : non pas une bonne civilisation, car aucune
fiutre ne nous parait telle désormais que la dvilîsation
chrétienne; non pas une légitimité véritable, car nous
ne pouvons pas la reconnaître dans une domination de-
meurée étrangère , ou plutôt dans une nation barbare,
faisant peser sur d'autres son joug despotique. A nos
yeux, au contraire, les populations chrétiennes ont
très-probablement droit à s'affranchir de cette très^
véritable tyrannie. C'est aussi un droit, quelquefois
même un devdr, pour les États chrétiens de les y aider;
c'est un droit et up devoir pour la civilisation et pour
le christianisme que de s'étendre. Ces droits et ces de-
voirs, nous les voyons également reconnus depuis bien
longtemps par des théologiens , des philosophes et
des hommes d'É^t:par les théologiens, qui depuis
Grégoire VII et Urbain H excitèrent la chrétienté ,
non-seulement à la défense , mais à l'hostilité armée
ccHitre les mahométans; par les philosophes, qui pous-
sent notre civilisation en avant , et doivent dès lors lui
permettre de conquérir sur les civilisations inférieures
çt qui ne peuvent se modifier ; paries hommes d'État,
124 PE8 £SPÉBÀNC£S
•
que Douft voyons avancer et s'arrétcfr selon la conve-
nance de leurs propres pays, mais Jamais jnsqn*icl,
que nous sachions, par aucnn scrupnle de cette na-
ture. Quant au scrupule àe non-intervention^ il me
semble que depuis que ce principe a été posé, il n'a
guère été observé que lorsqu'on a trouvé son compte
à le suivre. Il a été avantageux dans les Affaires in-
térieures des nations chrétiennes , parce qu'il a été
Reconnu qu'elles s^arrangent beaucoup plus vite et
mieux sans intervention ; on n'intervient donc pas, et
cda réussit. Mais ici ce n'est pa» le cas, et que l'on
intervienne ou non, la chute de l'empire turc arrivera;
et si l'on n'intervient pas, on laissera tomber avec lui
et s'éteindre les nations chrétiennes qui en dépendent.
Ainsi donc le droit, le fait, tout réclame l'interven-
tion *, et les interventions qui ne sont ni- fausses ni
traîtresses , qui se font, au contraire, ouvertement,
énergiquement , sont dans beaucoup de cas légitimes,
dans beaucoup aussi nécessaires et de devoir strict.
— Enfin , pour en finir une bonne fois avec les scru-
pules, il en est qui allèguent te triste exemple de la
Pologne ; mais , en vérité, quelle extrême différence!
La nation polonaise est une nation chrétienne , une
de celles qui ne peuvent périr. Voyez le fait lui-
même : divisée, opprimée, dispersée , conune il n'en
fut Jamais , a-t-elle péri ? N'a-t-elle pas grandi , au
contraire , en courage , en prudence ? Et §es trois
tronçons ne sont-ils pas des plaies saignantes au corps
des trois puissances qui se les sont appliqués ? La
plaie n'est-elle pas d'autant plus vive, selon que cha-
cune d'elles veut détruire davantage Tindestructible
nationalité? Mais qui peut se figurer une nationalité
lufque se relevant jamais après sa dispersion ? Ou
qm voudrait comparer Tatrocité d'avoir voulu étein-
dre une nation chrétienne^ à la nécessité de laisser
s*éteindre spontanément une nation maliométane, ou
plutôt à la prévision de sa prochaine extinction et d*uû
partage de ses dépouilles lorsqu'elle se sera éteinte?
Tout cela n'est donc au total que discours inutiles. Des
deux faits que nous examinions, le premier, la chute
de l'empire ottoman, ne peut être ni légitime, ni illé-
gitime ; elle ne peut être pour la chrétienté un objet
de scrupules ; c'est un fait en dehors d'elle et qui
s'accomplit sans elle. Il ne peut s'agir que de la prise
de possession par une civilisation des contrées aban-
données par une autre, que de recueillir une succession
vacante. Or, c'est une question déjà décidée par le fait.
Le partage des dépouilles est déjà commencé. La
Bussie en a déjà recueilli plusieurs en s'incorporant
les rives septentrionales et orientales de la mer Noire,
et en prenant les trois protectorats de la Moldavie, de
la Yalachie et de la Servie, au cœur même de l'empire.
La Grèce est une autre de ces dépouilles , Alger une
autre. Il s'agit bien de scrupules vraiment, quand
nous en sommes si loin ; le temps en est passé. Une
fois démembré, discrédité, affaibli, un État n'est pluà
viable. La question a été résolue quand le démembre-
ment a été commencé ; elle l'a été de nouveau chaque
foisqu'il s'est continué. La civilisation chrétienne, que
rien ne saurait arrêter, l'a décidée, ou plutôt, la Pro-
vidence , en destinant ces peuples asiatiques , comme
naguère ceux de l'Amérique , à se retirer peu à peu
pour faire place aux générations chrétiennes, Y a-t-il
là it^ustice ? qui oserait le dire ? Elle viendrait donc
11.
126 DBS ESPBBANCBS
de la Providence V comme aussi ce qui s'est pi»sé.de
semblable ailleurs. Disons mieux , c'est un de ces
mystères qui sont dans Thistoire comme dans toutes
les sciences humaines. La civilisation pent bien , par
suite de ses progrès, adoucir les moyens, éviter les
injustices particulières, sauver quelque population
moins opiniâtre; mais quant à arrêter la Providence
dans ses voies ^ ou à s'arrêter elle-même, ce qui est
tout un y la civilisation chrétienne ne le peut ni ne le
veut. £t si quelqu'un venait à nous dire qu'elle le
veut, qu'elle le peut ou le fait, nous répondriims de
nouveau : Et pourtant elle se meut,
6. Mais laissons là les prolégomènes; revenons à
deux faits, non pas probables seulement, mais com-
mencés, savoir : que l'empire, ottoman tombe, et que
la chrétienté se substitue et se substituera à lui , à
quelque époque que ce soit, de quelque manière que
ce soit. Quand et comment^ le temps «t le mode, voilà
ce que nous devons chercher N'oublions pas pour-,
tant que le temps est , dans tous les évén^nents fu-
turs, le plus grand des secrets que Dieu se soit réservé.
Il est beaucoup de faits qui peuvent être prévus avec
certitude, mais dont le moment reste très-incertain.
Quand Grégoire VII conçut le premier l'idée d'une
invasion de la chrétienté sur l'islamisme , il ne put
que lui prévoir un résultat heureux , et sa prévision
fut juste ; mais s'il prévit qu'elle s'effectuerait dans
tant d'années ou dans tant de siècles, il prévit à faux.
Quand, plus de sept siècles après , l'empereur Alexan-
dre projeta de nouveau une invasion semblable, il lui
assigna , avec beaucoup plus de probabilité, dans sa
pensée , un résultat plus prochain ;< mais s'il lui fixa
uneép^ue voisine, il se trompa; il ne pouvait pré-
voir ni sa propre inconstance, ni les intérêts de second
ordre qui ie détourneraient, ainsi qoe ies nations
chrétiennes, de cet important dessein, ni ies alliances
partielles et variables qui succéderaient à cette al-*
liance universelle qu'il avait couçue. Le tableau de
ces alliances sera un jour l'un des épisodes les plus
curieux de l'histoire diplomatique; il serait mainte-
nant prématuré , quand ce serait ici sa plàee. Il suffira
de rappeler ici l'union qui se maintint quelques an-
nées entre la Russie, l'Angleterre et la France, comme
un reste de la sainte-alliance, et l'indépendance de la
Grèce qui en résulta comme un gage de <senqu^es
futures pour la chrétienté ; puis la Russie et la France
unies contre nature, et cependant cette union mau-
vaise produisant les acquisitions russes sur la mer
Noire, et l'acquisition française d'Alger, gages nou-
veaux; puis la France et l'Anglet^re, unies beaucoup
plus naturellement , mais avec des défiances récipro-
ques et plus grandes , comme d*ordinaire, du côté de
la puissance la moins forte, défiances amenant le
grand refus de forcer le passage des Dardanelles , qui
retarda, Dieu sait pour combien de temps , le dénoù-
ment définitif ; à la suite, l'union moins naturelle
encore, de l'Angleterre et de la Russie, plus féconde
en défiances, plus stérile que jamais en résultats réels;
enfin l'Autriche se mettant au milieu pour arrêter
tout, pour mettre tout le monde d'accord à ne rien
faire dû tout pour ie moment. Mais soyons justes , et
disons ce qui est à l'avantage de nos adversaires
comme ce qui est contre eux. Ce retard amené par
l'Autriche fût un grand bonheur pour la chrétienté
128 BBS ESPBB\lfCBS
entière, pour l'Italie en particnlier, pour Thumanitéi
En effet, au milieu des défiances mutuelles de la France
et de TAngleterre , des préoccupations que llnde et
la Chine causaient à cette dernière^ il y a\ait alors
impossibilité à une coalition de ces deux puissances
avec l'Autriche, à ce triumvirat qui seul peut pro-
duire un résultat satisfaisant. Si donc il est permis à
un observateur isolé de classer les actes d'un de ces
hommes d'État qui ont le plus agi de notre temps , je
dirai qu'il n'en a jamais accompli un dont les eonsé*
quences doivent être plus durables ou plus heureuses,
aucun dès lors qui lui mérite plus de gloire. En ce
qui concerne l'Italie^quel que doive être le profit que
nous saurons tirer un jour de la grande occasion à
venir , il est certain que nous n'étions pas prêts dans
les dernières années à la saisir à notre avantage. En
tout cas , la chrétienté se trouve à cette heure dans
un intervalle de repos entre des faits accomplis et des
événements à nattre : elle se trouve dans une condi-
tion meilleure qu'elle n'a été depuis trente ans, réu-
nie dans une quasi-alliance, ou, si l'on veut, moins
désunie. Le moment est donc favorable pour exami-
ner la question ; profitons-en nous aussi , et cherchons
non le temps absolu de son dénoûment, mais le
temps relatif, c'est-à-dire, celui de sa durée une fois
qu'il sera commencé. «^ Les temps de mutations et de
révolutions sont toujours dangereux et pénibles, et
une fois commencés, plus on les abrège, mieux on
fait. Mais on peut observer dans l'histoire et déduire
du plus simple raisonnement que les révolutions ne
finissent d'ordinaire qu'au moment où les intérêts
réels de ceux qui les ont commencées sont satisfaits;
DE l'iTALIE. 129
ofi pourrait même dire que la durée des révolations est
en raison directe de cette satisfaction. Pour laisser de
côté les exemples et en venir au fait en lui-niéme, il
est facile de voir dès à présent que si les nations chré-
tiennes, au jour, quel qu'il soit, où s*écroulera l'em-
j^re ottoman , ont pour mobile les intérêts universels
de la chrétienté, c'est-à-dire , les intérêts bien enten-
dus de chacune d'elles , le changement fait delà sorte
n'aura pas besoin d'être refait ; il sera plus court,
plus facile, moins dangereux, moins douloureux. Si,
au contraire, chacune d'elles tire à soi, sans égard
pour les intérêts des autres et sans une intéllig^ee
suffisante des siens propres^ le changement fait ne
pourra ne pas se refaire une, deux fol^ et plus, il du-
rera et occupera seul, et pendant plusieurs siècles ,
l'activité, les efforts douloureux de la chrétienté. Nous
sommes à une époque semblable en ceci , nonobstant
de grandes différences , à celle où les nations germa-
niques se précipitèrent sur Fempire romain : ne s'étant
point entendues y n'ayant pu s'entendre (car ce n'était
pas le propre de cette civilisation) (l), elles arrachèrent
chacune un lambeau de la grande proie, puis se le
disputèrent entre deux , entre trois. Tous ces lam-
beaux passèrent de la dent de l'un sous la dent de
l'autre, jusqu'à ce que le déchirement mutuel cessât
par lassitude ; et il cessa (2j , qu'on l'observe bien ,
par les divisions naturelles, inaltérables du territoire
européen. L'exemple de ces baibares sera-t-il imitéii
(1) Pourquoi ne pas dire tout lionnemént que ce D'était pas là
le propre de la barbarie ? Tràd.
(2) Malheureusement il ne cessa Jamais complètement, et les dif-
férentes nationalités européennes sont encore bien loin d'avoir
ebacune retrouvé ion assiette. Trad.
130 DBS BSPÉa^filCBS
l'heure qu'il est par une civilisation aussi avancée qtfe
celle-ci se vante de Tètre? Il semble qu'il faille espérer
le contraire. — Du reste , je prie qu'on ne me fasse
pas plus facile à me leurrer d'espérances, plus utopiste
que je ne le suis. Un traité d'alliance qui pourvoirait
à tous les cas serait certainement désirable ;4nais cela
n'est pas probable ni peut-être même possible. Les
cas sont en trop grand nombre, et chacun d'eux se
subdivisant en plusieurs, les combinaisons en devien-
nent incalculables. L'acœrd ne peut venir d'un traité
ni peut-être de plusieurs, mais seulement de l'opinion
universelle des princes, des hommes d'État , des hom-
mes politiques de toute la chrétienté. Or, cela n'est
pas impossible dans les conditions présentes de civi-
lisation et de publicité. Il serait donc extrêriiement
utile que la question fût traitée ouvertement à la tri-
bune par quelqu'un de ces hommes qui, réunissant à
l'autorité de la parole l'autorité de leur nom, peuvent
seuls rallier leurs pareils dans une même opinion. Mais
cela est difficile pour le moment, comme nous l'a-
vons dit. Un semblable sujet ne saurait encore être
traité publiquement et convenablement ni dans un
parlement, ni par aucun de ces hommes pratiques
auxquels nous l'abandonnerions Volontiers. Puisqu'il
en est ainsi, nous n'avons personne sur qui compter ,
et force nous est alors d'épuiser encore par nous-
mêmes cette partie de notre tâche. Peut-être trouve-
rons-nous, contrairement au dire des prédicateurs
de l'isolement en toute chose, que les intérêts italiens
ne diffèrent en rien des intérêts de tous ; mais on peut
toujours assurer qu'ils s'y rattachent au moins, que
le but auquel tendent nos espérances se confond avec
DE l'iTALIE. 1^1
celuiquepoursoiveDtces intérêts universels, miqnll
est absolument le même.
6. Est-il de rintérêt de la chrétienté que s'accom^
plisse la libération partielle des provinces ottomanes
en passant sous la protection russe (ij ? C'est là, sans
doute, la première question à poser, parce qu'elle
roule sur un fait actuel et pressant. La Moldavie, la
Valachie et la Servie sont déjà passées sous ce grand
protectorat; la Grèce, sous la même protection mal
équilibrée par deux autres puissances (2).
Il ne reste donc plus que les quatre auti'es provin-
ces : la Bulgarie y que l'on dit d^à prête à ce passage,
la Bosnie qui s'y prépare, l'Albanie, et enfin Cons-
tantin^le. Or , admettons que , grâce aux efforts de
la diplomatie, ces quatre provinces restant en-
core tous le joug ottoman passassent, comme la-
Grèce , sous quelque protection collective , que sera-*
t*elle, que deviendra-tdle au milieu de protectorats
purement russes? Le bon sens et l'expérienee ne di*
sentHlls pas qu'il y aura là une source inépuisable de
difficultés, de querelles , de guerre , d'invasions, de
misères locales,. de misères pour toute la chrétienté ,
durant des années et peut-être des siècles? U ne pa-
rait pas possible qu'une génération éclairée, f(»rre,
prévoyante et qui devrait être prudente, comme la
(1) Cette protection nous parait un fait accompli. Nous serions
presque tentés de changer ce mot par celui ôe domination ;jaàhj
id comme partout, nous tenons à rendre telle quelle la pensée de
l'auteur. Trad.
(2) Là plus qu'ailleurs il s'est opéré, depuis que J'écrivais ced,
des changements importants. — Et l'on voudrait supposer qu'il n'y
en aura plus ! — Où est l'utopie ou de supposer une immobilité su-
bite au milieu d'un mouvement jusqu'à présent conUnuel, ou à
prévoir et à discuter 4e mouvement probable ?
133 DBS ESPÉRANCES
nôtre, apprête de telles destinées aux générations à
venir. C'est ainsi , à parler vrai j qu'on en a agi jus-
qu'à présent , qu'on en agit aujourd'hui même , car
les dernières avanies russes dans la Servie sont d'Iiier
et d'aujourd'hui encore , ainsi que la continuation de
ce genre de protectorats simples ou complexes. Mais
il n'est pas possible qu'il ne naisse pns de cette conti-
nuation même quelque avanie plus grande , quelque
usurj^tion intolérable de la part du très-haut et prin-
cipal protecteur, laquelle éveillerait enfin l'attention
générale. Alors il se fera quelque alliance, on trou-
vera quelque moyen d'arrêter ou même de Jfoire recu-
ler l'invasion russe. Cette invasion est la seule qui se
fasse présentement ; elle parait dès lors la seule pro-
bable, la Seule possible aux gens dont la vue est
courte. Mais elle ne peut être qu'un tempérament
transitoire^ elle ne peut d'aucune manière être le der-
nier moyen , le mode définitif de la grande mutation ;
elle laisse entière la question du dénoâment le ptus
prompt, question sur laquelle la chrétienté doit se
mettre d'accord un jour ou l'autre.
7. L'intérêt suprême serait-il qu'il s'élevât sur les
ruines de Tempire ottoman un empire chrétfen
quelconque ? — Mais ce serait mettre à la place d'un
Ëtat affaibli par sa vieillesse un État faible par sa
nouveauté; cet État clirétien serait à tenir en tutelle
comme l'État musulman aujourd'hui; ce serait un
autre tempérament transitoire. L'expérience de l'État
grec est concluante. Un empire grec à Constantinople
ne serait qu'un agrandissement du royaume grec ac-
tuel, et soit que cet Élat devînt, de royaume, empire,
soit que Ton en fondât m semblable , les conditions
i:^E L*1TAL1B. 133
De seraient pas différentes. Les nations qui ont été
longtemps eselaves^ peuvent bien recevoir l'indépen-
dance et la liberté, mais non la sagesse et le pouvoir
nécessaires pour en bien user. Le nouvel Etat chrétien
serait ou russe ou autrichien ou anglais, comme au-
jourd'hui le royaume grec et l'empire ottoman. La
chrétienté pourrait donc y gagner en dignité , mais
non sous le rapport de la tranquillité et du bon ordi*e.
Les populations elles-mêmes ainsi réunies de force
n'en tireraient guère avantage. Les races , les reli-
gions différentes y lutteraient entre elles, et, chacune
s'appuyant à Tune ou à l'autre des races et des reli-
gions européennes, alimenteraient, augmenteraient
la confusion parmi elles et chez les autres. Il est donc
évident qu'un nouvel empire grec serait contraire à
l'intérêt universel dé la chrétienté. Mais n'en soyons
pas inquiets, ii serait plus évidemment contraire à
Tambition de plusieurs nations chrétiennes. I)*où suit,
au demeurant, que, soit par le bon, soit par le mau-
vais motif, ce mode de changement ne parait pas non
plus destiné à s'effectuer, et bien moins à durer; il
ne serait encore dans tous les cas qu'un tempérament
transitoire. — La question définitive reste donc tou-
jours entière.
8, Un jour ou l'autre, d'une manière ou de l'autre,
il est probable que l'on sera forcé d'en revenir à l'idée
simple et primitive d'un partage entier ou à peu près
entier de l'empire ottoman en provinces à attribuer
aux nations chrétiennes actuelles. Du reste, admet-
tons qu'il fût réparti , non en provinces^ mais en pro-
tectorats chrétiens , la question demeure la même :
Entre qui seront-ils partagés? — Deux seules puis-
n
134 DES ESPÉRANCES
sances chrétiennes sont, quant à présent , limStrophes
à Tempire ottoman défaillant : ces.denx^là seules, l'Au-
triche et la Russie, peuvent prendre directement leur
part des dépouilles en Europe : tout ce qui ne dévien-
dra pas russe d'une manière quelconque deviendra
autrichien de quelque manière que ce soit ; tout C6
qui ne deviendra pas autrichien deviendra russe.
Les ambiguïtés dureront des années, des siècles, mais
elles cesseront à la fin pour faire place, à ces faits sm*'
pies et naturels qui sont comme les quantités cons^
tantes de Thistoire. Les choses arrivées à ce pmnt^
que les dépouilles ottomanes en Europe sotent deve-
nues d'une façon quelconque une accession russe o^
autrichienne, je le demande à tout homme de bonne
foi. Français, Italien, Anglais, Allemand, Espagnol,
à tout Russe même exempt de préjugé, où se trouve
en réalité le plus grand intérêt chrétien? Que ce so^
la Russie qui s'agrandisse ou bien l'Autriche? Qu'un
empire aussi puissant, aussi ambitieux , aussi désireux
d'une prépondérance universelle que la Russie, s'aug*
mente ou s'avance de cette manière au midi et à l'oc»
Qident? Ou bien que l'accroissement profite à un
empire comme l'Autriche, moins puissant^ moins ty-
rannique (sauf en Italie), si peu ambitieux de con-
quêtes qu'il diffère celles-là même qui sont inévitables
pour lui? Que l'embouchure du Danube soit laissée
à qui n'en a ni n'en peut jamais avoir le cours ger-^
manique, à qui n'a et ne peut avoir d'autre intérêt
qu'à la fermer? Que tous les progrès commerciaux de
l'Allemagne soient soumis au caprice russe? Ou bien que
cette embouchure et le cours inférieur de cette grande
vole de communication des nations de l'Europe soient
DE l'ITALIE. tSâ
donnés à qui en a déjà tout le eours supérieur et de
plus est intéressé à en tirer tout le parti possible pour
6oi et pour les autres nations de l'Europe?— Qu'importe
Je plus à la chrétienté que l'on ajoute par surcroit
à la fermeture du Danube, la fermeture de la mer
Noire, qu'on fasse de celle-ci un lac, une darse, un
dock russe , où s'exçrcent et voguent tranquillement
les flottes de cette puissance, pour descendre en un
peu plus d'un jour dans la Méditerranée, pour tomber,
en trois , sur le grand passage oriental d'Alexandrie
et de Suez, et , en douze ou quinze, sur toute autre
station navale, grecque, italienne, anglaise, française
ou espagnole? ou bien que, le Bosphore et les Dar-
danelles avec la côte occidentale étant soumis à l'Au-
triche, non-seulement l'avantage de l'ouverture du
Danube soit assuré à la chrétienté, mais encore celui
de partager la mer Noire entre deux grandes puis-
sances, de ne la laisser être le lac d'aucune d'elles
exclusivement , une occasion et un moyen d'affecter
un empire quelconque dans la Méditerranée? — Est-
il ensuite de l'intérêt général de la dirétienté de con-
céder tout cet accroissement de territoire à une puis-
sance qui n'aurait qu'une compensation occidentale
à donner, mais qui ne veut pas la donner et le dé-
clare hautement, de préférence à une puissance qui
ar des compensations nombreuses à offrir à l'ouest, au
sud-ouest, au nord-ouest, et que l'on doit croire, d'a-
près des exemples anciens et d'après sa modération
présente, disposée à ces échanges de territoires aux-
quels elle s'est toujours prêtée? Libre à chacun de me
reprocher d'être préoccupé d^s intérêts italiens en
proposant de pardlles compensations. Oui certaine-
136 DES ESPÉBANCES
ment, je m*ea préoccupe. Je n'écris précisément sur
ce sujet que parce que tout ce qui s'y rattaclie sert
lés intérêts italiens. Mais je m'en serais abstenu si je
ne croyais ces mêmes intérêts universels autant qu'i-
taliens, si je ne croyais qu'ils dussent paraître tels à
tout lecteur sincère, italien ou étranger. C'est sans
doute un intérêt italien que l'Autriche s'agrandisse,
mais c'est aussi un intérêt chrétien universel que
seule elle s'agrandisse ou du moins principalement,
en se rattachant directement comme provinces, ou
du moins indirectement comme protectorats, les pays
possédés en Europe par l'empire ottoman ; attendu
qu'il n'est pas xl'autre mode ni d'autre destination du-
rable des dépouilles de la Turquie; attendu que l'Au-
triche, sauvegarde et palladium de l'Europe à l'heure
qu'il est, le sera bien plus encore à l'avenir; attendu
que toutes les hésitations , tous les retards apportés
jusqu'ici dans le dénoûment de la grande question
ne sont provenus que des incertitudes de l'Autriche
elle-même, et parce que, selon que durera ou cessera
cette hésitation, continuera, au grave préjudice ou
prendra fin à l'avantage de tou^, la grande révolution
orientale. Et puisque me voilà loin des Italiens à pré-
jugés mesquins, haineux, exclusifs, autant vaut-il
que je m'en sépare tout à fait , ils m auro/it déjà laissé
là depuis longtemps, moi et mon livre.
9. Mais tout cela est-il réellement dans l'intérêt de
l'Autriche? Quand cela serait, les hésitations autri-
chiennes cesseraient-elles? — Procédons posément. Ce
sont là deux questions différentes; éclaircissons-Ies,
s'il est possible, l'une après l'autre. — Que le véritable
intérêt de l'Autriche soit de transporter sa puissance
principalement sur le Danube, c'est un point reconnu,
si je ne me trompe, par beaucoup d'bommes distin-
gués de cette cour, de cette cbancellerîe, d& cette aris*
tocratie viennoise, qui n'est pas seulement très-noble
et très-élégante, mais très-affable et très-éclairée; c'est
un point reconnu surtout par l'aristocratie et par
toute la nation hongroise. Ce prince Eugène de Sa-
yoie> qui fut sans doute un des plus grands hommes
d'Ëtatde cette monarchie. Pavait si bien reconnu , il y
a déjà longtemps, que c'était son projet. Cet empire a
dans sa nature de pouvoir se renouveler, H a pom*
avantage de se transporter selon les temps, sans
grande difficulté, sans se nuire. C'est la seule monar-
chie qui ne soit pas constituée essentiellement d'une
nation; qui ait duré et qui dure, toujours la même,
en changeant de sujets. 11 y a eu , il y a une monarchie
autrichienne, non une nation autrichienne. Xes popu-
lations qui portent ce nom ne font pas la dixième par-
tie des sujets de cette monarchie, qui se compose au^
jourd'hui d'Allemands autrichiens, d'Allemands non
autrichiens, de Slaves bohémiens, de Slaves moraves^,
de Slaves polonais, de Slaves illyriens, de Magiaires,
de restes de Huns, sans compter d'autres débris de
peuples; elle comprit aussi des Hollandais, de» Fran-
çais et des Belges. Et voyez comme elle s'est laissé
dépouiller ou s'est presque dépouillée elle-même de
ces contrées sans rien perdre de sa nature, l'amélio-
rant même, en se concentrant d'occident en orient.
Le nouveau mouvement qu'elle ferait aujourd'hui ne
serait que la continuation de cette concentration de
territoires, de races et d'intérêts. Toutes les races des
provinces turques sont slaves; les Moldaves, les Ya^
i2.
138 DKS ESPÉRANCES
laques, ies Bulgares, les Serviens, les Albanais et les^
Bosniaques ; tous , à Texception peut-être des Grecs
delà Roumélie et du Fanar. I^s intérêts de ces diver-
ses populations se concentrent tous sur ce Danube où
sont déjà les intérêts hongrois, viennois, autrichiens
proprement dits» autrichiens allemands et bohé-
miens, c'est-à-dire tous ceux de la monarchie autri*
chienne actuelle, moins les provinces italiennes etpo-
Jonaises. Ainsi, en laissant ces dernières hors delà
monarchie comme elfes sont hors des intérêts, et en
concentrant la monarchie et les intérêts à la fois sur
les provinces slaves danubiennes, il n'y a pas de doute
qu'on ferait la plus grande concentration qui ait jamais
été faite, soit par cette monarchie, soitpar toute autre.
L'État qui en résulterait serait un des plus homogènes,
des plus naturels, des mieux conformés pour la dé-
fense, pour le commerce, pour la conservation et le
progrès, qu'il y ait en Europe ou sur la terre. Ce se-
rait non-seulement le rempart actuel de FEurope ,
mais si toutes les espérances chrétiennes ne sont pas
déçues, ce serait un jour l'anneau qui réunirait la
chrétienté de l'Europe à celle de l'Asie. — Songes,
peut-être, utopies, arrangements faits sur la carte
géographique! Oui, sans doute, si l'on fixe une épo-
que; non certainement, si on la laisse indéterminée.
L'exécution est difficile, je l'accorde; mais elle est iné-
vitable , je ne crains pas de l'affirmer. A coup sûr,
changer ainsi de contrées pour une grande monarchie
est bien autre chose que changer de maison pour un
particulier. A coup sûr, le mouvement oriental, la
concentration sur le Danube implique l'abandon de
provinces occidentales éloignées, et largesse vou-
DB l'iTALIB. 139
drait que de pareils abandons ne fussent pas faits
sans des dédommagements assurés. Or il faut revenir
à ce que nous disions en commençant : les liommes
d'État autrichiens ont des devoirs spéciaux autrichiens
et actuels ; quel que soit l'avantage à attendre pour
la chrétienté et pour TAutriche elle-même, dans un
temps à venir, du mouvement indiqué, ils doivent
songer bien moins à l'une ou à l'autre qu'à l'Autri-
che d'aujourd'hui. L'Autriche ne peut et ne doit
abandonner rien sans être assurée d'une compensa-
tion ; et elle ne peut attendre cette certitude d'un
traité, d'une alliance seule, mais de plusieurs succès*
si vement, d'un certain nombre de faits successif Sé
L'Autriche peut cependant tendre à cela , elle le doit
sans aucun doute; car si elle y tend, elle suivra sa
nature, elle accomplira ses destins, elle obtiendra ses
progrès nécessaires; si elle n'y tend pas, elle s'ap-
prête une longue, une inévitable série d'hésitations,
d'obstacles et de causes d'affaiblissement; car elle
en viendra un jour ou l'autre à ce où elle aurait pu
et dû venir d'abord ; car enfin si elle ne s'y décide
pas d'elle-même, elle y sera poussée et forcée par les
nations chrétiennes qui sont derrière elles, par celles
qui lui sont incorporées sans cohésion réelle, par la
chrétienté entière qui gravite sur elle, et dont le be-
soin , le devoir, la mission est d'accomplir son mou-
vement oriental (l).
(I) Âa moment où J^écrirais ceci de TAutriche, il a para denx
ouvrages importants et qui confirment en beaucoup de points mes
opinions; bien que ni l*un nil*autre ne traite la question orientale,
qui pourtant est la plus essentielle pour cette puissance. — Des fi-
nances et au crédit publie de V Autriche , de sa dette , de ses res-
sources financières et de son système d* impositions , avec quelques
140 DES ESP^BÀKiCES
1 0. La première et la principale impulsion viendra
probablement de FAllemagne. Enfermée au cœur de
l'Europe avec une seule plage maritime, qui même est
dénuée de grande ports et à une. grande distance de
toute communication avec l'Orient, la nation germa*
nique ne peut prendre part au grand mouvement
qu'en poussant devant elle l'Autricbe et la Prusse dans
cette direction, c'est-à-dire, pour parler clairement,
rAutriche sur les provinces turques , la Prusse sur
les provinces polonaises. — C'est là soulever une autre
grande question, je le sais, et je sais que quelques-uns
en souriront plus que jamais; mais c'est peut-être le
Cas de répéter le proverbe vulgaire : Rira bien qui
rira le dernier. Oit ^ encore une fds, je ne parle ni
d^années , ni de lustres , ni même de «ècles ; je parie
d'un avenir indéterminé^ mais pourtant susceptible
d^étre prévu ; et je ne parle pas seulement à des gens
tellement impressionnés du présent qu'ils ne sachent
pas jeter leur regard vers l'avenir. Je m^étais proposé,
en commençant, de ne pas compliquer la question ita-
lienne de la question polonaise , bien qu'elles soient
semblables. Mais quoi ? de même que le mensonge
entraîne le mensonge, la vérité appelle la vérité, la
francliise amène la franchise, et je m'aperçois qu'il
m'est impossible de traiter complètement unequestion
sans l'autre. La Pologne et l'Italie sont les deux na-
tions souffrantes de la chrétienté ; la Pologne et l'Italie
rapprochements entre ce pays^ la Prusse et la France ^ par M. L.
Te{i;obor8ki , conseiller privé au service de S. M. Femperear de
Russie , auteur de l'ouvrage sur TinstrucUon publique en Autriche.
Paris, 1848. — Oesterreich und ihre Zukut^ft, Amburg , 1843;
brochure qui sert à prouver que rAutriche sera poussée même par
rAUemagne,
DB L'ITALIS, 14 (
sont les deux nations opprimées, mais non pas mortes,
non pas destinées à périr. Il est donc nécessaire de les
constituer de préférence à tout État nouveau, à aucun
empire grec ou slave ,,oii quoi qu'il puisse être, si Ton
veut toutefois assurer la constitution , l'organisation,
rétablissement, la paix durable de la chrétienté, sa
conservation et ses progrès. La Pologne est beaucoup
plus bas que l'Italie ; elle n'a pas comme nous de prin-
cipautés nationales ; elle n'a pas seulement le quart (1)
de ses provinces courbées sous le joug étranger, elle
les a toutes. Mais la Pologne a une nationalité plus
récemment perdue, et, disons tout, beaucoup mieux
défendue. La Pologne a des souvenirs récents qui
excitent l'admiration ; elle a les sympathies et les vœux
de toute la chrétienté. Peu importe qu'elle semble au-
jourd'hui voisine de sa destruction, plus éloignée que
jamais de toute résurrection : les nations chré-
tiennes NE PEUVENT PEBiB. L'Irlande n'a pas péri
en sept siècles d'une oppression qui put aussi paraître
une destruction. L'Irlande va se relevant de nos jours,
en se servant des moyens laissés à sa disposition par
une servitude qu'on pourrait appeler liberté par com-
paraison (2). La Pologne se relèvei*a aussi dans un ,
deux, sept siècles et plus, par les moyens, par les
(1) L'Italie n'en a pas le quart. Voyez notre note page 92. Tbàd.
(2) Tout en sympathisant autant que personne avec l'Irlande, nous
ne saurions voir un moyen de salut pour elle dans la résurrection
de sa nationalité. Qu'est-ce qu'elle en ferait ? Ce qui peut et doit ,
sel(^n nous , assurer le bonheur de l'Irlande , c'est son affranchis-
sement complet , aussi complet que celui de l'Ecosse.
D'ailleurs que deviendrait l'Europe , si toutes les petites nationa-
lités plus ou moins anciennes et légitimes voulaient se relever ?
L'agglomération des peuples par rassimilation est, ce nous semble»
rouvre la plus belle de la Providence. Trad.
143 DBS E^iPB&AMCES
haines qu'elle puisera dans une servitude la plus bar**
bare, la plus complète qui fut Jamais. Mais la Pologne
se relèvera^, si elle aussi saisit les occasions , si elle-
même guérit ses propres infirmités, si elle abandonne
ses propres préjugés , si elle répudie les exclusions et
fraternise avec les nations chrétiennes , surtout avec
l'Allemagne , sa noble voisine. Les nations slaves en-
vahirent Jadis à la manière des barbares les popula-
tions germaniques ; elles s*enchevétrèrent , elles se
mêlèrent les unes avec les autres. Il serait désormais
difficile ou plutôt impossible de les disjoindre. Il y
eut autrefois un royaume polonais*prussien; il faudra
forcément qu'il y ait un royaume prussien-polonais.
Les unions contre nature ne durent pas; celles qui
sont naturelles se renouvellent. Ne pas vouloir accep-
ter celles-ci serait se vouer éternellement à souffrir de
celles-là. La Pologne eut des princes allemands, mais
séparés , et elle ne fut rien ; quand elle aura des rois
allemands réunis, elle sera tout ce qu'elle peut être;
elle sera l'autre rempart, l'autre puissance intermé-
diaire entre l'Europe et l'Asie , de la chrétienté fu-
ture (l). L'Autriche ne peut s'avancer vers l*Orient
sans que la Prusse avance elle-même. La nation ger<
manique a été de tout temps invincible dans ses im-
pulsions. Barbare, elle envahit le midi ; civilisée, elle
envahira cet orient de l'Europe, qui, de la Baltique à
l'Adriatique , est dégarni de populations. Il y a des
années, l'accroissement démesuré de la population
dans l'occident de l'Europe fut très-bien aperçu de
(I) Nous regrettons que Fauteur n'ait fuit qu'énoncer cette corn'
binaison prussienne-polonaise que nous ne comprenons pas assez,
mais qui nous parait de la plus haute importance. Tbao.
DB l'iTALIE. 14 s
tout le monde, par eeux qui n'étaient pas économistes
comme par ceux qui l'étaient. Un de ces derniers,
Malthns, s'avisa, non-seulement de démontrer ce que
tout le monde savait ^ mais de proposer, lui ou son
école, un remède auquel personne ne songeait, c'est-
à-dire que chacun ne dépassât pas un nombre déter-
miné d'enfants, et la moyenne établie fut de 3 1/2 ou
3 1/4, s'il m'en souvient bien. Folies I La civilisation ,
c'est^-dire la Providence a donné, elle donne encore
le remède : les terres vacantes, qui sont en grand
nombre dans l'univers, la colonisation, la translation
des populations trop serrées au milieu de celles trop
clair^semées ; remède très-ancien , à vrai dire , mais
auquel ne pensa pas assez l'école de Malthus, mauvaise
en économie politique , pire encore en histoire. A
Dublin, à Cadix, en Sardaigne, en Grèce, enSilésie,
à Stockhotm, les populations ont laissé de côté le re-
mède de Malthus et pris celui de la Providence.
L'Allemagne en a usé comme elle l'a pu , au moyen
des transmigrations maritimes, mais déjà elles ne lui
suffisent plus, et elles lui suffiront moins de jour en
jour. Il lui faut un débouché continental, le seul qui
puisse suffire désormais à ses besoins propreç et à ceux
de l'Europe ; une translation de population s'opérant
par toutes les voies de l'industrie , du commerce, du
service militaire, de l*agriculture. Tant que les parle-
ments et les hommes d'État s'en tiendront à discuter
de petits remèdes partiels , ils ne seront rien de plus
que de nouveaux disciples de Malthus ; ils pourvoiront
aux exigences du moment pour deux ou trois ans, pour
une province ou pour une ville ; mais ils retomberont
eniuite dans ce qu'ils appellent crises commerciales ,
t44 DBS BSPÉBàNGES
crises agricoles, crises prolétaires, crises démocrati-
ques, et qui ne sont que des crises de populations con-
densées, qui n*ont pas de débouchés suffisants pour
s^étendre au large. Ouvrez les soupapes de TOrient au
trop-plein des populations européennes ; c'est là votre
r^Ie^ c'est le devoir d'iiomraes d'État qui ne se con*
tentent pas de graiideurs et de gloires viagères; le
reste sera fait par les populations elles-mêmes. Il
suffît, pour que les eaux reprennent leur équilibre,
de leur ouvrir des issues ; mais si on les leur tient
fermées , elles brisent l'obstacle et portent le ravage
où elles auraient rendu d'utiles services. Que rAlie'»
magne ait à peupler l'ori^it de l'Europe , ce n'est pas
là nne utopie; c'en est une, au contraire, de croire
qu'il puisse être peuplé par d'autres que parles Alle«
mands, qui en sont voisins ; c'est une utopie de penser
à fonder là de nouveaux États n'ayant qu'une popu*
lation rare, à côté de ceux qui en surabondent; la
pins grande utopie est de supposer qu'aucune puis*
sanee humaine soit capable d'arrêter le grand mouve-
ment orientai, et, ce qui serait bien pis, d'en faire un
dans une direction opposée. Il peut arriver qu'on le
tente; il peut se faire que les deux flots, les deux
énormes vagues se rencontrent; il y aurait sans dCHite
alors un choc , une tempête terrible , et il peut arriver
que le flot venant d'Orient ait le dessus une ou plu-
sieurs fois ; mais celui d'Occident, la vague condensée
de cent cinquante millions d'hommes civilisés qui
ont besoin de s'étendre , ne saurait ne pas refouler à
la fin le flot rare de cinquante millions d'habitants
disséminés, qui ont besoin de condensation. L'utopie
n'est pas du cAté de ceux qui prévoient la continua-
DE L'iTALIE. * 145
tion d'un mouvement commencé et progresfsif , mais
de la part de ceux qui se flattent de pouvoir changer
la directicm d'un pareil mouvement.
11. Bu reste, s'il était possible que rAliemagnene
fît pas avancer rAutriche , la France ferait avancer
l'Allemagne. — Mais ayant à parler de la France en
Italie, et ne pouvant dès lors éviter de froisser ce qui
me parait des préjugés , sincères chez quelques-uns ,
affectés chez d'autres, autant vaut-il que je les atta-
que directement. Les haines, les rancunes^ les repro*
ches exagérés contre la France , ont commencé au
temps où elle nous a tyrannisés. Tout cela était natu-
rel et excusable alors : il est naturel et excusable de dé-
passer les bornes de la justice quand on a ses propres
tyrans à juger ; d'autant plus que , sauf les exceptions
( souvent signalées par Botta) , la France ne nous en-
voyait alors que la lie des Français, selon l'usage de
tous les maîtres étrangers. Mais le préjugé aurait dû
cesser, et, pour autant qu'il est permis de le dire d'un
préjugé, il aurait du se tourner ailleurs, quand la do-
mination passa ailleurs. Il ne cessa pourtant pas y et
les rancunes comprimées éclatèrent alors sans risque,
non sans lâcheté, car il y eut en même temps des
flatteries pour les maîtres nouveaux. Pauvre Aliiéri I
on lui flt prendre une indigne part à tout cela en pu-
bliant ce Misogallo^ ouvrage posthume de toute ma-
nière, qu'il avait écrit contre une tyrannie vivante.
Les gens de bien, les cœurs droits et généreux , c'est-
à-dire, l'immense majorité des Italiens, n'eurent que
du dégoût pour de tels excès , et le préjugé ne passa
pas des cours aux peuples. Mais bientôt les dissen-
sions, les irritations , les variations , les faiblesses du
13
I4<) DES BSPBBANCES
nouyeau gouvernement et du nouveau parlement
français décréditèrent la nation entière près de beau-
coup de personnes^ dont l'esprit n'était ni assez fort ni
assez éclairé pour voir que c'étaient là les torts, non de
la nation française en particulier, mais de toute révolu-
tion en général ; que c'étaient des fluctuations cessant
peu à peu après la tempête. Cependant ces révolutions
avortées eu Italie, pour lesquelles on avait espéré l'ap-
pui de la France, et qui ne reçurentquede mauvais con-
seils d'une poignée de révolutionnaires français, firent
descendre le préjugé des courtisans dans la bourgeoi-
sie, et l'opinion italienne, fourvoyée eu haut et en bas,
se réuAlt presque toute contre la France (f). Alors ce
Alt un déchaînement, un débordement de discussions
raisonnées en apparence, d'injures en réalité, qui
n'est pas encore fini. On jeta les hauts cris de toutes
parts , à qui mieux mieux. Les gens de lettres italiens,
négligés en France , comme en Angleterre et parfois
en Allemagne, par la bonne raison que plus on écrit
librement dans un pays , moins on fait attention à ce
qui s'écrit ailleurs sans liberté ; les gens de lettres ita-
liens, peu au courant des autres littératures, et, par
(I) Nous croyons de notre devoir de redresser ici deox faits im-
portants :
i*" àacune des trois révolutions qui ont éclaté en Italie depuis ISI5,
celles de Naples en I820, de Piémont en I82I, et de iltalie centrale
en 1831 , n*a avorté (falhU)) : au contraire, elles ont toutes réussi, et
sans être souiUées par le moindre attentat , ni contre les personnes
ni contre les propriétés: peut-être l'auteur veut-il dire qu'elles ont été
toutes étouffées parTintervention autrichienne; ce qui fait une diffé-
rence énorme, dont nous n^avons pas besoin de Urer les conséquences.
2' Après 1830 , il y eut de la part de la France plus que les mau-
vais conseils de quelques révolutionnaires; il y eut la proclamation
formelle du principe de non-intervention; ce qui fait une autre
différence du même genre. Trad.
DB l'ITALIE. 147
suite, des autres négligences étrangères à leur égard,
mais blessés journellement de celle des Français, fu-
rent les premiers et seront peut-être des derniers à
crier contre l'ignorance et la légèreté française. Les
classiques surtout (je ne parle pas de ceux qui , après ^
avoir étudié l'art antique dans ce qu'il offre de mer-
veilleux, savent l'employer à la manière des anciens,
conformément aux besoins du temps actuel , mais de
ceux qui , ne sachant pas sortir eux-mêmes de l'imita^
tion matérielle et restreinte , veulent empêcher les au-
tres d'en sortir) ;. les classiques exagérés, dis-je, après*
avoir attaqué un Manzoni et soulevé l'opinion italienne
non eonti'e lui , mais contre eux-mêmes , se donnè-
rent carrière -et eurent beau jeu contre les écrivains
étrangers ; confondant chez eux Tusage et l'abus de
l'indépendance littéraire, ils se déchaînèrent con-
tre tous les romantiques , modérés ou exagérés , alle-
mands, anglais et français, contre ces derniers surtout,
qui, plus connus, furent l'objet d'un courroux particu-
lier : sans tenir compte que la littérature française est
en tout la plus classique parmi les modernes ; qu'en
France, plus qu'ailleurs , on a crié contre les innova-
tions et les exagérations ; et que cette mode contre la-
quelle on rompt encore , bien inutilement , tant de
lances parmi nous, y est déjà passée. Les philoso-
phes se joignirent à eux , justement indignés contre
la mauvaise philosophie française du siècle dernier,
et contre celle du siècle présent qui ne l'a pas suffi-
samment corrigée. La ligue se grossit des théologiens,
des bons chrétiens , et des bons catholiques , non
moins justement révoltés contre l'impiété des uns et
contre la nouvelle catholicité peu orthodoxe des au-
148 DBS ÉSP£AANC£S
très ; mais sans faire attention que ce sont là eoisore
des erreurs qui touchent à leur fin , des symptômes
d'un retour à la Térité. A tous ces adversaires se réu-
nirent enfin beaucoup dltaliens animés d'un amour
généreux de la patrie y assumant généreusement la
tâche de la défendre contre la calomnie , et de lui
rendre le sentiment de sa propre nationalité, mais qui
ne tiennent pas assez compte ni de ce qu'il peut y
avoir d'accusations vraies au milieu de calomnies ,
ni de ce qui constitue aujourd'hui la bonne nationa-
lité. Ils ne comprirent pas assez le caractère essentiel,
la nature des nations chrétiennes civilisées, qui ont
pour but Famour et non la haine , l'indulgence et non
les récriminations naturelles , le rcgpprochement et
non les exclusions , la juste appréciation des moyens
de chacune , l'association des intérêts , des connais-
sances, de toutes les activités, au sein de la chrétien-
té, et non cette exaltation de soi-même et ce déni-
grement des autres , qui était le propre des sociétés
antiques (1). Il serait temps cependant^ il serait néces-
(I) Nous voudrions bien que tout le monde Teût compris mieux
que les Italiens ; mais nous n'osons pas le croire.
Cependant , convaincu qu'en Italie personne n'ignore que la
France est le pays du monde où l'on trouve plus de bienveillance
pour les étrangers, nous ne voyons véritablement pas sur quels
témoignages l'auteur pourrait appuyer l'assertion d'une si forte
inimitié entre les deux pays. Nous savons, au contraire, que ce
dicton : Les rancunes entre les italiens et les français n'ont
PAS PLUS DE consistance QUE LES DÉPITS ENTRE LES AMANTS , CSt OD
ne peut plus répandu dans la Péninsule , et que le patriotisme si
pur de Maiizoni y fait toujours retentir ces paroles : La haine pour
LA FRANCE ! POUR CETTE FRANGE ILLUSTRÉE PAR TANT DE GÉNIE ET
PAR TANT DE VERTUS ! D'OÙ SONT SORTIS TANT DE VÉRITÉS ET TANT
d'exemples! pour CETTE FRANCE QUE L'O^Ï NE PEUT VO» SANS
ÉPROUVER UNE AFFECTION QUI RESSEMBLE A L'AHOUR DE LA PATRIE*
DB L'iTALIfi. 149
saire gue tous ces préjugés cessassent-d'exister. Gomme
il n'est pas possible, en définitive, de faire disparaître
de la terre cette France si odieuse, ni de l'éloigner de
nous, il serait bon de la juger seosément , de calculer
tranquillement ses probabilités, pour voir quelle doit
être son influence , bonne ou mauvaise , mais inévi-
table, sur les probabilités italiennes. A rien ne sert de
dire qu'on ne veut pas de cette influence, qu'on ne
veut pas. faire dépendre notre avenir de l'avenir de la
France; comme si l'avenir de chaque nation chré-
tienne ne dépendait pas de celui de toutes, et plus
encore de celui des nations les plus voisines. Comme
si le voisinage de la France^ était un fait dont on pût
se débarrasser avec des haines et des mépris. La
France n'est plus l'adversaire contre lequel il faut
diriger, je ne dis pas les haines, qu'il ne faut^ourner
contre personne , mais les efforts. La France n'est pas
et ne sera jamais maîtresse chez nous ; elle a intérêt
à diminuer la domination étrangère en Italie; elle est
notre alliée la plus naturelle , notre principal auxi-
liaire à l'occasion , et il en sera ainsi d'autant plus
que son gouvernement sera mieux assis. Ou pourrait
aussi appliquer à la France ce beau principe, que les
nations chrétiennes ne peuvent mourîr, que dès lors
elles doivent guérir ; car, en jetant un regard attentif
et bienveillant sur la France, on verrait que la gué-
rison y est beaucoup plus avancée qu'on ne le dit chez
nous (1), et que, revenant à ces habitudes de civiiisa-
ET QBE L'ON NE PEUT QUITTER SANS QU'AU SOUTENIR DE L'AYOIR HA-
BITÉE IL NE SE MÊLE QUELQUE CHOSE DE MÉLANCOLIQUE ET DE PRO-
FOND QUI TIENT DES IMPRESSIONS DE L'EXIL. TRAD.
(1) Et beaucoup plus que partout ailleurs. Nous avons dit et nous
13.
150 DES BSPERÀt<rcC6
tion et de piété qui la distinguaient autrefois , elle va
maintenoas que les révolutions sont toujours nui8U)Ies aux géné-
rations qui les entreprennent. Mais il faudrait renoncer tout à fait
au sens commun pour nier que la Proyidence s'en sert souvent
pour châtier ces mêmes générations et pour améliorer le sort de
celles qui leur succèdent L'histoire nous en fournirait des exem-
ples sans fin , si TAugleterre et la France n'étaient pas sous nos
yeux pour nous dispenser de les chercher plus loin. C'est en sor-
tant de leurs sanglantes révolutions que ces deux nations se sont
trouvées plus puissantes que jamais, si puissantes que, réunies,
elles pourraient à elles seules dicter la loi au monde entier.
Voici ce que Joseph de Maistre écrivait de la révolution française
à une dame de sa connaissance : « II faut avoir le courage de l'a*
« vouer, madame, longtemps nous n'avons point compris la révo-
« lution dont nous sommes les témoins , longtemps nous l'avons
« prise pour un événement; nous étions dans l'erreur : c'était une
« époque, et malheur aux générations qui assistent aux époques du
« monde.'.,. Pour nous, madame, contentons-nous de savoir que
« tout a sa raison que nous connaîtrons un Jour... Au lieu de nous
« dépiter contre un ordre de choses que nous ne comprenons pas ,
« attachops-nous aux vérités pratiques. Songeons que i'épithèle de
c< très-bon est nécessairement attachée à celle de très-grand ^ et c'est
« assez pour nous. Nous comprendrons que sous l'empire de I'être
« qui réunit ces deux qualités , tous les maux dont nous sommes
« les témoins ou les victimes ne peuvent être que des actes de Jus-
« tice ou des moyens de régénération également nécessaires... Nés
M trop mal à propos, trop tôt ou trop tard, nous avons essuyé toutes
« les horreurs de la tempête , sans pouvoir Jouir de ce soleil qui ne
« se lèvera que sur nos tombes. Assurément Dieu n'a pas remué
« tant de choses pour ne rien faire ; mais, franchement, méritons-
« nons de voir de plus beaux Jours, nous que rien n'a pu convertir,
« Je ne dis pas à la religion , mais au bon sens , et qui ne sommes
« pas meilleurs que si nous n'avions vu aucuns miracles ? »
Nous savons que le soleil dont parle Joseph de Maistre n'éclaire
pas ces aveugles qui sont les véritables auteurs des révolutions ;
mais, qu'ils nous le disent de bonne foi, où et quand a-t-il existé une
nation de trente-quatre millions d'êtres humains, non agglomérés
par castes sous l'empire d'un despote , mais associés sur le pied
d'une égalité presque parfaite et marchant tous ensemble vers un
but commun?
C'est là. nous n'en doutons pas, la nouvelle époque du monde ^
que la Providence préparait dans ses voies impénétrables , et dont
la révolution française n'a fait que briser les portes. Trad.
DR liXÂLIB. lâl
prenant ees allures sérieuses , ce caractère solide qui
ne peuvent manquer à quelque nation que ce soit^
appelée à discuter ses propres intérêts. Bu reste je ne
puis indiquer ici toutes les guérisons qui se sont opé-
rées là depuis p^u d'années , tous les pas qui s'y sont
faits , et je me borne à mentionner ceux qui se font
au sujet de la question orientale. — Il y a quelques
années, nous l'avcms dit, la France fut, contrairement
aux lois.de sa nature , l'alliée de la Russie , puis Tai-
llée soupçonneuse de l'Angleterre. Mais elle est re-
venue aujourd'hui de l'une et de l'autre erreur. Elle
I est revenue absolument de la première , soit d'elle-
I même 9 soit plutôt par suite des dédains russes. Elle
n'a peut-être pas assez répudié la seconde, car la
I France, comme l'Italie, n'est pas seulement légère ,
elle est encore obstinée dans ses antipathies natio-
nales. Mais la France semble au moins avoir rencmcé
I désormais à la pensée de prendre pied, au lieu de
l'Angleterre, dans cette Egypte, qui ne peut avoir une
grande valeur ni pour l'une ni pour l'autre , que
comme passage vers l'Orient ultérieur^ et qui dès
lors en a d'autant plus pour l'Angleterre , que ses
établissements dans l'Inde sont bien autrement im-
portants que les établissements microscopiques de
Bourbon , de Pondichéry et de Mahé. L'Angleterre
aurait certainement péri tout entière , plutôt que de
céder sur une question qui est vitale pour elle, et se-
condaire ou même de pure vanité pour la France.
C'est donc un grand progrès de la part de celle-ci ,
que d'avoir renoncé à une concurrence inutile autant
qu'impossible. Je suis porté à croire aussi qu'elle aban-
donne peu à peu cette autre erreur de s'isoler, dans
153 DBS ESPÉfiANCES
laquelle elle est tombée dernièrement y et dont elle a
donné ainsi Tidée à nos écrivains qui ne JBont pas
inventifs. Eu effet , c*est là une idée vaine pour la
France, bien qu'elle soit beaucoup plus puissante que
nous, et puisse paraître pouvoir se sufûre à elle-même.
L'isolement peut durer, ou plutôt s'affecter un an ou
deux, pour satisfaire quelques hommes politiques popu -
]aires;mais en réalité, au milieu de ce xix^ siècle , un
isolement véritable ne peut durer, même deux ans, et
les Français, prompts à revenir d'une erreur, comme à
s'y précipiter, sont déjà désabusés de celle-là. Avec
leur promptitude d'intelligence , ils comprendront
bientôt , s'ils ne le comprennent déjà, que leur véri-
table intérêt dans la question 4'Orient , est de ne s'y
avancer ni isolés, ni alliés de la Russie, ni peut-être
des Anglais , mais de l'Autriche surtout En premier
lieu , parce qu'il importe à la France, plus qu'à per-
sonne , que la Russie , son ennemie naturelle et anti-
pathique, ne s'agrandisse pas à l'occident , d'où suit
qu'elle a intérêt à aider l'Autriche à prendre le plus
possible, afin que la Russie prenne d'autant moins.
Ensuite, parce que la Russie ne pourra jamais se déci*
der autrement que par force à donner des compensa-
tions occidentales, et qu'on ne pourra la conti*aindre
à les donner qu'avec l'aide de l'Autriche ; parce qu'on
en obtiendra plus facilement de l'Autriche, qui depuis
longtemps y est habituée et en a plusieurs à donner à
diverses puissances intermédiaires , qui à leur tour en
donneraient à la France ; parce qu'il serait de l'avan-
tage particulier de celle-ci, qu'il se formât dans la mer
Noire une puissance navale autrichienne, puissance
qui serait la seconde dans cette mer, et la quatrième
DE l'iIALIB. IÔS
dans la Méditerranée, ce qui rendrait d'autant plus
difficile que Tune ou l'autre devint jamais maîtresse
sur ces deux mers ; enfin , parce que cette indépen-
dance de l'Italie , qui est notre vœu , est aussi dans
l'intérêt de la France, qui est et sera toujours la
grande puissance destinée à rallier autour d'elle les
États occidentaux de second ordre ; ne pouvant les
craindre comme rivaux , elle a intérêt à s'en faire des
alliés forts. Que l'on refuse à la France tout amour
désintéressé de la civilisation ou du christianisme ,
toute générosité, toute vertu, mais qu'on ne lui refuse
. pas du moins cette promptitude d'esprit et d'action ,
qui suffit pour apercevoir et poursuivre ses intérêts
propres. Les passions, restes misérables de toutes les
révolutions, pourront lui troubler la vue pendant
quelques années ; mais elle s'éloigne de ses révolu-
tions^ mais elle se débarrasse de ses mauvaises pas-
sions, elle s'affermit chaque jour et s'éclaire sur ses
véritables intérêts^ qui sont les intérêts européens et
italiens (l). La France a déjà eu sa dépouille directe de
l'empire ottoman ; d'autres provinces outre-mer se-
raient à peu près nulles pour elle , en comparaison de
celle-là. Alger lui suffit, elle en a même trop ; les ac-
croissements de territoire, qui sont l'objet de son am-
bition, ne peuvent être que continentaux. Cette ambi-
tion poussant Tltalie , rAutriche et la Prusse vers
l'Orient^ est bonne pour l'Europe en général , et pour
l'Italie en particulier. Les intérêts de la France , non
(I) Je continue à noter les faits nouveaux survenus dans le peu
de mois qui se sont écoulés depuis que <:eci est écrit. La querelle
entre une partie du clergé et Tuniversité 6*est aigrie; mais déjà il y
a tout lieu d'espérer une solution définitive à ces graves difficultés.
Le moindre vent parait une tempête aux gens peureux.
154 DBS ESPÉRANCES
moins que ceux de rAutriche, se confondent désor-
mais avec ceux de lltaiie. Mais avec cette différence,
que ceux de la France sont tels dès à présent , tandis
que ceux de rAutriche ne le seront qu'autant qu'elle
se sera mise en mouvement , soit par elle-même , soit
par l'impulsion d'autrui. — L'Italie verra aussi , et
poursuivra ses véritables intérêts quand elle aura
pour l'éclairer et la conduire , soit un de ces grands
princes , soit un de ces grands écrivains auxquels est
réservé non-seulement le pouvoir de s'élever au-dessus
des opinions vulgaires , mais celui de les changer.
12. N'est-il pas à craindre cependant, si tout cela
est de l'intérêt de la France et des autres États , que
l'opposition de l'Angleterre n'ait à y mettre obstacle ?
Ce tyran des mers^ l'ambitieuse, l'avare, la perfide
Albion, ne viendra-t-elie pas, selon son habitude, em-
pêcher le bien de tous pour s'assurer à elle-même le
monopole de tout? C'est encore là un singulier pré-
jugé qui chez quelques-uns s'allie à celui non moins
injuste contre la France , tout en venant lui-même de
la France et de tout ce qu'il y a dans ce pays de moins
éclairé, de moins avancé. On lit peu les feuilles an-
glaises en Italie, et le peu qui s'en lit, tant à cause de
la différence du gouvernement que de la langue ou
jargon parlementaire qui lui est particulier, est en-
tendu de fort peu de personnes. Je m'en remets toute-
fois à ceux-ci , ne voulant pas faire une nouvelle
digression pour persuader mes compatriotes , contrai-
rement à ce que disent les journaux français, que les
conquêtes anglaises dans l'Inde , semblables pour
l'illégitimité à toutes les conquêtes, ont été faites
beaucoup moins inhumainement que celles des Por*
DE L ITALIE. 155
tegais , des Espagnols , des Français , et aussi des
Anglais d'autrefois ; que ce sont les seules parmi les
modernes dont les conquérants aient eu à rendre
compte (plus ou moins sévèrement , il n'importe) à un
tribunal public ; qu'elles furent constamment défen-
dues d'abordy et désapprouvées, une fois faites, par la
Compagnie des Indes, association mercantile, plus
avide de dividendes que de domination : d'où suit
qu'elles ont ;eu plutôt pour cause la nécessité ou l'am-
bition particulière des gouverneurs, que celle de la
nation entière ; qu'il est à croire dès lors que ces gou-
verneurs, rapprochés de la mère patrie par le passage
à travers l'Egypte, ne pourront plus en entreprendre
ainsi à leur gré, ou devront les abandonner, comme
cela s'est déjà vu pour le Gaboulistan; que la guerre
n'a pas été portée en Chine pour empoisonner les Chi-
nois avec de l'opium, mais à l'occasion de l'opium,
pour en finir tout à fait avec des usages commerciaux
barbares, trop longtemps endurés par toutes les na-
tions chrétiennes , ou plutôt par l'effet de la tendance
inévitable d'une civilisation plus avancée à envahir
celle qui l'est beaucoup moins ; que l'abolition de
l'esclavage des noirs, imposée forcément par Wilber-
force et par d'autires chrétiens et vrais philosophes,
au gouvernement et à la nation anglaise , à qui il a
coûté un billion , n'a jamais été et n'a pu jamais être
une spéculation, ni commerciale ni politique; ainsi de
suite. Il serait encore plus long de désabuser nos dé-
prédateurs sur tout ce qu'ils appellent outre-monts
et outre-mer. Au surplus^ cette puissance, qui a sans
doute aussi ses plaies, saura probablement les guérir
bien avant que chacune des autres puissances en ait
156 DBS ESPÉBàNGES
fM avec le»-8iennes. Je laisse tout cela, et j'en viens
au même argument ûnal que pour la France. Que l'on
croie tant qu'on le voudra l'Angleterre très-intéressée^
mais qu'on la croie du moins intéressée avec cette
intelligence éclairée qu'on ne peut lui refuser. — Cela
posé, observons d'abord cette impulsion britannique
vers tous les points du globe, impulsion qui offre cer-
tainement , qu'on s'en inquiète ou qu'on l'envie , un
spectacle plein d'espérances pour toute la chrétienté.
Observons ensuite que de toutes ces impulsions , la
principale y sans comparaison , est vers l'Orient. Il y a
là plus de cent millions de sujets anglais ; c'est là
qu'est la plus forte consommation des marchandises
produites par rAngleterre, la production de celles dont
la consommation et l'emploi sont chez elle le plus
considérables ; c'est là que sont les intérêts princi-
paux du commerce, de la puissance, de la gloire, des
familles de la Grande-Bretagne. Be là, pour l'empire
britannique, la nécessité de s'ouvrir une route beau-
coup plus courte par l'Egypte ; de là aussi la certitude
qu'il voudra conserver cette route à quelque prix que
ce soit, et la probabilité qu*il se l'assurera et se l'ou-
vrira de plus en plus ; et voici par-dessus tout le
grand intérêt britannique dans la question turque. A
côté de lui, toutes les conquêtes, tous les protectorats
auxquels l'Angleterre pourrait prétendre, ne sont rien ;
ce sont de ces prétentions que peuvent bien mettre en
avant, ou engager même, un ambassadeur, un amiral,
un consul , mais auxquelles ne s'arrêtent pas le gou-
vernement et la nation ; ce qui fait que d'ordinaire
elles sont bientôt abandonnées. L'Angleterre a plus de
conquêtes qu'elle n'en désire ; elle commence à sentir
DE L*ITALIE. 157
le poids de son empire. Elle a plus de contrées iDM)i-
tées qu'elle n'en peut peupler ; elle a plus de colonies
qu'elle n'a de profits à en tirer; elle a peut-être plus
de postes maritimes qu'il ne lui est nécessaire pour
maintenir sa prépondérance sur les mers, et s'il lui en
manque quelqu'un , elle le prendra probablement
sans scrupule ; mais elle le prendra aussi restreint
que possible, afin qull lui coûte d'autant moins, comme
elle a fait à Aàen et dans ses dernières acquisitions
sur d'autres points. Il pourra donc bien arriver qu'au
milieu des ruines de la Turquie elle s'approprie
quelque jour ou l'Egypte ou quelque station, soit sur
les côtes , soit dans le voisinage ; mais non pas aucune
autre partie notable de l'empire, non pas surtout
aucune province européenne. Ce système de ne pas
vouloir conquérir pour soi, fait sans doute de l'Angle-
terre une puissance moins disposée à pousser les autres
à conquérir^ une puissance conservatrice dans la ques-
tion turque, et davantage encore lorsqu'elle est diri-
gée par ses conservateurs. Mais elle oublie d'ordinaire
les ménagements quand elle est dirigée par le parti
opposé ; elle les oublie chaque jour plus , à mesure
qu'elle avance dans cette voie de progrès dans la-
quelle personne ne s'arrête communément, et elle
jamais. Quand la chute de l'empire turc et son dé-
membrement seront des faits imminents, elle ne sera
la dernière ni à les voir ni à les accepter. Elle n'est
Jamais restée en ak'rière à chaque période de cette
question, qui serait maintenant très-avancée si la
France eût accepté la proposition que lui faisait
l'Angleterre de forcer le passage des Dardanelles.
Quand on en viendra là de nouveau , quand le diffé-
14
168 DES ESPERA NGBS
read » reprenant de la gravité , sera ramené là , dans
la mer Noire, alors les intérêts de la Grande-Bre-
tagne se trouveront si évidemment identiques avec
les intérêts universels , qu'il y aura folie à supposer
que l'Angleterre ne saura pas les voir, ou, en les
voyant, ne pas les faire avancer, ou, en les faisant avan-
cer, ne pas les assurer d'une manière décisive; qu'elle
ne saura pas remplir son rôle actuel de guide de la
chrétienté. L'Angleterre déblaye le terrain à la chré-
tienté dans toutes les régions ; elle fait pour elle l'office
de ces abatteurs de forêts, de ces défricheurs de ter*-
rain (pioneers) qui frayent la route aux colons tumé*
ricains. Elle le fera dans le Levant comme elle l'a fait
dans rOrient ultérieur; elle le fera dans l'intérêt bri-
tannique comme dans l'intérêt commun. Il est de l'in-
térêt britannique comme de l'intérêt commun, que la
mer Noire ne soit pas un lac russe , et dès lors que
l'Autriche ait la plus grande partie possible de ses
cêtes. Il est de l'intérêt britannique comme de l'inté-
rêt commun^ qu'une seule puissance ait l'embouchure
et le cours du Danube, et que l'entrée de la mer Noire
appartienne plus ou moins directement à FÉtat qui
possède utilement le cours et l'embouchure du Da-*
nube. Il est en particulier de l'intérêt britannique que
la France ait des compensations continentales pour
qu'elle n'en réclame pas de maritimes dans le Levant^
en Syrie, dans les iles qui commandent l'Egypte, où
la Grande-Bretagne a le droit, le devoir et la volonté
de dominer. Il est de l'intérêt britannique plus que de
toute autre nation chrétienne, que l'Italie devienne,
aussitôt qu'il se pourra, une nation indépendante,
formant un corps national , parce que l'Angleterre,
DB l' ITALIE. 159
qui est la nation la plus avancée en industrie et en
commerce , est celle qui tire toujours le plus d'avan-
tages des nations nouvellement appelées au progrès et
à la nationalité. S'il est de l'intérêt de la France qu'il
y ait dans la Méditerranée plusieurs puissances mari-
times en outre de TAngleterre , il n'est pas moins de
l'intérêt britannique qu'il y ait d'autres puissances
navales en outre de la France. Les gens sensés, d'un
côté comme de l'autre, ont tous relégué au rang des
chimères la pensée de faire de la Méditerranée soit un
lac français, soit un lac anglais. Ils savent que la
Méditerranée ne fut jamais le lac de personne, excepté
de ritalie par deux fois, quand deux fois la civilisation
et les lumières furent italiennes. Mais aujourd'hui que
la civilisation ne peut j^lus être le partage exclusif de
l'une ou de l'autre parmi les nations chrétiennes ,
qu'elle ne peut avoir de nom que celui de civilisation
chrétienne, il n'est plus possible que la Méditerranée,
dont tant de nations chrétiennes habitent les rivages,
devienne jamais le lac exclusif d'aucune d'elles.
Fions-nous-en du reste à ce i)on sens , à cette force
progressive, lente, mais continue; à cette intelligence
presque parfaite des intérêts propres et universels, qui
s'accroît chaque jour dans la race britannique. Ce n'est
pas elle qui a toujours voulu des délais, qui s'est im-
mobilisée dans le statu qtto de la question turque; elle
n'a voulu différer que lorsqu'elle a vu des avantages
probables pour la Russie, sa rivale véritable et perpé-
tuelle. Qu'elle en voie pour l'Autriche, son alliée natu-
relle et reconnsûssante, et pour la France et l'Italte ,
ses alliées naturelles bien qu'ingrates , et soyons cer-
tains qu'elle ne manquera pas l'occasion de les l^ir
160 DES ESPEUÂ.NGES
assurer, quand ce ne serait que pour ne pa& laisser
durer le danger de les voir devenir des avantages pour
la Russie.
13. La seule puissance qui fasse réellement obstacle
aux intérêts universels, celle qui divise la chrétienté
et se tient toute seule d*un côté contre toutes les na-
tions chrétiennes, est la Russie. Cette attitude politique
de sa part n'est pas sans une apparence de grandeur,
ce qui fait qu'elle Taccepte tacitemeut le plus souvent,
parfois hautement. — Là encore cependant , si les
intérêts particuliers étaient bien entendus, ils ne s'op-
poseraient pas aux intérêts universels. A partir du com-
mencement du siècle dernier, les plus grands auto-
crates furent au nombre de trois : Pierre, Catherine,
Alexandre. Pierre fut vraiment grand quand il porta
vers rOccident la capitale, l'ambition, la vie de la
Russie. Cela était nécessaire pour civiliser ce peuple
grossier; sans se tourner vers l'Occident, vers l'Eu-
rope , vers la chrétienté , la Russie ne pouvait se civi-
liser ; elle restait puissance asiatique et barbare. Pierre
acquit ainsi la seule grandeur véritable, celle qui naît
des conditions bien entendues et bien dirigées du temps
où l'on vit, celle que l'on pourrait appeler grandeur
opportune. Il ne négligea pas les intérêts orientaux ;
mais ceux-là n'étant pas mûrs, il les sacrifia à ceux
de l'Occident , plus urgents. Quand l'Orient eut mûri
et montré l'empire turc défaillant, Catherine reporta
ses regards de ce côté, et avec opportunité, mais avec
plus de faste que de véritable grandeur ; non pas avec
une énergie virile comme elle s'en vantait , non pas
avec cette simple intuition féminine qui dépasse toutes
nos prévisions , mais qui n'est guère donnée qu'aux
DE l'iTALIE. 161
femmes naïves, bien différentes d'elle ; non avec cette
fermeté d'esprit qui voit le cliamp de gloire véritable
et abandonne les autres , non sans distractions vers
l'Occident y non sans diviser l'impulsion et morceler
l'ambition russe. La pensée de la Pologne nuisit dès
lors à la pensée turque. Le partage de la Pologne re-
tarda, Dieu sait pour combien de générations, com-
promit, Dieu sait jusqu'à quel point, le partage de
la Turquie. Enfin Alexandre, plus simple, et beaucoup
pins grand d'esprit et de cœur^ mais élevé au milieu
des dangers , des vicissitudes , des affections et des
traditions occidentales, Alexandre eut ce Jour de
grande intuition dont nous avons parlé, ce jour de
profonde intelligence des intérêts russes et chrétiens
actuels , des intérêts orientaux ; mais le lendemain , il
se laissa distraire par les intérêts occidentaux , par
cette même Pologne qui sauva ainsi la Turquie pour
la seconde fois. Il ne voulut pas , il ne crut pas se dé-
tourner de son but; il crut même avoir arrêté la
Pologne dans les limites d'une liberté très-restreinte :
comme si la liberté pouvait rester stationnaire, comme
si une liberté limitée n'était pas un commencement
de liberté et n'appelait pas une suite 1 Gomme si là où
n'est pas l'indépendance , là liberté pouvait servir à
autre chose qu'à la conquérir! Alexandre déposa dans
un terrain fécond les germes d'un fruit amer pour lui ; il
aissit les fondements et laissa à ses successeurs les pierres
d'attente d'un édifice difficile à abandonner, impossible
à terminer, la prépondérance occidentale de la Russie.
N'allons pas plus loin,abstenons-nousd'injures,n'expri-
mons même pas une indignation exprimée par tous(l)«
(I) Je dois pourtant renvoyer ici à un ouvrage publié au momeot
14.
162 D£S SSPBBANGBS
ObseiTODS seulement que la distraction, Tobstacle^ la
plaie occidentale s'est f^s que jamais accrue , en-
venimée dans les dernières années. Mais ce n'est pas
tout à fait une utopie d'entrevoir là encore la possibi-
lité d'un progrès de l'opinion publique y arrivant à
envahir un jour ce gouvernement , cette c<Hir , cette
famille impériale > qui sait? eet empereur lui-même.
Les revirements subits de la politique dans ce pays
sont célèbres ; un fait patent , une heureuse inspira-
tion , une pensée du prince suffit là plus qu'ailleurs
pour les amener, sans qu'il faille attendre les change-
ments naturels du souverain , ni désirer surtmit les
changements non naturels et malheureusement trop
fréquents. Les empereurs de Russie sont ordinaire-
ment les hommes de leur pays les plus avancés en
civilisation, et souvent jaloux de cette supériorité
jusqu'à la persécution. Cela peut en résultat amener
le monarque à une de ces pensées qui font soudain
d'un homme et d'une nation fourvoyés, un grand
homme et une grande nation ; qui feraient là un qua-
trième grand autocrate , et même le plus grand de
tous. Il serait pour cela, il est vrai, nécesstdre de voir,
mais il parait impossible qu'on ne le voie pas un jour
ou l'autre, que les temps présents et à venir sont très-
différents de ceux de Pierre I", et même tout oppo-
sés; que s'il était beau alors de se tourner vers l'Occi-
où J'écris : La Russie en Iâd9, par le marquis de Cusiinb. FfluHs
1843. 4 -vol. in-S"".
Et pendant que nous traduisons , il vient de paraître, sous le
Utre : LaJRtusie en i8S9r rivée par M, de Custine, une brochure
très-spirituellement écrite, qui, par le seul fait de sa publicaticD,
prouve la grande susceptibilité du cabinet de Saint-Pétersbourg
quand on accuse les Rasses de ne pas marcher dans les voles de
la «ivilisation européenne. TRiO.
DE l'iTALIB. 163
dent pour en appeler la civilisation, il serait plus
grand aujourd'hui de se tourner vers l'Oriei^ pour Ty
porter; que la Russie et l'Angleterre sont de nos
jours les deux seules puissances qui soiait en mesure
d'opérer en grand la diffusion orientale de la civilisa-
tion chrétienne; mais que cette noble destinée natu-
relle de la Russie ne saurait s'accomplir de sa part^
en même temps qu'elle poursuivrait ses plans de
diffusion et de prépondérance à l'Occident; que ces
deux diffusions sont localement impossibles à effec-
tuer ensemble on tour à tour, l'orient et l'ocddent
de la Russie étant trop distants pour permettre de trans-
porter rapidement sur l'un et sur l'autre ses armées^
ses vaisseaux , ses forces , son attention , avantages
réservés aux positions centrales des États moins éten-
dus; qu'il faut donc ch(»sir inévitablement entre la
diffusion de la dvilisation russe à l'orient , et celle de
la prépondérance russe à l'occident , c'est-à-dire entre
une entreprise légitime, sainte, applaudie , secondée
par tous, et un projet criminel, impie , maudit, com-
battu par tout le reste de la chrétienté. — Il semble
bien difficile , impossible même qu'un semblable em-
pire s'arrête, qu'il recule dans quelque direction que
ce s(Ht. Mais l'empire romain s'arrêta sous Auguste
en renonçant aux plans de César, recula sous Adrien
en abandonnant ceux de Trajan, et ces pas rétrogrades
lui valurent plusieurs siècles de durée* L'empire bri-
tannique rétrograda aussi, malgré lui, d'abord en Amé-
rique, puis il s'y prêta admirablement, et c'est de ce
moment que date son siècle de prépondérance et d'in-
contestable suprématie. La Pologne est une plaie in-
curable dans le colosse russe ; treize siècles ne par-
164 DES ESPÉRANCES
viendraient pas à la fermer, pas plus que celle de l'Ir-
lande ou ôe l'Italie. L'identité des races, loin de remé-
dierau mal, Tenvenime; il estd'ailleurs entretenu parla
différence des religions; et des injustices, des cruautés
qui ne s'oublient point, l'ont rendu désormais incu*
rable. La Russie est plus malade qu'elle ne le croit,
et il n'y a peut-être pour elle d'autre remède que
l'amputation du membre ulcéré. lilais la Russie en
est devenue au moins plus faible , atteinte d'incapa-
cité , d'impuissance ; elle en a fait l'expérience à
Andrinople, sur le Bosphore, àKhiva et en Circassie,
bien que n'ayant à combattre ici qu'un empire en
décadence , là que la diplomatie européenne , ailleurs
un khan ou une peuplade barbare. Les limites que les
haines réciproques ont rendues naturelles, les limites
qu'elle devrait poser et sanctionner elle-même comme
arcanum imperiijSorit : au nord-ouest, les lieux où la
Pologne commence plus ou moins ; au sud-ouest, le sol
où commence la Hongrie, cette sœur de la Pologne ; car,
en passant outre, la Russie engloberait la Hongrie et
FAutriche, qui ne peuvent ainsi se laisser envelopper
et enlacer. Personne, quelque grand qu'il soit, ne doit
persister dans des entreprises' impossibles à accomplir;
personne, quelque constant qu'il soit , ne doit différer
à y renoncer volontairement , sous peine de les aban-
donner plus tard de force, avec honte et dommage. —
Le jour où ce grand sacrifice serait, je ne dis pas fait,
mais résolu ou seulement admis comme possible, les
destinées de la Russie deviendraient simples et faciles.
Une fois ses limites occidentales fixées , celles à l'o-
rient n'en seraient que plus susceptibles de s'étendre ;
les compensations de ce côté se présenteraient doubles
D£ l'iTALIE. t6d
et triples. Admettons, en effet, que non-seulement la
Pologne , mais encore la Valachie et la Servie, qui ne
sont pas même russes de nom et peut-être moins de
fait, fussent entièrement russes; ces provinces qu'il
faudrait abandonner, ne seraient-elles pas plus que
compensées par celles d'Asie à prendre en échange, de
Sinope , ou même de Scutari Jusqu'à Érivan , ou à
Fangle occidental, voire même oriental de la mer Gas-
{Âenne? Turques ou persanes, ces provinces sont aux
pieds de la Russie, qui n'a guère qu'à se baisser pour
s'en emparer. Les Arméniens turcs et les Arméniens
persans appellent les Busses, seuls chrétiens à appeler,
seuls possibles de ce côté. Il n'y a pour s'y opposer
que deux empires impuissants, toujours battus quand
. ils furent seuls, et qui, à cette heure précisément,
sont seuls, ne pouvant attendre de secours de la
Jalousie d'aucune puissance chrétienne. L'Angleterre
n'ira jamais s'enfoncer aussi avant dans les terres,
qu'elle parte de l'Indus, ou du golfe Persique, ou du
fond de la mer Noire. Les Anglais ont fait eux-mêmes
dernièrement dans le Caboul , et vu faire aux Russes
sur la route de Khiva, Texpérience de ce que sont les
déserts qui séparent et sépareront , durant de longs
siècles encore on peut-être pour toujours, l'Inde et la
Russie. L'Angleterre sait qu'un autre désert pareil
s'étend entre l'Inde et la Perse septentrionale, ce qui
fait que les Anglais, forts et bien informés, n'ont plus
guère peur d'aucune de ces descentes russes dans les
Indes, qui servirent de thème, il y a quelque trente
ans, aux utopies napoléoniennes et continentales. Les
Anglais savent un peu mieux l'histoire des Indes que
ne la savait probablement Napoléon, et que ne la
166 DES BSPéRANCBS
savent à coup sûr ces journalistes , qui, ayant observé
que les invasions dans l'Inde vinrent toutes de llndo-
Kutsch, du nord-ouest de la Péninsule , et remarquant
ensuite sur la carte qu'au nord-ouest de ce nord-ouest
se trouve la Russie , prophétisaient une descente des
Russes, et voyaient déjà les habitants des bords de la
Neva ou de la Moskov^a , sur les rives du Gange et de
l'indus. Les Anglais savent fort bien que toutes ces
invasions vinrent à la vérité de ce premier nord-ouest,
mais jamais du second; qu'elles vinrent de nations
nombreuses et de grands empires établis dans le voi-
sinage de Caboul ou de Ghizné, et tout au plus dans
la Transoxiane ou en Perse, mais jamais de pays plus
éloignés ; d'autant mieux que ni les plus anciens rois
de Perse, ni Alexandre de Macédoine, ni Gengis-Kan
ne mirent jamais le pied dans ce qui est l'Inde , Vem-
pire britannique actuel. Si ces possessions s<mt ex-
posées un jour à quelque péril extérieur, il ne viendra
d'aucun empire ayant la moitié d'un monde à tra-
verser pour atteindre l'un des deux déserts avant de
gagner l'Inde supérieure, mais plutôt de quelque em-
pire nouveau qui sortirait des ruines turques, persanes
ou même russes , dans un rayon plus rapproché. Le
cas échéant, l'Angleterre saurait y pourvoir sans
doute; l'Angleterre ne laissera jamais s'élever ni se
relever aucun grand empire asiatique , et l'on a vu
déjà qu'elle ne veut pas même un empire africain dans
le voisinage de l'Asie. L'Angleterre a donc intérêt à
ce que les provinces asiatiques échappent à l'éven-
tualité d'empires asiatiques voisins, par leur adjonction
à l'empire russe, extrêmement éloigné. Mais quand
bien même elle n'apercevrait pas que tel est son inté-
DE L'ITALIE. 167
rét , elle verrait certaiDement avec indifférence la
Russie s'étendre désormais au midi de la mer Noire
ou même de la mer Caspienne, ce qui la mettrait en-
core à environ seize degrés de Tlndus, avec les déserts
à traverser. Dût néanmoins cette extension lui paraître
un danger quelconque, il lui paraîtrait moindre, à coup
sûr, que non pas l'autre extension russe sur la rive occi-
dentale de la mer Noire ou sur le Bosphore; d'où ré-
sulterait qu'elle donnerait les mains à la première pour
écarter la seconde. -=- Puis , pour la Russie , quelle
différence immense, totale! Les provinces occiden-
tales , la Pologne, quand elle ne serait pas un ulcère
rongeur, les provinces danubiennes, quand elles ne
seraient pas pour devenir une pierre de scandale , un
easus belli perpétuel avec l'Autriche, le Bosphore lui-
même , quand il n'aurait pas le même inconvénient
avec toute la chrétienté, ne seraient jamais des instru-
ments de véritable progrès , de véritable puissance
intérieure pour la Russie, et ne pourraient Jamais
servir que de matériau;^ à cet édifice de prépondérance
occidentale qui ne saurait être mené à fin. Au con-
traire, les rives méridionales de la mer Noire, ajoutées
aux côtes septentrionales et orientales, faisant de la
moitié orientale de cette mer un véritable lac russe ,
possible , fermé de Sinope ^ Sébastopol , ouvriraient
les embouchures de tous les fleuves russes à un com-
merce oriental perpétuel et indépendant du Bosphore.
Le grand isthme du Caucase, déjà russe de nom, mais
qui ne le sera jamais de fait tant que ne seront pas
russes les rives sud-est de la mer Noire et sud-ouest
de la mer Caspienne, accroîtrait encore ce commerce
russo-asiatique. Les côtes méHdionales de la mer
168 DES ESPÉBA.NCES
CaspieoDe ouvriraient ensuite par elles-mêmes une
nouvelle route, de nouvelles communications, tout
à la fois à la Russie d'Europe et à celle d'Asie.
Quant à cette mer , elle peut assurément et doit être
tout entière, un jour ou l'autre, un lac russe, sans que
personne puisse Tempécher , ni faire jamais ensuite
qu'il en soit autrement. Il y aurait là un champ de
progrès inépuisable. Et qu'on ne crie pas à Tutopie
parce que ce champ a été si négligé jusqu'ici, parce
qu'il est si éloigné , parce qu'il ^st russe. Il y a cin-
quante ans on aurait pu traiter d'utopie le projet de
faire sillonner par de nombreux pyroscaphes les lacs
Ontaiioou Érié, le Mississipi ou le Missouri, qui les
voient pourtant fendre leurs ondes ; il y a vingt ans ,
quand les chemins de fer ne semblaient pouvoir servir
qu'à l'intérieur de quelques docks ou de quelques
manufactures anglaises, on aurait traité d*utopie la
pensée d'en faire un entre les deux capitales de la
Russie; il se construit pourtant en ce moment. Assu-
rément , une fois que la Russie se serait incorporé
toutes ces provinces méridionales, une fois que toutes
ses communications commerciales auraient été ou-
vertes, la Russie d'Europe en profiterait la première;
mais peu à peu celle d'Asie en tirerait aussi avantage;
et celle-ci ne pourra jamais entrer autrement dans les
voies du progrès. Or, rien ne sert d'envoyer des mili-
taires et des prêtres, des princes et des princesses
polonais et russes , en compagnie de voleurs et d'as-
sassins, peupler les steppes glacés de la Sibérie; à
rien ne sert d'y attirer quelques colons épars. Mais
qui oserait fixer des limites à ces rares populations et
à cette civilisation , quand elles n'auraient plus pour
DE l'iTÂLIB. 169
limites , mais pour moyens d'accroissement ^ la mer
Caspienne, le Volga et FOural, Astrakan, Kazan.et
Orenbourg (1)? Des voyageurs remarquèrent, il y a
quelques années, que les conditions des derniers pays
au nord, situés vers les embouchures de FObi, du Je-
nisei et de la Lena , éprouveraient un changement no-
table, si ces fleuves étaient parcourus par un petit
nombre de pyroscaphes , leur apportant avec plus de
promptitude et de régularité le peii de marchandises
nécessaires à leurs rares habitants. Mais sans concéder
ni nier la possibilité de ces progrès extrêmes, qui
voudrait déclarer impossibles ceux des pays beau-
coup plus tempérés, situés sous les latitudes de Vienne,
de Paris ou de Londres? Les utopies ne sont pas là,
mais dans la pensée de la prépondérance occidentale
dQ la Russie , surtout dans celle de mener de front
deux projets incompatibles.
14. Mais revenons à notre patrie. De quelque ma-
nière qu'on y revienne, même par écrit, il semble
qu'on retrouve une assurance qu'on ne se sent pas
avec les étrangers. Je ne sais comment d'autres font
pour parler et médire aussi facilement d'eux ; j'éprouve
pour moi un certain malaise en cela, parce que je n'ai
pas la conscience de pouvoir être utile ni en louant ni
en blâmant. Au contraire, quelque petit qu'on soit,
(j) On peut voir dans l'oavrage de M. de Castine que nous ve-
nons de citer, combien Pétersbourg est une capitale factice et pro-
bablement temporaire. Moscou a augmenté et augmente encore
d'importance depuis I812. Odessa s'est élevée dans le cour» de ce
siècle. Mais si la Russie en revenait à suivre le cours de ses d«sU-
nées orientales , il est prol)ab1e qu'elle établirait le siège de sa puis-
sance dans ce triangle, entre Moscou, Astrakan et Azof (sa tanière
du moyen âge) , d'où elle dominerait les véritables mers, les vérita-
bles fleuves, les véritables commerces moscovites.
16
170 DES ËSPÉBANGES
il semble, quand on se retrouve chez soi, qu'on y rede-
vient plus mattrede ses pensées, que les paroles cou-
lent plus faciles, que l'auditoire y est plus bienveil-
lant, que les explications sont mieux comprises, qu'on
a plus le droit, le devoir de parler, plus d'espoir que
sa voix adressée à des compatriotes avec amour et sin-
cérité ne soit pas entièrement perdue. Ainsi, après
avoir parcouru beaucoup de chemin , après avoir sup-
posé une foule de cas , il nous paraît pouvoir déter-
miner ceux qui nous concernent, avec bien plus de pré-
cision, et nous n'en voyons que trois. Ou les grandes
puissances, laissant tomber l'empire turc aune époque
quelconque, en recueilleront les dépouilles conformé-
ment aux intérêts universels, etlaquestion ainsi résolue
portera naturellement l'Autriche à reculer d'elle-même
vers rOrient, à abandonner l'Italie, à nous faire pres-
que don de l'indépendance, ce qui sera pour nous la
plus belle et la plus facile des occasions. Ou les gran-
des puissances chrétiennes, laissant encore cet empire
s'écrouler^ le partageront, soit entre elles, soit par frac-
tions et États nouveaux , avec ou sans protectorats^
d'une manière quelconque, mais sans égard aux in-
térêts, à l'impulsion , aux nécessités de la chrétienté ;
et alors il y aura longtemps à faire et à défaire; ce
sera une longue série de différends, de guerres, de
changements, ce qui fournira aussi à l'Italie une série
d'occasions. Ou biei) (ce qui paraîtra à beaucoup le
plus probable parce qu'il est actuel^ on continuera à
soutenir un empire factice^ une ruine ^ en recueillant
aujourd'hui un de ses débris, demain l'autre, à mesure
qu'il s'éboulera, pour l'employer à tel ou tel usage,
poyr en faire tantôt une province ou une colonie d'un
DB L^ITALIB. 17 t
État «nropéeo, tantôt un État sous trois protectorats,
sous deux, sous un seul, en différentes manières^ selon
les occasions : la série des occasions sera alors moins fa-
vorable sans doute, mais plus longue que jamais pour
l'Italie. — Lequel des trois cas se réalisera le plus pro-
bablemait ? Nous ne savons, et pour le moment nous ne
nous en inquiétons pas. L'un des trois arrivera. La plus
grande des utopies n'est pas celle de la paix perpétuelle,
mais d*une paix perpétuelle qui blesserait tous les inté-
rêts universels, qui arrêterait tous mouv«QQ«nts de la
chrétienté. Une bonne paix nous procurera aussi satis-
faction, une mauvaise ne durera pas; et toute grande
guerre iunis fournira des occasions, n'importe les-
quelles , n'importe leur nombre et leur époque ; notre
intérêt, le devoir que nous avons d'en {Hrofiter pour
acquérir Tindépendance, demeure le même. Au pre^
mier cas d'une bonne organisation de la chrétienté, non-
seulement ce serait une honte à nous d'accepter le
don tout à fait gratuit et immérité de l'indépendance,
mais il n'est pas probable qu'il nous soit fait ainsi.
Dans le second et dans le troisième cas des occasions
multiples, aucune ne resterait une occasion pour dés
hommes inactifs. Nous avons dit que l'Autriche était^
par sa position, la seule puissance qu'il y ait moyen
de pousser en avant, celle qu'il faut pousser dans l'in-
térêt universel. Mais disons maintenant, ce qui est
clair par soi-même , qu'il y a là surtout un intérêt
italien. Nous avons dit que l'Autricfae, très-lente par
elle-même, sera poussée lentement par l'AngleteiTe^
et probablement beaucoup plus par l'Allemagne et par
la France. Mais disons maintenant qu'elle peut et doit
être poussée principalement par nous, plus intéressés
173 DBS ESPERANCES
que personne. Le mouvement de rAutriche vers TO-
rient procurerait à la France et à l'Allemagne des ac-
croissements de territoire , des débouchés pour leur
commerce et pour leur population ; mais il nous vau-
draitun bien qui dépasse tous les autres, Tindépen-
dance. Nous sommes en outre dans une condition telle
que, tout en étant plus faibles que la France ou rAlle-
magne, nous pouvons donner néanmoins à rAutiiche
une impulsion beaucoup plus vigoureuse. Quelques-uns
des nôtres sont pour elle sa plus grande plaie, quel-
ques autres sont ses plus dangereux voisins. C'est à
nous de lui faire sentir que la plaie est au vif pour
qu'elle songe aux remèdes, de lui faire sentir que le
danger du voisinage va croissant, aûn qu'elle songe
d'elle-même à se déplacer. La couronne lombardo-
vénitienne est trop belle pour qu'on la laisse ou l'é-
change tout à fait volontairement; il y faut un peu
d'aide , quelque peu de faits destinés à prouver que
réchange n'est pas laissé entièrement à sa discrétion,
qu'il ne s'agit pas pour elle de l'alternative de garder
le Pô ou de prendre le Danube, mais de prendre ou
de ne pas prendre le Danube comme compensation du
Pô à perdre dans un moment ou dans un autre , de
toute manière. L'Autriche vit au jour la journée, en
profitant des occasions pour rester comme elle est,
parce qu'elle se trouve bien ; vivons aussi, nous, au jour
la journée, en profitant des occasions pour changer
ce qui n'est pas bien pour nous. Attendons ces occa-
sions avec longanimité, mais saisissons-les avec promp-
titude. Il en a déjà trop passé, l'entreprise a déjà
duré treize siècles. Les siècles sont précieux pour une
nation ; et si c'est folie de les devancer, c'est lâcheté de
DB l'ITALIB. »73
les perdre. En politique eomme en guerre, tout le
reste de l'art n'est rien près de celui de bien prendre
son temps. Le temps a commencé pour nous avec les
premiers partages faits^ avec les premières dépouilles
enlevées à Tempire destiné à reconstituer par sa chute
la chrétienté. La Providence a été pour nous si pro-
pice, qu'elle a différé à notre profit les derniers actes
de ces mutations, qu^elle nous accorde une nouvelle
halte pour prendre haleine et nous apprêter. Mais si
nous continuions à rester au dépourvu , distraits^ in-
souciants, inacti£s, alors la honte, le dommage et la
faute en retomberaient sur nous ; on déciderait de nous,
sans nous et contre nous. Nos^ fils maudiraient leurs
pères de n'avoir rien fait, de n'avoir été rien aux jours
des occasions «pi'ils ne retrouveraient plus. -- Mais
espérons, désirons, faisons qu'il n'en soit pas ainsi, el
voyons maintenant comment nous apprêter pour l'oc-
casion , qui ne peut ne pas s'offrir d'un jour à l'autre,,
et peut se présenter au premier moments
Ufe
174 DES BSPBBANGÉS
j: SIXIEME.
COMMENT LKS PB1NC«S ITALIENS PEUVENT
Y CONTRIBUEE.
1. Voiei donc la partie pratique de notre téche; et
e*est ici que je regrette dé n'avoir d'autre crédit sur
ceux qui tienn^t dans leurs mains nos destinées, que
celui d'un obscur écrivain ; c'est ici que je voudrais
savoir mieux entrer dans leurs raisons, dans leurs dif-
ficultés, qui sans doute sont très-graves. Il me semble
néanmoins qu'à tout prendre il s'agit pour eux d'ac-
complir une tâche digne d'envie. Il est au monde assu-
rément des princes plus puissants, des hommes d'État
dans des positions plus brillantes, mais il n'en est pas
qui aient devant eux une entreprise aussi grande , ni
en résultat aussi glorieuse que celle de l'indépendance
de la patrie. Les conquêtes passent d'un côté à l'autre,
et, vantées par les uns, elles sont d'ordinaire maudites
par les autres ; les législations elles-mêmes changent
avec le temps ; ce qui fait que la gloire des conqué-
rants et des législateurs, que Machiavel et d'autres pla-
cent en tête de l'humanité , est incertaine et périssa-
ble ; mais la gloire de ceux qui ont procuré ou préparé
rindépeudaDce^ est, tant qu'elle dure, la plus belle, la
plus sainte , la plus bénie, et , loin de périr, si jamais
doit périr un bien aussi précieux, elle reçoit un nouvel
éclat du regret qu'on ressent de sa perte et des efforts
DE l'ITAUB. 175
qu'on fait poar le recouvrer. Mais n'en restons pas
aux exhortations qui ne touchent guère ceux dont le
cœur est endurci , et sont inutiles pour ceux dont la
pratique des affaires publiques a élevé rame.
3. Il ne serait pas moins inutile pour tout le monde
d'entrer dans des détails sur ce qu'il y aura à faire
quand se présentera la grande occasion. Ne sachant
ni quand ni comment elle viendra, ce serait une
grande utopie que d'indiquer , dès à présent , soit les
cojifédératicnQS à former entre certains princes italiens
ou entre tous , soit les alliances à conclure avec les
étrangers, soit enfin les divisions à fure avant et
après révénement. — Deux seuls avertisseçients gé-
néraux paraissent pouvoir être hasardés dès à présent.
Le premier est de ne pas s'écarter de cette modéra-
tion qui dpit présider à toute chose , même à une en-
treprise d'indépendance. Le grand écrivain dont nous
suivons toujours la trace, en émettant parfois une
opinion opposée, aspire à une indép^idanee si com-
plète de l'Italie, qu'il voudrait y comprendre non-
seulement la Péninsule et les Iles actuellement ita-
liennes , mais aussi la Corse qui ne l'est plus aiiyour-
d'hui. Gela serait sans doute désirable ; mais cela esMI
à espérer? Sans doute la Corse fut Italie, et la langue,
les familles y sont restées italiennes; la famille même
de Napoléon était italienne. Mais ce fut lui précisément
qui fit sa patrie française à tout jamais (1). Posée en
termes généraux , la question de savoir si Napolécm
était Italien ou Français, est une puérilité. Allons
toujours d'accord avec les faits , avec le sens commun,
(I) Certes , si TltaUe n'avait rien à offrir à la France en échange
de la Corse , ou si la France devait regarder la Corse conune néœs-
170 DBS BSPBfiA.NGES
avec ropinion universelle. Napoléon fut Italien d'ori-
gine, de sang, d'esprit naturel; mais il fut Français
d'éducation, d'idées , de desseins , d'intérêt, d'exis-
tence , de gloire , et ni les Français ne se laisseront
jamais dépouiller de cette gloire-là, ni les Corses ne
consentiront jamais à s'en séparer. Et puis la langue
et la plupart des familles sont aussi italiennes à Malte,
à Fiume, à Spalatro, à Raguse; sera-ce un motif.pour
nous de réclamer aussi tous ces pays? Nous, malheu-
reux , qui ne pouvons même aspirer que de loin à
Venise et à Milan I Irons-nous mettre ainsi contre
nous la France et l'Angleterre ; et ce qui serait pis
peut-être, voudrons-nous rendre impossible tout con-
sentement de l'Autriche aux compensations, toute
bonne volonté de sa part à s'y prêter? Prétendrons-
nous à ces côtes orientales de l'Adriatique, qui, en
augmentant la valeur de ces compensations , peuvent
précisément lui faire désirer les provinces danubiennes?
Ce sont là sans doute des ambitions généreuses et
faites pour plaire au vulgaire , mais aussi pour faire
sourire ces hommes pratiques auxquels nous nous
adressons ici principalement. Il nous semble qu'il
sufQt d'exposer clairement de semblables questions
pour les écarter tout à fait.
3. Mais en voici une autre qui est peut-être plus
importante. Cette situation et cette conformation
admirables , qui valurent durant des siècles à l'Italie
tant et de si diverses gloires , ont pourtant ce grave
saire à sa grandeur , ou seulement à sa gloire. Mais heureustment
il n'en est ainsi ni pour Fltalie ni pour la France , et les deux
pays pourront bien un jour rendre facile ce qui parait impossible
aujourd'hui. Tkad.
DE L*1TALIE. 177
inconvénient; c'est qu'elles rendent naturelle et pres-
que irrémédiable sa division eu deux parties distinctes:
l'Italie septentrionale ou vallée du Pô , jusqu'aux
Apennins, et l'Italie méridionale au delà. La partie
méridionale, qui donna son nom à toute la Péninsule,
fut anciennement la principale. La partie septentrio-
nale reçut d'elle la dvillsation, qui de là passa à tout
le monde ancien , à tout le monde moderne et chré-
tien. Mais les choses ont changé depuis deux ou trois
siècles. Bans cet intervalle de temps, la civilisation»
l'importance de la partie septentrionale s'est accrue ,
et, comme nous l'avons remarqué, celle du Piémont
en particulier. Je suis, on l'a déjà vu, peu ambitieux
de suprématies. Je ne voudrais prétendre pour l'Italie
septentrionale à aucune supériorité définitive sur
l'Italie méridionale; mais tant que l'entreprise de
rindq>endance n'est pas terminée , il est deux avan-
tages qu'on ne peut enlever à l'Italie septentrionale ,
celui des dangers et celui des accroissements possibles.
De quelque manière, en quelque moment que vien-
nent les occasions favorables à l'entreprise , elle se
fera sans aucun doute pour et dans l'Italie septentrio-
nale principalement Le résultat nécessaire en sera
pour elle sa réunion , un mouvement vers l'Orient ,
un agrandissement de la monarchie à la tête de la-
quelle est la maison de Savoie. Elle seule possède les
compensations occidentales à donner ; elle seule se
trouve voisine des provinces italiennes étrangères;
elle seule peut les faire devenir italiennes , ce qui est
le point capital de l'entreprise : si bien que c'est pres-
que la même chose de dire entreprise de l'indépen-
dance italienne ou fondation d'un grand royaume
J78 DBS ESPÉfiANGES
liguro- lombard. Parme et ModèDe, tout au plus,
pourraient prendre part à cet accroissement , mais
pour rien ou presque rien la Toscane ; pour rien i'État
Romain ; pour rien Napies. Et c'est là peut-être qu'est
le danger ; là git peut-être le plus grand obstacle à
l'union présente des États italiens. Car la plupart, ne
prévoyant pas avoir à profiter d'un accroissement ,
pourraient ne prendre ni intérêt ni part à l'entreprise,
et oublier qu'il ne s'agit pas d'agrandissement, mais
d'indépendance. — Napies, en particulier, est si
éloignée , qu'en outre de ce qu'elle n'a point d'accrois-
sements à espérer , elle peut s'imaginer aussi n'avoir
pas même de périls à redouter du côté de l'étranger.
Mais arrivons-en toujours aux faits. Depuis 1814, le
Piémont , si voisin de toute puissance étrangère , n'a
subi qu'une occupation , et Napies , si éloignée , en a
subi deux. Si nous remontons plus loin , le Piémont a
été traversé maintes fois par des armées étrangères ,
mais il n'a subi que deux occupations véritables et
prolongées , dans le x vi*" siècle et de nos Jours ; jamais
un changement de dynastie : celle-ci même , les
dangers passés, s'éleva toujours à une plus grande
puissance. Napies, au contraire, a éprouvé des chan-
gements nombreux et si durables, qu'ils devinrent
des changements d'État et de dynastie: Lombards,
Normands , Souabes , Angevins , Aragonais , Français,
Espagnols, Autrichiens , Bourbons. Si donc on laisse
de cêté les' vaines apparences de localité, pour n'ob-
server que les réalités de l'histoire ; si même en poli-
tique nous suivons la méthode commune à toutes les
sciences , déjuger des faits inconnus par ceux connus ,
de déduire ses règles de l'expérience , il nous faudra
DB l'ITAUE. 179
dire qae Naples et la Sicile sont la parti» de Tltalie
qui aie plofl à craindre des invasions étrangères.
Nous ne dirons pas , comme on l'a maintes fois répété,
que cela tient , sans qu'il fioit possible d'y remédier, à
la mollesse du climat, aux races efifémlnées. Nous
n'acceptons , ni pour cette contrée dans son entier , ni
pour aucune de ses parties , ces nécessités , ces succes-
sions naturelles de vices, d'indolence, auxquelles
rUirtoire donne un démenti. Le climat de l'Italie est
celui des Romains ; le climat du royaume de Naples
eert celui dans lequel se rendirent célèbres par leur
àiergie guerrière les Sicules, les Samnites, les Nor-
mands ; et si la dégénération fut plus fréquente dans
cette province de l'Italie que dans les autres, la faute
en est peut-être moins au climat qu'à cette position
trompeuse à l'extrémité de la Péninsule , position qui
fait paraître le péril éloigné, et les préparatifs de dé-
fense des précautions inutiles. Be là les faciles et fré-
quentes invasions; de là les révolutions, les corrup-
tions de tout genre , effets d'abord et causes nouvelles
ensuite (l). Mais en somme, sur les dix grands chan-
gements apportés à l'Italie par les étrangers , Naples
(I) Noos De sommes certes pas de ceux qui veulent attribuer tous
les maux de Tltalie à la cour de Rome. Mais cela ne saurait nous
empêcher de rappeler ici, que presque toutes les déplorables vicissi-
tudes subies par les Deux^iciles prirent naissance de ces malheu-
reuses prétentions de la cour de Rome, dont le scandale n*a cessé
que de nos Jours. Du reste, rien de plus calomnieux que les raille-
ries sur les déconfitures des Napolitains. Leur unique tort a été de
s*aventurer seuls et divisés à tenir tête aux Français qui venaient de
défaire trois armées autrichiennes ; à faire la gue>re à TAutriche ; h
attaquer la Restauration ]ui manquait à ses promesses. Les antres
Italiens, loin de s'unir aux railleurs étrangers, devraient en avoir
du remords. Tkad.
180 BBS B8PBRANCES
eut toi^jours sa part ê» huit ou neuf; le peuple de ce
pays et sa dynastie sont donc les plus intéressés de
beaucoup à tenir les étrangers à distance , et dès lors
à voir s'accomplir l'entreprise de l'indépendance. S'ils
ne doivent pas y avoir l'intérêt d'un accroissement ,
ils y auront ^intérêt supérieur de leur sûreté et de
leur conservation. — Mais un accroissement de puis-
sance ne saurait même leur échapper; lltalie, une
fois indépendante, une fois satisfactfon donnée aux
nécessités dont elle doit s'occuper tout entière avant
nulle autre, le tour viendra aussi pour elle de songer
à ce besoin de s'étendre, de se porter vers l'Orient ou le
Midi, qu'éprouvent toutes les nations chrétiennes.
Alors Naples , si elle a su bien s'acquitter de son rôle
de seconde puissance dans l'entreprise de l'indépen-
dance , sera appelée au rôle de première puissance
dans l'entreprise de l'extension au dehors. Sera-ce à
Tunis , a Tripoli ou dans quelque tle , dans une partie
quelconque du continent oriental? Peu importe; Il y
aurait puérilité à le chercher pour le moment. De
quelque façon et dans quelque direction que ce soit ,
Naples est destinée à devenir le chaînon qui réunira
l'Italie à la chrétienté orientale, çt à recueillir en
dernier les plus grands profits ; mais à la condition
(I) Quand TUalie en viendrait aux entreprises pour s'étendre au
dehors, n*aurait-elle pas à faire quelque cliose pour asseoir son
intérieur d'une manière plus convenable? Ne pourrait-on, dans
récroulemeut de l'empire ottoman , ramasser quelques fractions
de pays pour ménager des couronnes à ceux des princes italiens
les moins nécessaires en Italie?... Mais n'allons pas si loin, fions-
nous à la Providence qui saura réaliser des desseins bien plus ardus
encore, le Jour où les peuples de l'Europe voudront s'entendre pour
•'assurer chacun sa véritable nationalité, et pour faire triompher
tous ensemble le christianisme sur toute la face de la terre. Trad.
DE L*1TALIB. 181
d'avoir été déslotéressée en premier, d'avoir travaillé
avec une activité généreuse à Facquisition fondamen-
tale. Nous avons déclaré que l'entreprise de l'indé-
pendance ne devait pas se compliquer de tentatives
dans un but de liberté intérieure , il faut encore moins
la compromettre pour toute autre. Une seule con-
quête, en résumé, est nécessaire, celle des province»
devenues étrangères. Quels que soient ceux à qui en
reviendra le profit apparent , le profit réel sera celui
de tous les Italiens. *— Si Ton me disait qu^à parler
ainsi je me fois connaître pour Piémontais , je répon-
drais que cela encore importe peu (I ). Au nombre de9
défauts que Ton signale che^ nos compatriotes du
Midi , n'est pas eertainem^t celui d'avoir peu d*esprit.
Or, les gens d'esprit sont non-seulement dans l'habi-
tude d'entendre et d'apprécier les raisons de quelque
part qu'elles viennent ; mais il leur arrive le plus souvent
de ne pas attendre qu'on les leur pose, ils les trouvent
d'eux-mêmes* La philosophie historique est là sur son
terrain natal, et elle sert, quand elle est bonne, à com-
prendre non-seulement le passé, mais aussi l'avenir.
4. Naples et la Toscane ne pourraient-elles cependant
avoir de suite leur part des profits , en les prenant sur
les provinces adriatiques du pape? Que sont ces pro*
vinces en définitive , sinon un appendice ajouté pres-
que contre nature à l'État romain ? En admettant qu*ll
y ait convenance et nécessité à ce que le pape, pour être
indépendant , soit souverain temporel de s^ résidence,
ces provinces ne sont-elles pas inutiles à cette indé-
pendance? N^'ont-elles pas montré à plusieurs reprises
leur désir de ne pas demeurer sous la domination pa-
(I) Sauf le danger dVmpiéter sur le bon sens des deux roi8, qui
sont les seuls Juges de la question. Tbad.
16
183 DES ESPÉBANCBS
pale? Ne serait-il dooc pas désirable , dans une réor-
ganisation définitive de lltalie, de les affranchir d'une
manière quelconqae d'un joug qui leur pèse? Si le
pape s'y refuse^ ne sera-t-il pas, de même que tous
ses prédécesseurs , le véritable et grand obstacle à
toute bonne organisation future? — Mais, répon-
drons-nous , sll en est ainsi, si les papes ont été t)u
peuvent être un obstacle , écartons donc cet obstacle ,
mais écartons-le de la manière qui se présente comme
la plus facile. Non pas en écartant le pape , ce qui ne
se peut, ni en l'intéressant à s'opposer à une bonne
organisation , mais en l'intéressant à y contribuer lui-
même, en faisant qu'il y trouve aussi l'avantage
capital et commun de l'indépendance ; qu'il n'y trouve
pas le préjudice particulier, matériel et pour ainsi
dire palpable de la diminution de son État. Si maa
désir d'abréger ne m'arrêtait, J'entr^rendrais de dé-
montrer que les papes ont plus servi que nui à Tin-
dépendance de ritalie, qu'ils lui ont plus souvent
donné l'impulsion qu'ils ne l'ont entravée , qu'ils lui
ont été plus amis qu'ennemis. Mais admettons que ,
pleins de préjugés historiques guelfes, moi et mes pa-
reils, aussi bien que des gens valant beaucoup mieux
que moi , un Manzoni , un Troya , un Gioberti, nous
soyons dans une erreur complète; admettons que le
bilan des papes, bien apuré, depuis Grégoire le Grand
Jusqu'à Grégoire XYI, il faille définitivement recon-
naître en eux des inconvénients, ils demeureraient
alors des inconvénients terriblement anciens, terri-
blement enracinés par treize siècles de durée; il
feudrait alors dire qu'il est Impossible de les mettre de
cêté ; que vouloir le tenter serait une chimèi*e , et qu'il
DB L*ITAL1E. 18t
y a nécessité, heureusemeBt ou Bialheureusement ,
n'importe, à savoir disposer nos projets en conséquence.
^-Du reste , que ce soit une nécessité heureuse et non
pas funeste, une nécessité qui se rattactte à toutes les
destinées les plus glorieuses, les plus grandes de notre
patrie; que lltalie y choisie pour étre^e siège du chef
de l'Église catholique^ le centre de la chrétienté, soit
intéressée, non-seulement à Tindépendance, mais à
la dignité, à la splendeur, à la puissance de ce chef;
que non-seulement être son séjour, mais le défendre
et le glorifier, soit la grande mission de lltalie dans
les siècles futurs , tout cela a été si bien exposé dans
les ouvrages de M. Gioberti , notamment dans le der-
nier , et ces ouvrages ont et doivent avoir une telle
popularité en Italie, qu'il y aurait folie à moi de vou-
loir y ajouter rien. Si j'en ai rejeté quelque chose ^ si
j'àt dit que la question de la présidence du pape dans
une confédération italienne était prématurée , et taxé
d'exagération l'idée d'une suprématie aussi absolue ,
aussi universelle, pour ainsi dire, que semble l'espérer
M. Gioberti , j'admets cependant pour l'Italie une su-
prématie spéciale, présente et future , celle qui résulte
pour elle de posséder, d'entourer, d'avoir à défendre
la chaire pontificale. Cette suprématie n'implique pas
toutes les auti'cs; au contraire, elle admet que chacune
des autres appai*tienne à Tune ou à l'autre des nations
chrétiraines. La seule différence entre M. Gioberti et
moi , si je ne m'abuse (car peut-être lui-même ne l'en-
tend-il pas autrement), consiste en ce qu'il espère une
suprématie italienne universelle ou presque univer-
selle en toute chose, et que moi Je n'en espère, je
dirais presque n'en désire qu'une spéciale , espérant ,
184 DBS £SPBBANCBS
d(>$iraDt qufi toute nation chrétienne en ait aussi une
pareille. Les faits passés me paraissent conûrmer cette
espérance de suprématies multiples. Dans Tantiqûité,
elles étaient absolues, universetks. La civilisation et
les lumières de chaque peuple tombant presque tout
d*un coup y passaient entièrement d^ime nation à
l'autre. Mais désorm^^s la civilisation et la culture
sont naturelles à toute la dirétieiité; chacun le v<Ht«
Elles se répandent peu à peu dune nation chrétienne
à Tautre, sans se perdre chez aucune. Il en résulte que
les suprématies deviennent peu à peu moins absolues^
moins universelle»; chaque nation conserve quelque
chose delà suprématie universelle; chacune conserve
sa supériorité parliculière. La suprématie italienne;
à partir de la fin du »^ siècle jusqu'à la fin du xv^,
^proche de Tuniversalité, parce qu'elle fut des pre?
mières; mais elles devinrent peu à peu, elles s<mt
aujourd'hui et seront par la suife de moins en moins
universelle». Peut-être, en même temps que celle de la
puissance et de la diffusion des lumières dans les régions
maritimes sera conservée par la nation à laquelle elle
appartient aujourdliui plus qu'aux autres, une autre
nation chrétienne parviendra-t-elle à la suprématie en
ce qui concerne cette diffusion sur le continent de
l'Asie, une troisième en Afrique; une quatrième aura
la suprématie de la production industrielle, et Dieu
s|iit quelles autres encore , d'autres suprématies dans
les lettres, dans les sciences, dans les arts. Mais au
milieu de toutes ces suprématies spéciales, celle de
ritalie est plus assurée qu'aucune autre* Voudrait-elle
n'en tenir aucun compte? ne pas la faire valoir tout
ce qu'elle vaut, et se faire une entrave de ce qui est
DE L'iTALlEé 18^
pour «Ile un encouragement et un avantage? Voudrait-
elle ne pas suivre hardiment toute sa destinée, ou,
lorsqu'elle en a une belle, grande et naturelle à ac-
complir, s'en proposer une autre, factice et contre
nature? -^ L'art de gouverner s'est toujpurs réduit,
depuis l'origine du monde, à deux points : conserver
et avancer. Conserver seulement ce qui est bon et
opportun, mais en totalité; avancer quant au surplus,
qu'il est bon dès lors et opportun de changer* Les
nations dans lesquelles la Providence a mis deux
forces» l'une conservatrice, l'autre progressive, furent
les plus grandes y les plus utiles au genre humain;
Les monarchies asiatiques eurent aussi, dans le prin-
cipe , leur force progressive ; c'est pour cela qu'elles
grandirent. Mais la force conseryatrice surabonda
chez elles, et celle-ci ne suffisant pas par elle-^méme,
elles tombèr^t toutes , sauf trois que nous voyons
mourir de langueur, la Turquie , la Perse , et cette
Chine qui est le plus grand exemple du système con«-
servateur pur. Mais la Grèce ^ avec sa force dorique
conservatrice et sa force ionique progressive» avec
Sparte et Athènes, foyers de chacune d'elles, fut
dans l'antiquité la grande propagatrice de la civilisa-
tion et de la culture intellectuelle. Telle fut ensuite
Rome , avec sa force aristocratique conservatrice et
sa force démocratique progressive. Telle fut Tltalie
au moyen Age, avec sa force conservatrice gibeline
et sa force progressive guelfe, sauf que ces dernières
étaient mal combinées toutes deux pour leur tâche :
la conservatrice gibeline, parce qu'elle s'appuyait
sur l'étranger ; la progressive guelfe , parce qu'elle était
dirigée par les papes, qui, de leur nature» étaient
16.
186 DES ESPÉRANCES
molDS progressif que conservateurs* — Il put bieo
y avoir deux, trois, dix papes progressifs Jusqu'à ce
que les libertés eeciésiastiques eussent été assurées^
mais à peine furent-elles obtenues , que les pontifes
devinrent trop conservateurs , comme Innocent lit
durant la minorité de Frédéric II, et Alexandre III
lors des négociations de la trêve de Venise. C'est là ,
plus que toute autre chose, ce quî arrêta le progrès xle
ritalie et la fit décliner ensuite. L'Espagne n'avait
pas de force progressive intrinsèque ; celle qu'elle avait
n'était qu'occa^onnelle , consistant dans la diffusion
en Amérique, et une fois celle-ci épuisée , die déchnt.
La France fût grande tant que dura l'équilibre entre
son gouvernement monarchique conservateur et Tes^
prit éminemment progressif de la nation ; mais quand
celui-ci l'emporta , elle fit fausse route, jeta un mer«
veilleux éclat et déchut. L'Angleterre se déchira elle-
même durant des siècles dans la lutte des deux forces
rivales, puis, une fois qu'elle les eut admirablement
équilibrées et réduites toutes deux à lutter pacifique^
ment, elle grandit rapidement dans l'espace d'un siècle,
et de presque rien qu'elle était, die arriva à tout (t).
(I) La coDstitatioD soas laquelle les Anglais sont parvenus |
fonder le plus vaste empire qui ait Jamais existé, est sans doute
une constitution admirsd>le, nous sommes bien loin de le contester.
Mais il ne faut pas s'y méprendre , et la présente^ comme digne
d'être imitée; ce serait, sous certains rapports, faire reculer la
civilisation de plusieurs siècles-
L'Angleterre, grâce à sa position insulaire, réussit à constituer
le moyen &ge quand on travaillait le plus en Europe à le faire dis-
paraître. Les hauts et puissants seigneurs de I^autre côté de la Man'
che , plus adroits et peut-être aussi moins corrompus que leurs
confrères du oontiiient, virent de bonne heure la nécessité :
1** De iQettre en jeu les trois meilleures institutions des temps
modernes, la représentation des communes, le Jury et là liberté
X>B l'iTALLE. 187
C'est précisément parce que la lutte se passe sous les
yeux de tous, et que tous y savent voir et discuter les
intérêts du pays, que dure sa grandeur; et elle durera
tant que Ton saura maintenir l'équilibre de ces deux
forces sans laisser prévaloir ni l'une ni i'autre. On
peut et Ton doit en dire autant de toutes les gran-
deurs : de celles qui existent, pour les conserver; de
celles déchues, pour les relever, de l'Italie surtout (1).
de la presse « pour tenir tète à la royauté qui, là comme ailleurs,
tendait à concentrer dans sa main tous les pouvoirs de TËtat;
3* De renoncer, en faveur du peuple à toute espèce de droits sur
les personnes, pour se faire reconnaître propriétaires inamovibles
du sol, et, par conséquent, maîtres véritables du pays.
ns surent, en un mot , empêcher que la Grande-Bretagne devint
le patrimoine de ses rois, mais à condition qu*elle demeurerait
inféodée à la noblesse.
Ainsi , la civilisaUon y prit une allure presque opposée h celle
ffu'elle prit en deçà du détroit, et surtout en France. D'un côté,
marchant avec les rois, nlveleurs par excellence, elle linit ou
finira par atteindre au but essentiel jde l'activité chrétienne, à L*é^
galité; de Tautre, obéissant à Taristocratie, qui, pour se soutenir
au dedans, a toujours besoin de conquérir au dehors, elle s*est
écartée du Imt, mais pour y revenir tôt ou tard et y amener ses
conquêtes.
Jusque-là, il est bon de ne pas confondre la constitution fran*
çaise, qui a ses codes et ses lois organiques, avec la constitution
anglaise qui, par Tavarice ordinaire des aristocraties à promul-
guer des lois , laisse encore subsister des coutumes et des insti-
tutions barbares.
L'une et l'antre ont leur suprématie , leur mission particulière
également glorieuse; et si les deux gouvernements persistent dans
cette entente cordiale qu'on se plait tant à prôner de part et d'au-
tre, les espérances , non-seulement de l'Italie et de la Pologne,
mais de l'Europe et du monde, ne tarderont pas à être réalisées.
Trad.
(I) Notre précédente note ne tend pas à invalider le principe
que l'auteur établit de l'équilibre entre les deux forces , mais seu-
lement à constater qu'en Angleterre cet équilibre n'existe que par
les compensations du dehors. Au demeurant , nous reconnaissons
que la liberté sans rautorité aboutit au désordre et à l'anarchie ,
188 DES ESPÉIIARCES
Les deux forces gibeline et guelfe y étant heureuse-
ment éteintes depuis longtemps, les deux fonctions de
progrès et de conservation finiront , s*il plaît à Diea,
par être exercées beaucoup plus naturellement : le
rôle progressif, par les États séculiers , et principale-
ment par le Piémont et Naples; le r61e conservateur,
par les papes. Il ne faut pas juger d'après ce qui est
lin moment dans rhistoire, mais d'après ce qui est réel-
lement une époque. Beaucoup trouveront que Naples
et le Piémont avancent avee lenteur, qu'ils ne s*ac-
quittent guère du rôle d*élément progressif en Italie.
Mais à qui la ûiutet Aux étrangers qui les retiennent.
Ceux-ci écartés y il n'est pas possible que le Piémont,
entouré qu'il est de ce qu'il y a de plus progressif sur
le continent , et Naples, placée au milieu de tout le
mouvement maritime Oriental , ne finissent pas par
se mouvoir aussi , avec une disposition d'autant plus
active qu'un long repos les aura préservés de la lassi-
tude. C'est alors que sera utile la force conservatrice
du pape, et d'autant plus profitable qu'elle ne peut,
en résultat, être trop conservatrice, entraînée désor-
mais, comme elle l'est déjà, par la nécessité ecclésias-
tique d'adopter également comme ses filles, toutes
les nations de la chrétietité, sous quelque forme , pair
quelque force qu'elles soient gouvernées. Tout cela
est k mon avis un avenir très^usceptible d'être prévu.
Mais veut-on ne pas l'admettre? j'y consens. Alors
nous retombons dans le présent ; et la grande néces»
comme Tautorité sans la liberté aboutit au dcspoUsme et à la ty*
raonie. Ce D*est que de Taccord de ces deux éléments également
(essentiels que peut sortir le bien-être et la grandeur d*un peuple.
Trad.
DB l'iTALIE. 189
site do présent jest de ne compromettre , par aucune
dimculté inutile , l'entreprise déjà dimcile de l'indé-
pendance, de ne pas en exclure et de ne pa$i lui don-
ner pour adversaire un jdes princes italiens les plus
puissants territorialement , celui qui est en outre le
plus puissant par les deux autorités réunies en lui. La
nécessité actuelle est enfin de partir du statu quo de
ritalie, pour n*y changer que ce qui est indispensable
à l'entreprise.
. d. Mais laissons tout ce qui sera à faire le Jour où
s'offrira l'occasion , et passons à ce qu'il y a à faire
dès aujourd'hui pour la préparer et la hâter. Voilà
la partie pratique, la plus pratique de notre discussion.
Le premier des préparatifs consiste évidemment dans
les forces militaires : cela est clair aux yeux de tous,
sauf peut-être quelques économistes étroits, qui, en
Italie comme ailleurs , se font les défenseurs des inté"
rets mcUériels, ce en quoi ils font bien, mais défen-
seurs exclusifs, ce en quçi il font mal certainement.
Ceux-là ont coutume de regarder, avec une espèce
d'envie, les nombreux million^ employés à Teutretien
des çirmée^ et criant aux dépenses improductives, ils
se /ont une douce utopie des désarmements. Mais il
me semble que cet argot des dépenses improductives
commence à passer, et que les économistes même les
plus exclusifs admettent désormais les dépenses maté-
riellement improductives, mais productives morale-
ment. Il me semble que l'on commence aujourd'hui à
abandonner cette utopie du désarmement, fille ou
sœur de cette autre utopie de la paix perpétuelle. Mais
pour laisser de côté tout ce qui est en dehors de notre
fait particulier , je dis qu'en ItalijE^, au moment actuel,
190 DES ESFBRAKCES
Il n'y a pas de dépense mieux entendue que celte faite
par deux prinees italiens pour tenir sur pied deux
armées nationales. Non-seulement parce qu^elles se-
raient nécessaires à roccasion, raison très-suffisante,
bien qu'éloignée, mais par cette autre raison présente
et non moins importante, que les armées sont un des
meilleurs et peut-être le meilleur moyen de conserver
et d'accrottre l'activité italienne y de mettre obstacle
à la nonchalance italienne, de nous préserver d'un
nouveau seicento. En exceptant dans les professions
matérielles celle des agriculteurs, et dans les carrières
intellectuelles le sacerdoce, qui n'est pas une profes-
sion, mais une haute fonction humaine, qu'on ne doit
pas embrasser pour Jouir des avantages terrestres,
mais pour conduire tes autres et soi-même à une vie
ultérieure, le métier des armes est, de toutes les autres
professions, matérielles et intellectuelles, la plus salu-
taire tout ensemble au corps et à l'esprit. Il est reconnu
que les professions industrielles sont presque toutes
malsaines, plus ou moins sédentaires, plus ou moins
corruptrices, ou pour le moins débilitantes. Quelques
années de service militaire sont donc le meilleur re-
mède qu'il puisse y avoir contre les vices physiques et
moraux , le seul moyen de les détruire dans les géné-
rations présentes et de les empêcher de passer dans
celles qui suivront Quant aux t^arrières de la magis-
trature, du barreau, de ladminlstration publique, de
la diplomatie , des lettres , des science» et des arts ;
quant aux professions libérales et intellectuelles, toutes
sont bonnes sans doute, toutes peuvent être et sont
souvent vertueuses ; mais toutes exerçant l'intelligence
et teoant le corps en repos , sont nuisibles à celui-ci ,
DE l' ITALIE. 191
et dès lors à celle-là parfois, c'est-à-dire, en définitive,
à rhomme entier, à rhomme tel qu'il est ici-bas, âme
et corps. Si quelques-uns réussissent à ne pas se laisser
efféminer et af&dblir par ces occupations sédentaires
et renfermées , ce sont des cas rares et d autant plus
dignes d'éloges; mais il est plus rare qu'ils ne trans-
mettent pas ces vices à leur descendauce , de sorte
qu'au total il est de l'intérêt national que ces pro-
fessions ne se multiplient pas au delà du besoin.
Toutei requièrent d'ailleurs des dispositions spéciales,
des facultés plus qu'ordinaires, et ceux qui les exer-
cent sans posséder ces avantages , y font plus de
mal que de bien. Quand même ensuite on les laisserait
se multiplier au delà du besoin , elles occuperaient
dans l'État un nombre de personnes relativement
petit. La seule profession militaire peut entretenir
l'activité du grand nombre et de ceux dont l'esprit est
ordinaire. Voyea dans les pays où cette profession
n'existe pas, et, sans sortir de l'Italie, comparez avec
ce qui s'offrira à vos regards dans ceux où elle existe.
Dans les premiers, les capitales, les petitesyilles même
et les bourgs sont pleins d'une classe qui s'appelle
baute, mais qui ne l'est souvent que comme les ma-
tières impures qui montent à la surface des liqueurs
en fermentation : une classe de jeunes gens oisifs et
corrupteurs, de vieillards oisifs et corrompus, de mau-
vais fils , de plus mauvais maris et de détestables ci-
toyens. Au contraire, dans les pays où les jeunes gens
SQnt employés au service militaire , les plus instruits
dans les armes spéciales , et presque tous dans les
autres, l'oisiveté et le vice n'ayant pas de facilité pour
se répandre parmi ceux que l'ége et l'aisance rendent
^
193 D£S ESPÉRANCES
plus corrupteurs , ne descendent pas avec autant de
force sur les autres, et y sont en tout incomparable-
ment plus rares. Persistez-vous cependant à retrancher
dix, vingt ou cinquante millions du chapitre de la
guerre dans le budget de l'État ? Soit; mais alors re-
portez-les au chapitre activité publique^ car elle seule
peut nous conserver ce qui nous reste , nous rendre
ce qui nous manque de vertus nationales en tout genre.
— Examinez donc, corrigez, perfectionnez l'organisa-
tion de Tarmée ; supprimez les dépenses inutiles, mais
conservez , augmentez ; souffrez que ceux à qui ne
suffisent pas les parades militaires, puissent prendre
part à la réalité de ces belles guerres de diffusion que
fait de toutes parts la chrétienté, et, au nom de t*Ita-
lie, bénissez au surplus ceux de nos princes qui nous
conservent des armées italienues ; encouragez les au-
tres , quelque petits qu'ils soient , à les imiter. Les
contingents italiens de chaque province» quand ils
n'augmenteraient pas de l)eaucoup le nombre , la
puissance matérielle des armées italiennes , accroî-
traient beaucoup, au moment de les faire agir, leur
puissance morale. En attendant , les exercices mili-
taires, dans les petits États comme dans les grands,
maintiendront plus sains, plus vigoureux, le corps^et
réme de tous, surtout dans leà classes oisives par
leur position sociale. On dira peut-être, mais à tort,
que cela était vrai pour le siècle passé , mais serait
faux de nos jours ; que les militaires sont d'ordinaire
des hommes peu moraux, très-oisifs, vicieux et cor-
rupteurs. Pour peu qu'on se soit occupé, non dor
sciences militaires, aujourd*hpî si avancées et multi-
pliées , mais de regarder seulement les maneeuvres
DE L ITALIE. IU3
faites sur quelqae champ de Mars dans les Etats
militaires, italiens ou étrangers, on est à même de
savoir que le métier des armes est mainteuaDt tout
autre chose qu'un métier de paresseux , même en
temps de paix , et que dès lors il ne peut favoriser le
vice. Je ne voudrais offenser de nulle façon aucune
d£S autres professions libérales, et moins que toute
autre celle d'écrivain, que je fais à cette heure; mais
si je poursuivais la comparaison , je ne pourrais que
partner l'opiDiou de quelques vieux débris de la géné-
ration st active qui iinit , quand, après avoir eu occa-
sion d'exercer plusieurs de ces professions ensemble
OQ tour à tour, Ils prétendent avoir rencontré incom-
parablement plus d'exemples de vertu, et plus d'en-
couregements à la pratiquer, dans la carrière militaire
que dans aucune autre.
6. Ttnit cela s'applique aussi a la carrière de la ma-
rine, soit militaire, soit marchande, qui a tous les
avantages moraux, toute l'activité du service de terre,
OH peut-être plus. Je ne m'y arrêterai donc que pour
foire observer combien it est à regretter qu'elle ne soit
pas l'objet d'une attention égale à celle qai se porte
sur t'armée dans les deux grands Ktats militaires de
l'Italie, et bien moins encore dans les autres. Peut-
être la mauvaise direction donnée à nos marins dès
les premières années qui suivirent la Restauration , les
ayant rendus presque inutiles en peu de temps, est-elle
le motif qui les fait négliger aujourd'hui. Dès cette
époque même, un des premiers hommes de mer de
l'Angleterre et l'un de ceux qui connaissa
la M^iterranée, était d'avis que nos for<
devaient se composer surtout, ou même
194^ DES £SPSBA1I€£S
de petits bâtiments propres à courir la long des cAtes ,
et à pénétrer dans tous les coins de nos mers. On sait
qu'on ne faisait presque point usage alors des bateaux
à vapeur, et qu'on n'avait pas encore inventé ces
pièces d'artill«rie longues et grosses, deux perfection-
nements qui ont donné, pour la plupart des opérations
navales dans la Méditerranée, un grand avantage aux
marines composées de petits bâtimepts en grand
nombre, sur les flottes de gros vaisseaux d'un nombre
restreint. Les exemples de Saint-Jean d'Acre et de
Beyrouth étaient loin encore. Si donc leconsdl toit bon
alors, il serait excellent à présent. Il n'a pourtant pas
été suivi alors, et il ne l'est pas maintenant : alors par
défiance, par vanité, par négligence ou par attache*
ment aux anciranes habitudes ; maintenant, parce que
nos finances ne nous permettent pas d'organiser un
nouveau système maritime en sus de l'ancien , comme
on le fait en Angleterre et en France. Mais ne pour-
rait-on du moins attirer à nous entièrement cette i»-
vigation Journalière entre une partie el une antre de
notre Péninsule, faite en partie aujourd'hui sur des
navires appartenant à des compagnies étrangères?
Ne pourrait-il se fermer plusieurs compagnies natio-
nales? Ou les gouvernements, à leur défaut, ne de-
vraient-ils pas s'en occuper? C'est là une de ces in-
dustries qu'on peut considérer comme gouvememen'
(aies 9 parce que, sous le double rapport économique
et politique, il est de l'intérêt des gouvernements
qu'elles soient exercées par des nationaux ; c'est donc
le cas pour les gouvernements de les exercer à défaut
des compagnies. 11 ne faudrait jamais perdre de vue
6et avenir, plutôt certain que probable, où tout ce
DE L'ITALIE. 19^
qu'il y a aura d'activité en fait de commerce, de
guerre, de diffusions de toute espèce, repassera dans
la Méditerranée comme au moyen âge. L'Italie , an
moyen âge, y exerçait la suprématie et presque le
monopole. Poétiquement, pour l'effet oratoire, il serait
plus beau de dire : sachons la reconquérir, et d'autres
peut-être le diraient. Mais moi je ne dis pas même:
devenons-y les égaux de la France ou de TAngleterrc.
Cette égalité pourrait s'obtenir un jour; mais à présent
nous en sommes si loin , que je dirai seulement :
prenons-y une part plus petite , mais qu'elle soit no-
table et proportionnée. La grande honte , c'est de n^y
en avoir presque aucune ; de voir passer et repasser,
autour de nos côtes, des nuées de bâtiùients étrangers,
nout, placés si favorablement au milieu de cette mer
qui jadis fut toute à nous , et qui semble aujourd'hui à
tous, hormis à nous. Quand, il y a peu d'années, les
vaisseaux autrichiens aidaient sur les côtes de Syrie les
Anglais à décider un des épisodes \eà plus importants
de la question orientale, la majeure partie de ces
vaisseaux étaient italiens, ainsi que leurs équipages.
Mais quelle honte et quel dommage qu'ils ne fussent
là que sous la bannière étrangère I D'une ou d'autre
manière, tôt ou tai*d, il renaîtra sans doute des guerres
semblables ; mais renaitra-t*il des bâtiments et des
équipages italiens pour y prendre part sous la ban-
nière italienne? Oui certes. Si Naples et le Piémont,
à i'envi l'un de l'autre, organisaient leur marine comme
leur armée, et si les autres princes italiens rivalisaient
avec ces deux États pour se ménager l'une et l'autre
de ces deux forces matérielles, leur réunion leur vau-
drait d'être d'un poids considérable dans la grande
100 DBS IKSPBBAirCES
question chrétienne, et de foire pencher ensuite la ba-
lance dans celle spéciale à ritalie, qui en sera une dé-
pendance nécessaire.
7« Mais passoQs à ces forces morales qui dansTocca-
sion augmentent presque à i^inûni les forces maté*
rieiles. En elles est le grand avantage des princes na-
tionaux sur rétranger. A coup sûr, mes lecteurs, dont
ces espérances, dont ces affaires italiennes attirent
l'attention , à coup sûr, tous les vrais Italiens préfére-
ront au meilleur gouvernement étranger un gouver-
nement national, bien que moins bon. Il n'est pourtant
que trop constaté, et nous l'avons déjà déploré, qtill
y a des Italiens assez avilis pour ne désirer rien autre
chose qu'un gouvernement doux et bon, queK qu'il soit
du reste, de quelque côté qu'il vienne. Ces hommes-là
malheureusement sont autant de forces morales, ou
même matérielles enlevée3 à l'Italie, quand viendra
pour elle le moment d'agir, et dès à présent aussi; il
serait donc important de les rallier, afin que se formât
une grapde et véritable opinion nationale. Mais on ne
saurait les ramener qu*en rendant les gouvernements
italiens incontestablemcQt meilleurs, plus désirables
et plus désirés que celui de l'étranger. Aucune nation,
même dans l'état présent de la civilisation dirétienne,
ne se compose uniquement d'hommes généreux ^
éclairés ; il y a dans toutes beaucoup de gens incapa^
blés de ce véritable amour de la patrie qui , comme
tous les amours, vit de sacrifices ; mais ils sont plus
nombreux chez les nations dépendantes, et ce n'est
pas leur faute de n'avoir pas été élevés dans ces nobles
sentiments ; il faut leur compatir et chercher à les leur
inspirer autant que possible, en leur faisant enviw la
DB L'ITALIE. 197
eondHIoQ des sujets Italiens. — Cela n'est pas diffi-
cile. Je n'entreprendrai pas d'enseigner cette science
du gouvernement le meilleur, qui n'est plus un secret
maintenant, et se trouve à la portée de tout homme
dpnt la volonté est sincère; Je suppose Tlnstruction
et la bonne foi chez mes lectenrs, et Je passe à ce qui
nous concerne spécialement. Il est très- facile à des
princes nationaux de bien gouverner^ en comparaison
de maîtres étrangei:s, à qui cela est diffîcHe naturelle-
ment et peut devenir impossible. Un prince national a
beaucoup moins de craintes qu'un souverain étranger,
et les craintes sont la véritable cause d'un mauvais
gouvernement. Entre un prince national et la nation,
il y a bien plus de confiance qu'entre uq prince étran-
ger et la nation qui lui est soumisse; or, la confiance
réciproque est la véritable source de tout bon gouver-
nement. Un prince national n'a pas besoin d'acheter
des amis j tous ses sujets sont tels naturellement ; et
s'il a des ennemis, il peut user largement de clémence
avec eux et s'en refaire des amis, tandis que l'étran-
ger ne le peut, ou cela ne lui sert à rien. Voilà le ré-
sumé de tout ce livre du Prince de Machiavel, qui,
lu ou non, est naturellement toujpui^ mis plus ou
moins en pratique par tout souverain étranger. Un
prince national peut aller plus hardiment quand
même il se tromperait , parce que ses erreurs ne lui
sont pas imputées à crime par ses sujets, comme elles
le seraient à l'égard d'un étranger. Quand il ferait des
levées de troupes excessives , les soldats qui restent
dans le pays et revoient souvent leurs familles, pren-
nent facilement leur parti; tandis que ceux d'un prince
étranger, emmenés au dehors et loin, le lui pardonnent
|7.
t98 DES ES1>^RBÀNC|S8
difficilement. Si le prince national perçoit des ilnpftfs
exeesf^S) en les dépensant il les restitue an pays;
tandis que Tétrangèr l'appauvrit en les emportant. Si
le prince national fait de bons choix, il contente tous
ses sujets ; s*i| se trompe , il mécontente ceux qui va-^
lent mieux que les préférés > mais il satisfait pourtonf
quelques personnes , et le Inal est moins grand. Le!
prince étranger au eonttuife mécontente tout le
monde, soit en choisissant des étrangef^, même gens
de bien et de talent, soit en choisissant des nationaux,
attendu que parmi ceux-ci les méritants ne se mettent
guère à son service, et qu'il estd>iigéde faire de mau*
vais choix. Sauf ces excès de tyrannie qui soulèvent
tout le monde, de quelque part qu'ils viennent, mais
qui chaque Jour se font plus k*ares, les actes arl)itrair^
même d*un gouvementient absolu, mais national, of-
fensent moins et sont plus remédiables que les actes
arbitraires de l'étranger. Sous l0 premier, la victime
de Tarbitraire peut du moins trouver quelque défen-
seur parmi ses amis, ses parents, ses compatriotes, et
par suite quelque Justice, Mt-elle arbitraire ; mais sous
le second il n'y a pas même ce remède, cet adoucisse-*-
ment qui fait donner le nom àe paternels à certaine
gouvernements nationaux ; cet adoucissement esi
comme le nom inapplicable à des gouvernements
étrangers. En résumé, il n'est pas de bonne action quf
ne s'évalue cent fois plus , pas d'erreur qui ne scf
compte cent fois moins d'un prince national que d'un
étranger (1).
(1) Cela est si incontestable , quec^est à peine si l'on a parlé detf
nomhreases victimes faites, dans les dernières vingt-cinq années,
par les gouvernements nationaux , tandis que les souffrances de
DB L'iTAtlE. 199
8. Encore un grand avantage des princes nationaux,
c'est de pouvoir employer l'art que nous avons dit
être le premier dans le gouvernement à toutes les épo-
quesy et surtout au temps actuel, Fart de conserver à
propos et d'avancer au moment opportun. Aucun
gouvernement ne saurait y avoir recoura dans une
|>rovince étrangère, et le nom mémedecom^rt;a/^nr
qu'y prennent quelqùesnins, est factice et mensonger.
Ils ne sont, ils ne peuvent être tels^ ou» s'ils le sont,
c'est à letir détriment. S'ils conservent les lois , les
usages, ^ fêtes publiques, les noms, la langue, quoi
que ce soit de\la patrie, ils font erreur contre eux-
mêmes et contre leur propre conservation; ils ne
peuvent conserver à la fois eux et la nationalité, cho-
ses antipathiques ; ils ne peuvent être de bonne foi
conservateurs. Au contraire, tout ce que le prince na-
tional conserve de6 choses de la patrie est entièrement
à l'avantage de la nationalité, et il n'est pas douteux
qu'il doit conserver lé plus qu'il peut, tout ce qu'il
h'est pas utile de changer. C'est bien pis lorsqu'il
6'agit de marcher en avant. Tout progrès est d'autant
plus dangereux pour le prince étranger qu'il a plus
d'avahtages, tandis qu'il suffit qu'un progrès soit bon
pour être utile au prince national. Si je traitais un
ftujet philosophique ou même de politique générale,
Je me croirais obligé de m'arrêter ici pour distinguer
les progrès en bons , en indifférents et en mauvais ,
t5'est-à-dire progrès véritables, progrès crus tels
douze on qninÉe prisonniers do Spiell)erg, immortalisées par Silvio
t^lioo , n*ont pas encore cessé et ne cesseront jamais d'être repiro-
ttiées à l'Autriche, non-seulement par les Italiens , mais par tout
le 'monde. Tkad.
300 HES ESPBB4KCES
quand Ils ne sont rien, et progrès n'étant que des. re*
tours en arrière. Mais pour laisser les généralités et
ne parler que des progrès réels, dont je ne saurais
même m'engager à dresser une liste complète, je me
contenterai d'un petit nombre d'exemples. Admettons
iin des progrès qui peuvent se faire avec plus de parité
par les princes nationaux et par le prince étranger,
un simple progrès matériel, l'amélioration des voies de
communication en tous genres entre une partie et
l'autre de la Péninsule. Faciliter ces communications
matérielles, c'est faciliter celle des pensées, des oueurs,
c'est rapprocher les intelligences, les mettre pour
ainsi dire en commun dans toute la nation» Mais la
communauté de pensées et de mœurs ne peut que
faire sentir la communauté des intérêts, et par suite 1^
prix de Ja nationalité et de l'indépendance; or, celles-
ci devant être ambitionnées par les princes italiens
et repoussées par l'étranger, il en résulte que le pro*
grès si inoffensif en apparence des communications
matérielles est bon pour les premiers, et nuisible en fin
décompte au second. Il en est de même de toutes les
communautés, du commerce, des postes, des mon-
naies, des poids et mesures. Il en est de même de ces
lignes douanières, instrument si puissant de civilisa-
tion, chacun le sait, et qui pourrait être tel aussi
en Italie. Comme il n'y a pas là les difficultés de la
confédération politique, l'étranger ne pourrait les in-
terdire aux princes italiens. Les gouvernements ita-
liens devraient se pénétrer de ceci, que, tout en étant
de beaucoup moins forts sous le rapport des ressources
militaires que le gouvernement étranger, ils ne «ont
pas tels, mais de pair avec lui tant que dure la paix ou
DB L'ITALIB. 201
quand ils se seraient liés entre eux par une confédé-
ration politique, En.temps de paix, dans tes conditions
présentes de la république chrétienne^ les dépendances
indirectes, les prépondérances non exprimées dans
les traités, ne sont dépendances et prépondérances
que pour ceux qui s'en laissent faire un épouvantail.
Réduisons au fait la supériorité de puissance; c*est
plus d'hommes et plus d'argent: grande supériorité, il
est vrai, en cas de guerre, mais qui n'est rien tant
qu'on n*en vient pas aux mains. Or, la puissance qui
prétend faire la loi n'en peut venir aux armes tant
que celle qui est la plus faible^ mais indépendante, ne
fait qu'user des droits de son indépendance reconnue.
Je voudrais voir quelque grand prince italien faire
pour notre indépendance ce que le célèbre citoyen
irlandais fait plus réellement pour la liberté que pour
l'indépendance de sa patrie, user de ses droits, de
tous ses droits Jusqu'à leur dernière limite. Notre en-
treprise serait d'autant plus belle, d'autant plus uni-
versellement applaudie, que les droits de l'indé-
pendance sont plus étendus et plus clairs dans la
république européenne, que ceux de la liberté dans
ce même empire britannique ; car on dispute, et Ton
disputera tant que durera le monde, sur les droits de
liberté intérieure; mais en ce qui touche à l'indépen-
dance nationale, tous sont d'accord pour en procla-
mer la légitimité, la vertu^ la sainteté, pour reconnaî-
tre que c'est un droit et un devoir de la conquérir
entière (1).
9. La protection des lettres et des sciences donne
. (I) Voir Pappeûdloe à la fin du volume.
302 DES BSPBILàKC£S
encore aux princes nationaux un grand avantage sur
l'étranger, car celles-ci contribuent aussi à runion, elles
en sont peut-être l'élément le plus puissant dans toute
nation ayant une langue commune et des États di-
vers. En servant à l'union , elles servent donc les
princes nationaux et nuisent au prince étranger. Ce-
lui-ci ne devrait jamais encourager la littérature ita-
lienne, et, s'il était possible, il ne devrait pas la tolérer.
Aussi je m'étonne de tant de condescendance de sa
part. La littérature, même comprimée, même amor-
tie, censurée^ cbAtrée, ne saurait ne pas entretenir et
encourager la nationalité ; la langue en est le signe ,
le cacbet particulier ; l'bistoire dans sa nudité lûéme
en garde le souvenir vivant; et quand elle est écrite
avec vigueur, elle signale les erreurs commises, et ce
qu'il faut imiter» ce qu'il feut éviter pour servir à sa
cause ; la pbllosopbie bistorique montre comment elle
naît, comment elle se perd, comment elle se recouvre j
iapbilosopbie générale en fait voir l'influence, y pousse
par la raison ; la poésie» les arts font appel aux pas-
sions en sa faveur; les sciences matérielles elles-
mêmes, malgré leur apparence inoffmisive, contri-
buent à l'aviver de plusieurs manières, quand ce ne
serait qu'en ajoutant À la gloire nationale. Rien dans
la culture intellectuelle n'est inoff^nsif pour l'étranger ;
rien donc qui y soit inutile pour les princes nationaux,
rien qu'ils n'en doivent encourager. — Mais pour
donner de l'encouragement aux lettres et aux sciences,
il serait nécessaire de se rendre un compte exact de
leur état présent ; et c'est Ici que font le plus de tort ,
non-seulement les preneurs sans sincérité ni justice,
mais aussi les preneurs de bonne foi qui tombât
BB L' ITALIE. 203
r
dans l'exagératiOD. Avec ces flatteries dont on nous
berce, avec ces comparaisons que Ton fait des écri-
vains étrangers avec nous autres écrivains italiens, et
qui se terminent trop souvent à notre honneur et gloire,
on ne fait autre chose que nous endormir, nous autres
écrivains, et abuser nos gouvern<ements respeetifo. La
littérature, au xix® siècle, peut se passer, il est vrai, de
ces protections, de ces Mécènes, de ces pensions : magni-
ficences et misères du siècle des Médicis, de celui de
Louis XIV. Mais les lettres présentes et futures ont be-
soin de facilité, et, tranchons le mot, de liberté. Louer
avec exagération nous autres écrivains de celle dont
nous usons ^ et louer les gouvernements de celle qu'ils
nous laissent, c'est dire que Tune et l'autre suffit; c'est
empêcher ce progrès de Tune et de l'autre, qui serait
utUe à nos princes et nuisible seulement à l'étranger.
Je n'entrerai pas dans des détails sur la censure pré-
ventive ou répressive; je sais que la dernière ne peut
exister que pour des gouvernements libres, parce que
censurer par répression , c'est*à^ire par jugement
public^ c'est admettre ou même accroître cette publi-
cité, qui n'est le partage que des gouvernements libres.
Mais même avec la censure préventive , il y a diffé-
rents degrés de facilité et de liberté ; et les gouverne-
ments nationaux en peuvent dispenser la plus forte
dose, tandis que celui de l'étranger n'en peut même
accorder la plus légère. Ce bien précieux par exem-
ple, dont je fais réloge, ce trésor de l'indépendance na-
tionale , on peut certainement, on doit, ce me semble, le
laisser vanter dans les États nationaux, ce qu'onne peut
ni ne doit endurer dans les États soumis à l'étranger.
Si ceiui-ci voulait agir sensément, il ne devrait laisser
204 DES ESPÉBÀRGES
louer aucune vertu , parce que toutes , même les plus
humbles en apparence , donnent de la force, et la force
de la nation, toujours utile aux gouvernements natio-
naux, est toujours dangereuse pour celui de Fétranger.
—Du reste, il est même de nos Jours des hommes de
lettres, des savants et dçs artistes auxquels est indis-
pensable une protection plus substantielle que celle
de la liberté. Ceux pour qui renseignement ou Texcr-
cice de leurs connaissances est une profession, peuvent,
sans s'avilir, accepter des protections de cette nature^
s'ils le font sans se soumettre à des conditions humi-
liantes. Là encore tout est à l'avantage des princes
nationaux. Ils n'ont intérêt à imposer de semblables
conditions^ ni aux professeurs ni aux élèves ; ils n'ont
pas intérêt à amoindrir, mais à étendre renseignement,
à faire fleurir les études, les universités, à les pousser
autant que possible jusqu'au degré où elles sont par-
venues en Allemagne, et même en certains États qui
ne sont pas des pays libres. Si les princes italiens ne
se laissaient pas effrayer à tort , la petitesse de leurs
États et la pauvreté de leur trésor ne seraient pas un
obstacle. Plusieurs de ces princes.allemands, près des-
quels brillent des universités nombreuses et puissantes,
n'ont ni plus de territoire ni plus de richesses. Si l'on
calculait ce que coûteraient de plus cinq ou six pro-
fesseurs des plus distingués de la Péninsule à ajouter
à ceux de chaque pays, on verrait que quarante ou
cinquante mille francs sufûraient et au delà pour
donner la plus grande splendeur à telle ou telle de nos
universités, à telle ou telle des capitales littéraires déjà
existantes en Italie. Cela ne tournerait pas seulement
à la gloire du prince qui ferait ce léger sacrifice , à
DE l'iTâLIB. 20iS
edie d'une vilte ; ce serait un grand avantage littéraire
et même politique. S11 est utile aux lettres d'être cul-
tivées en plusieurs lieux , d'avoir différents centres ,
il leur est utile aussi d'avoir un centre principal, sans
lequel elles ne brilleraient jamais d'un vif éclat chez
aucune nation. Et sous le rapport politique, si la puis-
sauce des lettres n'est pas à comparer^ à celle des
armes en temps de guerre , ni a celle des instituticms
civiles en temps de paix , il n'est pas douteux qu'elle
est la principale après ces deux-là, qu'elle est Tauxi-
liaire le plus énergique de toutes deux. Les pauvres
littérateurs sont d'ordii>aire la richesse que l'on ac-
quiert à meilleur marché , et, dans les conditions
actuelles de l'Italie, ils seraient peut-être la plus profi-
table de toutes pour un prince italien. Il est certaine-
ment plus facile de dire que de faire; les vertus
politiques et militaires sont au-dessus des mérites
littéraires ; mais tant qu'on ne peut bien exercer celles*
là, ceux-ci sont à priser et même à encourager, car ils
peuvent réveiller les autres.
1 0. Mais cela n'est rien auprès des institutions mêmes
du gouvi'mement. Là est le grand avantage des princes
nationaux sur l'étranger. Us y peuvent tout, quand lui
n'y peut rieii sans danger. Je ne me rappelle plus qui
a inventé ce nom de gouvernements consultatif s j
dont se sert Gioberti pour désigner nos gouverne-
ments, et les distinguer des gouvernements tout à
fait absolus et de ceux qu'on appelle représentatifs
{deliberatim). C'est de toute manière un nom bien
inventé, et dont l'emploi est convenable si on le donne
non-seulement aux gouvernements italiens actuels,
mais encore à d'autres semblables , et plus anciens,
18
206 DBS E8PCft4NCE$
chez iMN» et daei les autres peuples, à presque tous
les gouYememeuts chrétiens de l'Europe » tels qu'ils
sortirent du milieu du désordre féodal. Dans tous, la
puissance suprême fut tempérée par des conseils plus
ou moins bien organisés, plus ou moins indépendants,
et ce sont eux qui distinguèrent presque toutes les
monarchies européennes et chrétiennes de presque
tous les despotismes orientaux ; bien mieux que ces
deux principes de Thonneur et de la crainte, trop lé'
gèrement ou, peut-être, peu sincèrement prêches par
Montesquieu. Les gouvernements consultatifs qui sub*
sistent encore en Italie, en Autriche et en Prusse, sont
plus ou moins des restes de ceux qui existaient autre-
fois partout; bien que celui de la Prusse soit peut-être
une transition au gouvernement représentatif. Quelque
opinion que l'on puisse avoir de leur opportunité et de
leur durée , il n'est pas douteux qu'ils peuvent être
beaucoup meilleurs et plus sincères sous des princes
nationaux que sous l'étranger. Sous les premiers , les
conseiller^ peuvent être de bonne foi , le prince peut
les écouter avec coufiance, parce que leur intérêt
comme le sien est celui de l'État. Mais les conseillers
d'un prince étranger, on sont eux-mêmes étrangers,
et alors ils ont, avec le prince, un intérêt contraire à
celui des provinces gouvernées, dans maintes questions
importantes , et au moins dans celle très-importante
de l'indépendance ; ce qui fait qu'ils ne sont ni les
véritables conseillers de tout l'État, ni une atténuation
du très-grand vice des nationalités diverses ; ou bien
ils sont nationaux, et alors je leur demanderai à quoi
ils s'occupent, à quoi ils visent, qui ils servent, le
prince auquel ils ont prêté serment, ou la patrie envers
DE L'ITALIE. 207
laquelle ils sont liés sans serment? Sont-ils pour la fidé-
lité contractée ou pour la fidélité naturelle? Comment
se sauvent-ils de la duplicité? Gomment échappent-ils
aux scrupules » à Ja honte , au crime de trahison ,
inévitable d'un côté ou de l'autre ? Le prince croira~t-il
de semblables conseillers , qui ne peuvent lui don-
ner^des avis qu'en choisissant enti*e deux trahisons^
qui ne lui en donneraient pas s'ils étaient des hommes
simples et droits? Ainsi un gouvernement consultatif,
sur son propre terrain, ne peut demeurer sincèrement
tel sur le terrain d'autrui : il est mensonger et absolu
en Italie. Au contraire, les princes nationaux peuvent
non-seulement avoir des conseils véritables, mais en
étendre l'importance. Je sais un prince italien à qui
furent proposées, lors de son avènement au trône, di*
verses formes de conseils; mais lui, les laissant de
côté, en imagina une nouvelle et fort belle, une que je
dirais volontiers la forme la plus parfaite du gouver-
nement consultatif; celle qui se rapproche le plus des
avantages, quels qu'ils soient, des gouvernements re-
présentatifs. Cette organisation, toute nouvelle, au-
rait eu des conseillers perpétuels et presque au centre
de rÉtat, et des conseillers annuels provinciaux. Les
uns et les auti'cs auraient mis enjeu (certes sans dan-
ger) les deux éléments nécessaires à tout gouverne-
ment , la force conservatrice et la force progressive.
Ils auraient pris en considération, au moment oppor-
tun, les intérêts généraux de l'État et les intérêts par-
ticuliers des provinces (l). Ils Tauraient fait beaucoup
mieux sans doute que les conseils provinciaux prus-
(1) Noos regrettons qae Tauteur ne nous ait pas mieux expHqoé
comment cette forme de gouvernement aarait pu opér^ tant de
308 DE» BSPSRAMGBS
siens, de TinflueDce desquels Dieu veuille préserver Tl-
talie, quand elle ne paratt pas même bonne en Prusse I
car les provinces italiennes n'ont pas besoin d'être divi-
sées, mais unies. L'union des provinces danschacua
des États italiens est l'intérêt, le remède, l'espérance
de l'Italie dépendante, en attendant que soit possible
la réunion des États dans l'Italie indépendante.
11. Mais poursuivons, et recherchons tout ce qui
peut être péril pour l'étranger, et par suite, avantage
pour nos princes. Examinons si l'un et l'autre pourrait
résulter d'un gouvernement plus large ou même repré-
sentatif, sans nous égarer toutefois dans la discussion
théorique de la bonté plus ou moins grande de ce gou-
vernement ou de ses formes diverses, telles que nous
les voyons dans plusieurs monarchies européennes.
Il y a quelques années on portait aux nues tantôt
l'une, tantôt l'autre de ces formes, et on les prêchait
comme une espèce de panacée universelle, comme le
beau idéal de la liberté. On est passé aujourd'hui à
l'excès opposé ; il ei\est qui les dénigrent comme étant
toutes illusoires et insuffisantes. Eeut-étre ne serait-
ce pas s'écarter du vrai, que de dire que la publicité
est l'essence de ces gouvernements, et que partout où
elle existe il y a assez de liberté. C'est pourquoi les
différents systèmes paraissent aujourd'hui moins im-
portants que jamais aux hommes d'expérience ; le
plus important à leurs yeux est de n'en pas changer
souvent, et de fuir les révolutions. Quoi qu'il en soit ,
et pour nous en tenir à l'Italie, il est certain, bien
qu*on ne le sache pas assez , que ces désirs de liberté n'y
bien , el pourquoi , ayanl eu le IxMiheur d*étre inveotée par ua
prince, eUe n*a pas eu celui d'éUre adoptée. Ta ad.
DE l'itALIE. 200
sont que trop répandus aujourd'hui, comme ils t'étaient
ailleurs il y a quelques années. Je dis trop, en parlant
même de désirs modérés, parce que je voudrais qu'il
n'y eût qu'un seul désir, celui de l'indépendance; at-
tendu que chez les nations comme chez les hommes
plusieurs désirs sont moins forts qu'un seul, l'un nuit
h l'autre , et ils restent le plus souvent tous sans ef-
fet Ces désirs surtout ne sont que trop nombreux
sll s'agit de les réaliser sans les princes ou contre
eux , et il en résulte des éléments de discorde et non
d'union , des risques présenta pour des éventualités
éloignées, des périls et des avantages à Tiaverse de
ceux que nous recherchons , périls pour nous, avan-
tages pour l'étranger , retard et non progrès vers le
grand but. Nous avons vu de cela, il n'y a guère plus
de vingt ans, deux exemples très-divers : l'un moins
mauvais, lors duquel on espérait que la liberté vien-
drait des princes, ou tout au plus sans les princes; et
l'autre pire quand on la voulait contre eux. Tous
deux pourtant finirent par des invasions d'un et même
de deux étrangers, avec amoindrissement de l'indé*
pendance. Ce fait que les grandes innovations dans un
Etat se font mal et avec danger par un grand nombre
de personnes, et qu'il est nécessaire de s'en remettre
à quelques-uns seulement, n'y eût-il rien à craindre
de l'étranger, était très- bien connu des anciens,
même dans les républiques démocratiques. Aussi ,
quand ils avaient à. opérer une réforme dans l'État,
ils s'en rapportaient à un petit nombre de citoyens ,
ov{ même à un seul, à un Lycurgue, à un Solon, à des
décemvirs, à un dictateur. Machiavel ne l'ignorait
pas, et il en fit la remarque. Les Italiens du moyeu
18.
210 D£S ESt»BKAiN<lF.M
âge le savaient bien aussi, et en pareils cas ils confé-
raient un pouvoir discrétionnaire ( balia) à quelques
citoyens ou à un seul , pour opérer les changements
désirés* On voit donc que cette invention moderne
des assemblées constituantes ou conventions fut une
Idée véritablement rétrograde. Chacun a vu quelles
perturbations elles ont caqsées,.et pour combien de
temps y surtout dans les pays où la question de liberté
se compliqua de celle dé l'indépendance , comme en
Espagne. Or je ne puis ici qiie revenir à cet exemple
si beau que j'ai déjà Signalé ; à ces Irlandais qui ,
dans leur entreprise de liberté ou d'indépeiidanee ,
comme on voudra l'appeler , Se sont donné un dic-
tateur ou un prince, et obéissant à son moindre
signe, s'en remettent à lui, vont unanimement se
presser autour de lui, avec une sagesse quii vérîta-»
blementy est tout à la fois antique et chrétienne. Ce
qui fait la force (incontestable désormais, quel qu'en
soit le résultat) de l'entreprise irlandaise, c'est la
parfaite légalité avec laquelle la conduisent cette na-
tion et ce dictateur réunis. Ce qui peut faire la nôtre,
c^est la légalité au moins égale, sinon plus grande,
que nos princes peuvent donner à nos actes, et que nous
ne pourrions leur procurer sans eux. Que l'on ne dise
pas que les rebelles heureux fondent des droits nou-
veaux , de nouvelles légalités. Cela est vrai, mais à la
condition. d*étre heureux. S'ils ne le sont pas^ et ju^
qu'à ce qu'ils le soient , ce sont des rebelles ; ils ont
contre eux tous les geiis de bien , nationaux et étran*»
gers. Ceux qui, au contraire, suivent le droit actuel ,
la légalité, la légitimité (tous mots synonymes), dans
une entreprise bonne en sol , ceux-là réunissent à la
DE l'iTALI£* 211
bonté de la fin celle des moyens^ ils ont potir eux leur
conscience libre de tout remords, ce qtiî est une
grande force ; ils ont pour eux tous les gens de bien
et l'opinion publique, ce qui est Une très-grande force;
ils ont le temps à eux, ils ne dépendent pas dti ha-
sard, ils peuvent attendre Toccasion , de qui est la
force la plus grande danà une entreprise de longue
haleine. Je ne saurais souhaiter à ma patrie plus de
bonheur que celui-là, plus de force ou de vertu. Mais
la décision une fois remise aux prinées du point de
savoir s'il faut ou non passer à un gouvernement re-
présentatif, serait-il utile d'y passer? Parlons nette-
ment. Une pareille décision prise par les princes peut
être encore pleine de dangers, féconde en divisions,
elle peut distraire de l'entreprise de l'indépènclànce,
et dès lors être nuisible. Les assemblées délibérantes
ou parlements vivent des opinions diverses et de di-
visions. Telle est leur nature. S'il en est ainsi dans
lés parlements déjà vieux, dans les nations façon^
nées, habituées à ces débats publics, combien plus
éela se reproduirait-il chez celles qui y seraient neuves
et inexpérimentées. La France et TËspagne nous en
Ont donné de nombreux et terribles exemple^ , sans
compter ces quelques petits exemples italiens. La pre-
mière vertu nécessaire à ces gouverneipçnts est la
fermeté; la seconde, la tolérance mutuelle. Ces ver-
tus-là sont-elles les n6ti*es? Mais^ dira-ton, si nous
ne les avons pas, nous les acquerrons. C'est fort
bien ; qaais n'est-il pas fâcheux que cette éducation
doive se faire durant l'entreprise d'indépendance?
Mais, dira-t-on encore, on pourrait y habituer la
nation dans les assemblées consultatives. C'est au
212 aE3 B5PÉBANGES
mieux ; mais cette éducation à faire , cette pratiqae à
acquérir , ramènent et augmentent même le besoin
d*attendre tout des gouvernements nationaux, de s'en
remettre à eux, de leur laisser non-seulement la dé-
cision de l'opportunité en général , mais celle du
temps, du mode, de tout enlln. Gela peut paraître
triste aux impatients ; mais qu'y faire? C'est peut-être
un inconvénient , mais c'est une nécessité. Sans pa-
tience, il faut renoncer à faire de la politique, et
même à y songer. Celui qui ne veut pas admettre le.
temps dans ses calculs doit s'abstenir de calculer, et
les gens pressés peuvent se considérer comme Inca^
pables de cette liberté qu'ils désirent (I).
1 2. Mais en admettant le changement fait par quel-
que prince italien, fort de son propre courage, fort de sa,
confiance dans la fidélité antiqueetéprouvée deses peu-^
pies, fort d'institutions préparatoires et de l'expérience
du gouvernement consultatif ; en admettant qu'il ait
été fait à temps, bien fait et heureusement, il n'est
pas douteux que ce prince aurait mis en œuvre Tins--
trument le plus puissant de popularité et d'union; il
n'est pas douteux qu'à partir de ce jour, le péril de
l'étranger sur le sol italien se serait incomparable-
ment accru , que la plaie se serait envenimée, que son
agonie aurait commencé à sonner. Considérons posé-
ment les diverses conséquences qui en résulteraient
pour celui-ci. — S'il ne voulait pas permettre d'in-
novations, il se plaindrait, crierait, négocierait,
menacerait; mais le prince italien aurait une réponse
facile à tout cela en lui disant : Je suis souverain
(I) Toutes ce9 maximes sont belles et bonnes; mais, pour notre
compte, 00118 renvoyons le lecteur h nos notes, pages 46, 84 et IM.
DE L ITALIE. 313
comme voua^ et je fais chez moi ce que bon me sem-
ble. — Si à pareille réponse, les négociations étaient
rompues, on retirerait les ambassadeurs d*un côté, on
les rappellerait de l'autre, et l'on s'en passerait. On
a vu que je ne suis pas pour la politique d'isolement , je
ne crois pas qu'on doive y avoir recours spontané-
ment; mais si l'isolement vient des autres, il est peut-
être moins regrettable pour les petites puissances, déjà
presque en dehors de la diplomatie aujourd'hui adop-
tée en Europe. Chacun connaît un infiniment petit
prince italien, qui depuis treize ans, s'est isolé tout à
fait de la politique européenne, et à qui pourtant au-
cun mal n'en est arrivé. Or ce qu'il a fait par un mo-
tif , d'autres pourraient le faire pour une raison toute
différente, et sans plus de péril pour eux. De toute
manière l'isolement dont nous parlons ne serait rien
moins que complet, il se réduirait à une ou deux
puissances, et serait compensé par un rapproche-
ment plus franc avec une ou deux autres. Serait-ce une
cause de guerre? Il n'y a à cela de probabilités d'au-
cune sorte. La guerre ne se fait pas maintenant avec
un tort aussi évident que celui d'une puissance vou-
lant empêcher une autre puissance, souveraine comme
elle, d'exercer chez elle ses droits de souveraineté.
Cette puissance verrait se soulever contre elle dans
l'Europe entière toutes les opinions, elle aurait contre
elle le blâme de tous les partis, les armes de toutes
les puissances Intéressées à maintenir l'indépendance
italienne, telle qu'elle est du moins, et même de toutes
celles intéressées à maintenir dans son intégrité Tin-
dépendance de tous les États souverains. Si la guerre
se faisait enfin avec un aussi grand tort, malgré la
214 DKS ESPEBAJKCES
4
réprobation générale, en dépit de tant d'adversaires
d'un côté, d*un droit «nssi évident, de vœux 4Si uni-
versels et de tant d'assistance probable de l'antre, elle
se ferait quoi qu'il en dût arriver, et il n'y aurait pas
d'Italien , sujet ou non du prince libérateur, qui lié-
sitât à courir y affronter la mort, à envoyer ses fils
y faire le sacrifice de leur vie, et le succès de cette
guerre toute nationale ne serait pas douteux. — Mais
il est de beaucoup plus probable qu'elle ne se ferait
pas; qu'après les dépêches et les actes diplomatiques
de rigueur, l'étranger finirait par tolérer ce^qu'il ne
pourrait empêcher. Or cela serait de toute façon le
commencement de sa fin. En effet, ou il imiterait, ou
il n'imiterait pas le changement opéré. L'imiter serait
folie de sa part ; car si les gouvernements représenta-
tifs font quelque peur à des princes nationaux , ils
ne peuvent en faire jamais trop à un|)rince étranger.
Il n'y a peut-être qu'un exemple 'd'un gouvernement
représentatif subsistant sans grand péril sous un
souverain étranger i celui de la Hongrie sous la mai-
son d'Autriche; mais la résidence du souverain est
si rapprochée qu^elle peut être considérée comme
située eu Hongrie; à cette circonstance locale se joint
maintenant l'ancienneté du fait qui i^emédie à tout (1).
Mais croire que la maison d'Autriche subsisterait en
Xombardie^ non pas à\x siècles, mais dix ans, avec
un gouvernement représentatif, ce serait une folie
qui ne saurait venir à l'esprit de ce gouvernement
très-prudent, et qui, s'il était possible qu'elle lui vint,
(I) Il sufiit de savoir ce que c^est que ce prétenda gouverne-
uient teptéaenX&ilfideliberativo) de la Hongrie, pour ne tenir aucun
compte de cet exemple. TrAd.«
DB L ITALIE. 215
produirait sou effet naturei. La dernière supposition
est donc la plus probable, à savoir, que l'étranger n'i-
miterait pas cet exemple; que, voyant le mal irrémé-
diable, il se réduirait à traîner son existence chez nous
autant que possible ; et certes ce ne serait pas long. Le
voisinage d'un gouvernement national qui attirerait
à lui Tattention, les vœux de tous les Italiens^ qui
ferait envier aux sujets de l'étranger cette liberté et
œtte activité qui en seraient les fruits naturels ; qui
élèverait une de ces tribunes où tout se dit pour être
livré à la publieité; qui ferait naître une de ces opi-
nions générales auxquelles ne peut résister aucune
grande injustice, finirait bientôt par faire cesser Ta
plus grande de toutes, la domination étrangère. Or
l'étranger sait cela, il lèsent. Cest pour cela qu'il est
si résolu , si obstiné contre ce péril extrême pour lui ;
c'est pour cela qu'il met en ceuvre tout l'ascendant de
son infli^ence sur les princes italiens, pour les empé-
clier de se préparer, de laisser espérer, parler même ;
c'est pour cela que, dans plusieurs cas particuliers, il
a exigé d'eux des promesses. Mais de semblables pro-
messes ne peuvent les avoir engagés à toujours et
pour tous les cas; elles ne peuvent avoir détruit leurs
droits inaltérables de souveraineté. Elles ne peuvent
les avoir réduits à l'état de vasselage féodal; elles ne»
peuvent tenir contre leur droit de pleine puissance gé-
néralement stipulé et reconnu. Entre deux droits ou
devoirs en opposition mais également reconnus , le
plus grand détruit le moindre. Un prince reconnu
8onv€firain par un antre, ne peut être astreint à ne pas
faire ce qu'il croit utile au peuple qu'il gouverne sou-
verainement* L'imposture du Saint Empire est' finie.
216 DBS ESPBBAIfCES
13. Mais, Je le répète, il faut en général laisser les
princes italiens juges du moment et de la manière de
faire tout ce dont il a été traité dans le présent eha-
pître. Je vais dire ce que peuvent les Italiens qui ne
sont pas princes; mais j'ai voulu dire avant tout ce
qu'ils ne peuvent et ne doivent pas faire, pour dis-
tinguer d'abord les droits de chacun , ces droits exis^
tants dont il est du devoir de tout honnête homme
de partir toujours, et du devoir plus spécial des amis
de la liberté, qui n*est en somme que le respect des
droits de tous. — Pour peu que fassent nos princes,
s'ils font un pas de plus que l'étranger dans la voie
des progrès véritables, matériels ou intellectuels, du
gouvernement consultatif ou représentatif, ou n'im-
porte lequel , ils sont sur la bonne route, ils sont
même à leur poste sur la bonne route. Ce poste en
avant, ce pas de plus est l'essentiel ; quelque peu
qu'il soit en apparence, c'est beaucoup, c'est tout
pour les conséquences. Ou l'étranger s'arrêtera dans
cette position inférieure, et ce sera pour lui un désa-
vantage continuel y ou il voudra lui-même faire un
pas à la suite, et alors, pourvu que nous conservions
notre poste en en faisant un autre , il est possible de
le conduire à ce qui pour lui est un précipice. Toute
^a pensée est là. — Je sais qu'il en est à qui elle pa-
raîtra trop hardie, et que d'autres au contraire la trou-
veront trop timide. Mais je ne suis pas sans espérance
qu'elle pourra sembler modéréeét juste à ceux qui,
exempts de faiblesses, de duplicité et d'incertitude,
sont eux-mêmes modérés et justes. Si quelques-uns
trouvaient que ce soient là des choses qu'il eût été
bon de dire tout bas à l'oreille de quelque prince ita-
DK l'iTALIE. 217
lien, au lieu de les proclamer publiquement , je répon-
drais que, si je les avais crues mauvaises , je n'aurais
voulu les dire d'aucune manière ; que je ne les aurais
pas dites non plus si, persuadé qu'elles étaient
bonnes, je les avais jugées de nature à rester secrètes,
n'ayant l'oreille d'aucun prince pour pouvoir les y
déposer. Mais je crois au contraire que ces cachote-
ries, ces mystères politiques sont de vievx jeux ,
dont on se rit au temps où nous vivons. C'est le temps
des luttes à découvert, des politiques franches, publi-
ques, fortes; je crois celle-ci de cette nature, et c'est
pour cela que je l'ai exposée au grand jour, ce à quoi
il y a peu de mérite. Le véritable et seul mérite
appartiendra à celui qui , né ou à naître, aura le cou-
rage de mettre à exécution ce qui est facile à voir et
à dire, ce qui désormais a été vu et dit par beaucoup ;
car en Italie aussi cette première vertu politique, la
modération courageuse va augmentant, grâce au
ciel.
il
I'
I.
19
318 DBS ESPBAÀNCES
asasr
CHA.PITRE ONZIEME.
COMMENT PF.UVBNT Y CONTBIBUBB UTILBMBNT TOUS
LES ITALIENS.
• Ils qaldenu, qui ieeundum patientiam boni
opêrii, glorlam, et honorem, et ineor-
ruptionem quxrunt.
(Paul, ad Rom., Il t>-
1 . Nous avons fait une grosse part à nos princes dans
Tentreprise de Tindépendance par une bonne raison ,
c'est q\i'ils ont une part plus que grosse, ils ont toute la
puissance de nos Etats. Ceux qui prétendent exclure les
princes des espérances, des projets nationaux de l'Ita-
lie, sont comme certains liistoriens qui , ennuyés de
voir l'histoire moderne réduite trop souvent à n'être
que l'iiistoire des princes, affectent l'excès opposé
d'écrire l'histoire des peuples seuls : comme s'il était
possible de disjoindre les faits des uns et des autres,
comme s'il y avait moyen d'en former deux histoires
distinctes, comme si l'on pouvait refuser la plus
grande part d'histoire à ceux qui eurent la plus
grande part aux événements. Mais ceux là même, en-
suite, ou ils ne tiennent pas leur promesse et font des
histoires peu différentes des autres; ou bien ils les
font si dénuées de faits, si pleines de généralités que
eo ne sont plus des histoires, et ils retracent plus mal
DE LlTALIE. 3f9
que jamais la vie des peuples eux-mêmes. Or, il en est
de la vie tature dès peuples comme de leur vie passée :
on ne peut y considérer les princes seuls, ni les peu-
ples isolément dans tous les lieux où il existe un
prince ; ce qui est moins faisable encore dans les
pays où, que cela plaise ou non, que cela soit bien
ou mal, le fait d*oà il faut partir forcément, le fait
actuel , c'est que les princes ont toute la puissance.
— La part qui reste aux autres est loin d'être petite
pour cela ; qu'on ne s'en inquiète pas ; elle ne peut pas
l'être, par cette simple raison, que la volonté des princes
passe à peine de l'état de projet à l'exécution , qu'elle
devient l'œuvre de tout le monde. Si les peuples ne
peuvent rien sans les princes, les princes ne peuvent
rien sans les peuples. Il existe une correspondance,
une réciprocité, un cercle vicieux ou vertueux, mais
continu, d'actions des uns aux autres que nuls dédains,
nuls préjugés d'une part ni de l'autre ne sauraient
interrompre. Tout homme a dans un État , quel qu'il
soit, une activité quelconque en fait et en droit. Si
elle est dirigée vers une bonne un , mais en excé-
dant les droitspropres de chacun, elle vicie la fin, ell«
fait plus de mal que de bien, elle produit des luttes
et des divisions. Si elle est au contraire dirigée par
chacun vers une bonne fin j conformément au bon
droite elle devient l'activité louable de tous, l'acti-
vité, le mouvement , la force nationale ; elle est irré>
sistible. L'Italie doit accomplir une entreprise indubi-
tablement juste dans sa fin ; joignons-y une justice In-
dubitable de moyens et ne doutons pas alors d'une hen-
reuse réussite. Ces deux justices réunies l'obtiennent
souvent delà Providence, même dans les affaires pri-
220 DES SSPËBAINCËS
vées , mais plus souvent encore, je dirais presque tou-
jours, dans Jes entreprises d'un grand nombre d'hom-
mes, dans les entreprises nationales.
2. L'activité , la vie de tout homme s^ra considérée
par nous, ou comme publique, ou coname sacerdotale,
ou comme littéraire, ou comme privée»
3. La vie publique italienne se réduit à celle de
ministres ou de conseillers des princes, grands ou
petits. Chez nous le prince étant l'État, il ne peut y
avoir de serviteurs de l'un et de serviteurs de lantre.
Bien ou mal , cela est ainsi, et celui qui veut établir
une distinction s'attache à une chimère, non à la réa-
lité, et gâte tout II en est qui, puisant dans les gazettes
étrangères ces jalousies et ces dédains que les con-
seillers de la nation (c'est-à-dire les orateurs des
chambres) dirigent contre les conseillers de la cou*
ronne, en font l'application aux conseillers qui, chez
-nous, sont nécessairement ceux de la couronne, de
l'Etat et de la nation tout ensemble. De là une affecta-
tion d'indépendance personnelle , une condamnation
de l'ambition de gouverner qui peut convenir dans
les pays où il est possible de servir politiquement la
nation sans servir le prince, mais qui est bien risible
et plus encore dommageable dans un pays où cette
distinction étant impossible en réalité ^ tout ce que te
désir de servir TÉtat a de bon et de beau se rattache
au désir de servir le prince. C'est là assurément une
idée étrangère à ne pas adopter dans le cas où nous
nous trouvons (l). Avez-vous, croyez-vous avoir en
vous une âme indépendante , généreuse et forte ? ser-
vez le prince, ou l'État, ou la nation, car c'est tout un.
(DU faudrait dire plutôt où nout nom trouveron$; car , à Ia vé-
PB L*ITAL1B. 231
Personne ne rougit aiHcui^s de servir la nation, il n'y
a pas de motif pour en rougir ici. Il n*y a de lionte,
ici comme là, que dans la manière de s'en acquitter,
et ici comme là, il peut^ avoir, il y a de Tindépen-
dance. Ici comme là, elle a besoin d'être double, in-
dépendance des erreurs du peuple et de celles du
prince; la seule différence, c'est que Tune est plus
difficile là, l'autre ici. Mais la diversité des difficultés
importe peu à une âme vraiment indépendante ; elle
sait vaincre l'une et l'autre ou toutes deux à la fois.
Aucun prince, quelque absolu qu'il soit, ne peut tout sa-
voir ni tout faire par lui-même, aucun donc ne refuse
d'avoir des conseillers et des ministres. La différence
entre le prince absolu , le prince dans un gouverne-
ment consultatif et le prince dans un gouvernement
représentatif, c'est que le premier prend consdl cha-
que fois, sans aucune règle, de qui bon lui semble;
le second, de conseillers institués et choisis par lui;
le troisième , de ceux qu'il a nommés lui-même et de
ceux qui sont élus par le peuple. La différence est
grande sans doute; car les conseils donnés par les
élus du peuple deviennent, à peu de chose près, des
ordres pour le prince et pour ses conseillers. Mais an
total , plus un prince est absolu , plus ses conseillers
rilé , l'application des principes de rauteor, très-justes en théorie,
ne nous paraît ni facile, ni même opportune, tant que Papparence
seule de la complicité, volontaire ou forcée , des princes nationaux
dans les vues anti-nationales de l'étranger, pourra justifier la con-
duite de ceux qui préfèrent se tenir à l'écart des emplois publics,
pour ne pas se rendre eux-mêmes les auxiliaires de l'oppression.
Chez un de nos gouvernements nationaux et des moins résignés,
cette malheureuse apparence fut poussée jusqu'à la mesquinerie de
faire abattre l'enseigne d'une boutique, portant : Caffé d*Italia.
Trad.
19.
233 DBS BSPÉRÀilCËS
réunisseût d'attributions , et plus dès-lors ils ont de
devoirs à remplir. Ils sont, d'un côté, les seuls exécu-
teurs y les seuls interprètes, les seuls guides de la vo-
lonté du prince qui représente la volonté nationale;
ils sont, de l'autre, les seuls interprètes des besoins
et des vœux du peuple auprès du prince, les seuls
intercesseurs de l'opinion publique, les seuls orateurs
nationaux , les seuls anneaux de cette union entre
prince et peuple , utile et désirable partout , mais in-
dispensable à une nation qui se trouve en présence de
l'étranger, et plus encore à une nation qui cherche à
s'en délivrer. Du reste , cela dit sur l'importance et
la dignité des serviteurs de nos princes , contraire-
ment à l'opinion de ceux qui, non contents de juger
leurs actes, ravalent sottement leurs fonctions, parce
qu'elles ne brillent pas publiquement comme en d'an-
tres pays (manque d'encouragements qui ajoute plu-
tôt au mérite de ceux qui savent faire le bien sans
éclat), je ne m'arrêterai pas à ce qu'ils peuvent faire
en particulier pour l'indépendance : naturellement tout
ce que nous avons dit pouvoir être fait par les princes ,
qu'ils servent et éclairent sur toutes choses. Quant
aux détails de l^r coopération particulière, outre
qu'ils sont à l'infini et que ce n'est pas le lieu d'en
parler ici, toute suggestion de notre part serait peut-
être rebutée. Les fonctionnaires les plus élevés par-
fois , mais plus encore les employés inférieurs et les
plus infimes , sont parfois beaucoup plus jaloux
des détails qui les concernent que ne le sont d'ordi-
naire les princes de leurs tâches les plus importantes.
Les princes, habitués à réclamer l'assistance et les
conseils de certaines personnes, ne s'offensent pas qu'il
DB L ITALIE. Î2S
leur en soit donoé par d*autres , comme ceux qui sont
d'autant plus habitués à faire par eux-mêmes Irar
besogne tout entière, qu'ils sont plus bas dans la
hiérarchie. Les princes ont la pratique et Tamour des
grands intérêts, qui sont au contraire dédaignés par
ceux dont toute la vie se passe au milieu de minu-
ties, les seules affaires du monde à leurs yeux. Les
princes, placés au-dessus de toutes les classes de leur
sujets, n*ont point à maintenir cette distinction qui
est la gloire, le bonheur et parfois même la sécurité
de certains hommes d'affaires en petit , la distinction
entre la pratique et la théorie , entre le pouvoir et la
science, entre la faculté d'agir et celle de penser.
Nous ne serons pas, nous, aussi peu généreux. Nous
admettons avec plaisir que certains Italiens savent
s'élever du mérite de simples administrateurs à celui
de véritables hommes d'État, delà pratique courante
des affaires publiques à tout ce qui leur <^fre un but
utile et élevé, des préoccupations journalières à ces
soinsde l'avenir qui désormais sont communs aux prin-
ces, aux hommes d*Étàt et aux écrivains de quelque
valeur , ou plutôt à toutes les personnes éclairées et
généreuses. C'est vers ces véritables honmies d'État
italiens que se dirigent, après les princes, nos plus
grandes espérances.
4. Mais passons de ceux qui servent les princes
nationaux à ceux qui sont assez malheureux pour
servir l'étranger. En parlant des plus élevés d'entre
eux, nous avons déjà dit qu'il n'était pas possible que
le prince eût confiance en eux , ni qu*ils servissent
ensemble le prince et la patrie. Pour eux, c'est tout
l'inverse de ce qui a lieu dans les États italiens, dit
2*24 D£S ESPÉRANCES
ces devoirs ue font qu*un, et où celui qui sert bien son
prince sert bien l'État et Tltaiie entière. Il y a pour
eux 3eux devoirs divers, opposés, inconciliables.
Quiconque voudra entreprendre une pareille conci-
liation y perdra la paix ou Tintégrité de la conscience;
il vivra en la combattant jusqu'à ce qu'il l'ait fait
taire ; misérable d'abord , plus misérable après. Mais
il me semble que le cas est très-différent à l'égard
des fonctionnaires inférieurs, de tous ceux dont le
petit emploi est une profession importante pour eux,
mais non pour la patrie. Ceux-ci ne font guère ni
bien ni mal en suivant une profession qui n'a pas
d'influence sur les destins du pays , mais tout au plus
sur une province; il est d'ailleursdel'lntérét de la patrie
que cette province soit bien administrée et maintenue
aussi prospère que possible pour le jour où elle rede-
viendra italienne. Cette distinction n'est pas nouvelle
et ne m'appaiiient pas. Quand l'immortel Pie VII ,
l'Italien le plus courageux de son temps, fut indigne-
ment dépouillé de ses États , l'un des fonctionnaires
du spoliateur priait l'un des ministres du prince dé-
ix)uillé de rester dans un des postes les plus impor-
tants de l'État. Je tairai le nom du premier, mais je
dirai celui du second^ c'était monseigneur Lanté, alors
trésorier. Comme il refusait cette indigne proposition
de continuer ses fonctions : • Eh 1 quoi, disait l'autre,
« qu'est-ce que ces démissions , ces conjurations, ces
« ordres du pape d'abandonner les emplois ? A coup
« sûr, il s'occupe'peu de son peuple. Aujourd'hui, c'est
« vous, monseigneur le trésorier, demain ce seront
«t vos principaux chefs de bui»eaux qui se démettront,
« après-demain leurs seconds, et ainsi, peu à peu, le
r
])B l'italie. T2$
« trésor sera abandonné, et les revenus publics seront
« naal adnoinistrés par nous qui n'en avons pas Thabi-
« tude, qui ne sommes pas prêts à vous remplacer. » —
« Le pape , répondit monseigneur Lanté , n'a pas
« donné, de pareils ordres; il n'en a doimé ni à moi
« qui n'en ai pas besoin pour savoir que Je ne puis ni
M ne dois vous servir, ni aux employés inférieurs, dont
« l'emploi est la profession et la nourriture, et qui con*-
« tinueront. >• — Et sur l'insistance de son interlocu-
teur qui, mêlant la plaisanterie à la menace, lui disait :
«Mais c'est vous que nous voulons, monseigneut*
« Lanté, vous spécialement; et ceux qui ne nous
«obéissent pas vous^avez (faisant allusion
à Fénestrelles ou à quelques autres forteresses où
l'on conduisait les récalcitrants). » — « Mol, repartit
« monseigneur Lanté en souriant, je suis tout prêt:
« en sortant dechez moi pbm me rendre près de vous,
«j'ai fait tous mes préparatifs; ma voiture est en
« bas. » Ce fut ainsi qu'il renvoya la plaisanterie, et
il n'en fut rien de plus. — La même réflexion est à
faire, et à plus forte raison, pour les militaires italiens
au service de l'étranger: les uns levés de force, qui
sont en très-grand nombre, les autres volontaires,
qui sont peu. Dire des premiers qu'ils ne devraient
pas servir, autant vaudrait prétendre qu'ils devraient
résister au recrutement, ou faire un de ces soulève-
ments que nous avons déclarés toujours illicites et
nuisibles, de plus très-certainement inopportuns à
l'heure qu'il est. Il serait en outre grandement dom-
mage qu'un tiers des populations italiennes, que l'une
des plus belliqueuses perdît de nouveau l'habitude dés
armes, et ne se trouvât pas prête le jour où il pourra
226 DES ESPÉRANCES
devenir opportun etde devoir, pour toute lltalie armée,
de dire aux étrangers : Ou avec vous, ou contre vous,
selon que vous voudrez devenir les amis ou rester
les adversaires de noire patrie. Il me semble donc
que les volontaires eux-mômes sont à louer, et qu'il
serait à désirer de les voir en plus grand nombre,
surtout dans cette classe où ceux qui n'entrent pas
au service tombent d'ordinaire dans la nonchalance.
Nous avons déjà dit avec une entièrje franchise, et
nous répétons ici, qu'en toute autre chose que l'Italie,
les intérêts italiens et autrichiens sont identiques; que
hors de l'Italie, l'Autriche et l'Italie sont des alliées
naturelles. Toutes les guerres que rAutriche aura à
faire au nord et à l'est seront des guerres italiennes.
Le plus grand service que l'on puisse rendre à lltalie,
c'est de faire que l'Autriche soit victorieuse et con-
quérante de ce côté. A l'exception de l'archiduc Charles,
encore vivant, tous les grands capitaines de la maison
d'Autriche furent des Italiens : Alexandre Famèse,
Spinola, Piccolomini, Montecuccoli , et surtout le
prince Eugène de Savoie. Puisse-t-il en nattre un
pareil pour faire triompher la maison d'Autridie sur
la Baltique et sur la mer Noire I Puisse ainsi toute
la jeunesse italienne aider l'Autriche àde pareilleseon-
quêtes; elle avancerait par là d'autant notre indépen-
dance , et en s'en montrant digne et en payant notre
rançon. Une telle intention n'est pas de celles que
l'on tient lâchement secrètes; il faudrait la proclamer
publiquement, honorablement, militairement. Le
grand jour viendrait-il ensuite ? ou, ce qui en serait la
veille , une guerre contre un prince italien ? Il n'y
aurftit pas même besoin de suivre alors l'exemple
DE L'iTALlft. 227
(loué pourtant] de TAutriche , de la Bavière et de la
Saxe» quand elles passèrent d'un camp à l'autre, sur
le champ de bataille même ; il suffirait de cette ré-
sistance passive qui sied mieux à Thonneur militaire;
de quitter les armes sans les tourner contre personne^
de donner des démissions si l'on voûtait les accepter,
ou de rester prisonnier, ce qui; dans toute guerre,
n'est qu'une disgrâce vulgaire. Mais Tétranger n'en
viendrait pas là probablement. Son grand embarras,
quand les temps approcheront , sera le corps d'armée
italien, embarras d'autant plus grand, que celui-ci
sera plus nombreux et mieux exercé*
&. C'est pour moi une bonne fortune que le livre
de M. Oioberti me dispense de parler au long de l'ac-
tivité sacerdotale. Les prêtres sont encore plus jaloux
de ce qui les concerne spécialement que les princes et
les ministres des princes; et c'est avec raison. La vie,
les pensefs, les lois du sacerdoce sont un monde à
part, tout différent du monde séculier; un monde
interotédiaire entre le ciel et la terre. Celui qui n'y a
pas vécu et n'y vit pas est peu propre à en parler;
aussi les prêtres n'ont*ils de confiance que dans les
frétres. Lé livre de M. Gioberti est spécialement utile
ett œla. Il en est de même de tons les autres dont
il est Fauteur, et aussi de ceux de son adversaire,
M. Rosmini. Tous deux ont réveillé dans le sacerdoce
italien cette activité de pensée, qui est peut-être plus
nécessaire dans cette condition d'une si haute portée
que dans aucune autre des conditions humaii>es. Tous
deux ont senti et fait sentir la nécessité, pour le sacer-
doce catholique, d'accroître d'autant plus ses con-
naissances que roj^nion générale revient à lui davan-
328 DES ESPBBINCES
tage; tous deux ont placé le sacerdoce italien peut-être
au premier rang , certes à l*un des premiers dans
cette bonne et large voie. Je ne sais si je me trompe,
mais Je ne vois guère que deux Anglais , Wiseroan et
Lingard, qui puissent, en fait d'initiative à la colttire
intellectuelle^ marcher de pair avec les deux écrivains
italiens. Je ne saurais donc m*empécher de répéter ,
au risque de déplaire à M. Gioberti et à M. Rosmini ,
quand verrons-nous de tels chrétiens, tous deux
grands écrivains , tous deux catholiques , tous deux
prêtres, tous deux italiens, se donner la miin? Assu-
rément les divisions sont parfois utiles , comme l'un
des moyens employés par la Providence pour ranimer
toute bonne activité. Mais n'est-ce pas de toutes les
divisions, et surtout des divisions . ecclésiastiques ,
qu'il a été dit : Malheur à qui les excite ? Je ne cher-
cherai pas , moi profene , qui a fait naitre celle-ci, ni
à qui il appartient de la faire «esser , si cela est pos-
sible ; mais il me semble pouvoir dire que ce serait
beau pour tous deux, et, revenant à mon thème ita-
lien , que ce serait beau tout ensemble et bon peur
l'Italie, à qui sont funestes toutes les divisions nou-
velles , nécessaires toutes les bonnes réunions. Quoi
qu'il doive arriver, tous deux nous fournissent la
preuve que ce serait grand dommage d'exclure les
ecclésiastiques de la discussion des choses tempo-
relles , et de les renfermer dans le domaine spirituel,
comme le voudraient quelques-uns. Gela n'est pas
possible. Où est la limite du temporel et du spirituel?
qui la poserait? qui aurait cette autorité sur la terre?
Le chef des ecclésiastiques et de l'Église peut bien
dire de tel ou tel qu'il a dépassé les limites de ses
DE L'iTAtlE. 259
fonetiôns, de sa dignité, dans chaque cas particnlier ;
mais il lui est impossible de déterminer exactement
ces limites pour tous les cas. Le moyen âge a dis-
puté et combattu des siècles entiers sans résoudre la
question; les progrès de la civilisation laissent plus
de latitude à cet égard comme en tant d*autres , et ne
s'opposent qu'à des usurpations évidentes. Les discus-
sions ecclésiastiques sont, au surplus, moins à crain-
dre, msdntenant que jamais. Lé bruit qu'on fait des^
plus petites qui viennent à s'élever çà et là suffirait
pour prouver l'impossibilité qu'il en naisse de gran-
des. Ainsi, en redouter de bien sérieuses aujourd'hui
n'appartient qu'à des gens connaissant peu la civili-
sation présente, restés, au contraire, eu arrière de ce
que tout le monde sait, ayant gardé les rivalités, les
haines et les peurs d'autrefois (l). — Il en est de même
deceu^ qui les désirent. Certains hommes en Italie et au
dehorsappellentsur la chaire de GrégoireXVl un Gré-
goire YII ; mais ils n'y verront plus ni un semblable
p^tile, ni un Alexandre III, ni des Innocent, non
(1) C'est le cas de la question qui s'agite maintenant en France
entire le Clergé et l'Université. Les vieilles rancunes s'enveniment
au point de faire méconnaître aux hommes même les plus éclairés
l'une des meilleures garanties de progrès sanctionnées par la<;harte
de 1830, la liberté de l'enseignement. Si nous voulons être de bonne
foi, quand certains orateurs delà chambre des députés s'évertuent
à remettre en avant cette absurde théorie de VÊglise gui est dans
VÉtaty non VÉtat dans t Église^ et parlent A^un pouvoir ultramon-
tain comme d'ua épouvantai!, ^c'est à douter si c'est bien dans le
X fX* siècle que cela se passe.
Au demeurant et quoi qu'il en soit, le fait seul que cette question
aU pu être soulevée par le Clergé , lui prouve de combien l'indé-
pecdance (tout incomplète qu'elle soit encore) dont il jouit sous
un gouvernement représentatif l'emporte sur la servilité honteuse
qui lui procure quelque faible influence sous les gouvernements ab-
solus. Trad.
20
230 DES BSPSBAN€ES
plus qi;i*uii Jules II. La différence des temps est trop
grande, à ne compter même que du dernier. Depuis
lors , en outre des hérésies nouveUes, sont nées main-
tes civilisations, au delà des monts et an delà des
mers, en Europe et hors de l'Europe. Le tempsest passé
de la tutelle temporelle de la chrétienté; elle s*est
émancipée , elle gouverne elle-même les affaires tem-
porelles; et peut-être n'en sera-t-elle que pins dodie
à la tutelle spirituelle. Il est survenu de nos jours un
fiait important et auquel on n'a pas fiait assez d'atten-
tion. Pie VU sera grand dans l'histoire des papes,
non-seulement pour son immortelle résistance, mais
pour la dernière cause qui la motiva , le refus qu'il fit
à Napoléon , d'entrer dans la ligue contre l'Angle-
terre. Pie VU abdiqua par un tel refus et par les
souffîrances qu'il endura pour lui, cette ingérence
dans les affaires politiques de la chrétienté, où ja-
dis avaient brillé un si grand nombre de sespré*
décesseurs. Il ne les renia pas, mais il fit autremmt,
selon les temps ; il donna un exemple ; il commença
un âge nouveau pour la papauté; il nç rendit pas im-
possibles, mais difficiles, mais rares, ses Interven-
tions; il rendit surtout impossible aux papes, si Cela
ne l'était déjà, de se faire^ eux pontifes, chefs d'entre-
prises politiques, temporelles, et en particulier de cette
entreprise d'indépendance dans laquelle échouèrent
ce que le moyen âge eut de plus grands papes. — Il
n'y a ni aie regretter ni à tenter vainement de chan?
ger un fait désormais accompli. Laissons et le pape et
le sacerdoce tout entier à ces hautes et nombreuses
" fonctions plus ou moins spirituelles qui réclament de
nos jours leurs efforts soutenus. Ils ont à compléter la
DE l'ITALIB. 33 1
défoite (comm^eée par d*aiitres) de toute philoso-
phie anti-chrétienne; ils ont à vaincre lesTainquears
du XVIIP siècle; ils ont à se tourner, non plus contre
les matérialistes ou les sensualistes de ce siècle, ni
contre les panthéistes honteux ou vacillants du nôtre,
mais contre ces rationalistes qui sont le véritable dan-
ger , le péril déjà aperçu et désormais le dernier. Ils
ont aussi cette magnifique tâche de la réunion des
dissidents au catholicisme , qui semble se préparer de
tant de manières diverses , selon les lieux : ici, par les
études théologiques et le retour à l'autorité; là, par
les études historiques et le retour à l'unité; ailleurs,
par la vole de la pauvreté; ailleurs encore, par celle
des persécutions dignement souffertes; partout , par
les controverses et par les prédications opportunes.
Nous avons de cela un bel exemple italien, s'il faut
igouter foi aux nombreuses conversions faites en An-
gleterre par des prêtres rosminiens; exemple d'autant
plus beau, que là sont les espérances les plus pro-
ehidnes, et que les conversions y sont d'une plus
grande importance. Les prêtres catholiques ont de-
vant eux, en effet, cette autre tâche plus grande en-
core de la conver^on des infidèles ; cette œuvre , qui
depuis des siècles ne paraissait laisser d'autre profit
aux missionnaires que le martyre, et peu de conver-
sions individuelles ; mais quand la civilisation lui a
ouvert tant de voies nouvelles et rendu plus flaciles
les anciennes, elle aurait ûdt un pas immense le Jour
où l'Angletehre et le Catholicisme, dans leur avantage
réciproque, se réuniraient ou s'entr'aideraient , du
moins, pour l'accomplir. — Mais ce sont là toutes œu-
vres, toutes occupations que nos ecclésiastiques ont
332 DES ESPEBArtCES
eu commun avec ]e& prêtres étrangers. Une tâche par*
ticulièrement italienne, et, bien qu'indirectement, fort
utile à l'entreprise de l'indépendance , consisterait ,
consiste même pour nos ecclésiastiques , à propager
par l'exemple et par la parole l'exercice de toutes les
vertus. Je parlerai bientôt de l'importance des vertus
privées, qui, de tous les moyens de parvenir à Tindé-
pendance, sont, à mes yeux, le plus puissant. Je sais
que les prédications des ecclésiastiques doivent avoir
un but plus élevé que l'indépendance du pays , que
toute la vie terrestre des hommes ou des nations; mais
les vertus qui conduisent à l'un et l'autre but sont les
méipes, et quiconque provoque à les pratiquer, sert
à la fois à faire atteindre l'un et l'autre. Le plus grand
auxiliaire du libérateur irlandais est le père Mat^
thews , prédicateur , non ée politique, non de li-
berté, d'indépendance, mais de tempérance ^ d'absti-
nence des liqueurs enivrantes. Là, e^ hommes vrai-
ment grands, qui méditèrent sur les moyens de relever
leur patrie , comprirent bien que sa principale force
était la vertu , le vice sa principale faiblesse, et ils
attaquèrent le vice national. Chez nous ce n'est pss
celui-là> mais c en sont d'autres, et ils ne sont pas en
petit nombre. Les ecclésiastiques sont mieux que
personne à même de savoir quels ils sont, de les étu-
dier, de les poursuivre , de les corriger. Laissons-les
libres ; prions-les de le faire franchement , largement,
avec une confiance réciproque, sans craintes, sans
trop de, distractions; ils auront plus fait pour l'indé-
pendance, ils auront accompli une œuvre plus natio-
nale et plus ecclésiastique que s'ils eussent combattu
comme les moines espagnols , et négocié et gouverné
DB L'ITALIE. 233
comme lesAlbéroni , les Fleary, les Mazarin et les
Hieheliea des siècles passés , oxk cherché à dominer
tout comme les grands papes du moyen âge. Chaque
époque a son mode particulier ; la nôtre a celui dont
nous avons déjà parlé avec éloge, et qui consiste à
remplir chacun .sa propre tâche, à se mouvoir chacun
dans le cercle de sa propre activité. Du reste» si j'a-
vais à dire quelle classe d'homm^ me paraît, en
Italie, mieux s'acquitter de ses devoirs, exercer son
activité spéciale et actuelle, laquelle est plus préparée
pour les occasions, je n'hésiterais pas à répondre, les
ecclésiastiques (1), et je rappellerais le courage dé-
ployé par eux, de t808 à 1814. Assurément aucune
province, aucune classe d'Italiens ne montra alors
autant de force d'âme que ces prêtres dont on n'en
attendait pas autant. Je connais même un homme ,
tout jeune encore alors, chez qui un tel spectacle, une
telle surprise , les comparaisons, les admirations elles
hontes qui s'ensuivirent furent le germe de ces opi-
nions guelfes ou papistes , comme on voudra les ap-
peler , dont on l'a accusé depuis, mais dans lesquelles
il s'est confirmé de plus en plus à mesure qu'il a étudié,
et médité davantage.
6. Pour en venir maintenant à nous autres , gens
de lettres , il me semble surtout nécessaire de^ nous
garder de cette exagération de notre propre impor-
(I) Oui, pour les prêtres simples, pour les curés et même pour
certains ordres monastiques qui, vivant tous avec le peuple et
par le peuple, exercent et enseignent en général les vertus favo-
rables à la cause du pays ; mais nous n'oserions pas en dire autant
du haut clergé qui , se trouvant par malheur asservi aux gouver-
nements , ne sera franchement national que quand ceux-ci le vou-
dront francliement Trad.
20.
334 DES B8Pfifl4NCfi8
tance, dans laquelle tombent souvent, non-seulement
les hommes de peu de mérite pratique, mais encore
ceux qui ont peu de théorie. Ce défaut, de se passion-
ner exclusivement pour son propre métier , est le
défaut de tous les hommes à vue courte, n'apercevant
que ce qui est très-rapproché d'eux» On dit que les
lettres donnent naissance aux idées qui créent les
faits, qu'elles sont les institutrices des hommes, les
guides de Topiniou , qu'elles peuvent tout dans la
société ; mais Je ne sais si elles ont eu Jamais toutes
ces vertus; si ce ne sont pas, au contraire, les faits
qui le plus souvent ont donné naissance aux idées; si
la société y les opinions n'ont pas servi de guides aux
lettres; si les hommes d'action n'ont pas été les véri-
tables instituteurs , ou du moins les souverains mai-
tres des écrivains : la vérité est que Tinfluence des
uns et des autres s'est succédé alternativement et
toujours. On dit , en outre , que la puissance des let*
très s'est accrue à notre époque par la muitipKcatio&
des écrivains et des écrits. Mais les écrits sont comme
toute autre marchandise : l'abondance en fait baisser
le prix. La fadlité d'écrire , d'être imprimé sans firais
ou avec profit, a fait devenir écrivains beaucoup de
gens auxquels manquait plus ou moins la faculté na«
tnrelle d'écrire, beaucoup qui ne l'ont pas développée
par l'étude , beaucoup qui » ne travaillant pas leurt
productions , n'emploient pas tous les moyens qu'ils
ont, ou , ne méditant pas , en font un mauvais usage |
il en résulte que la marchandise, déjà dépréciée par
la trop grande quantité , s'avilit de nouveau par la
mauvaise qualité. La vérité est que, d'une part, ces
vastes travaux littéraires, élaborés avec soin, qui fii-
DB L'tTÀLlB. 235
rent ftéquents dans les deux on trois demien^ sièdes,
deviennent de Jour en Jour plus rares ; que de l'autre,
cette attention générale qu'il ét^it d*usage de leur ac-
corder, le devient bien plus encorCé Tout s'est rape-
tissé de nos Jours : nous avons la monnaie des gros
livres, des longues études, des grandes réputations.
ie ne voudrais pourtant pas le déplorer trop, comme
font quelques-uns, ou plaindre la société tout entière
de cet accroissement du nombre des écrivains et de
c^te diminution de leur crédit; Je croirais plutôt que
la société y a gagné des vérités plus nombreuses,
que celles-ci sont devenues plus claires, que l'ins-
truction plus généralement répandue doit être pré*
férée à celle qui a plus de profondeur dans quelques-
uns^ que l'aristocratie la plus absurde et la plus
tyrannique à vouloir maintenir serait celle des let-
tres, et qu'en somme, la puissance de l'instruction,
en général , s'en est accrue , et surtout celle de la
bonne instruction. Mais, dans tous les cas, il n'est
pas douteux que la puissance de chaque écrivain en
particulier ait diminué ; de même que dans une ar-
mée victorieuse , on tient peu compte- de tel ou tel
guerrier personnellement, quelle que soit sa vaillance,
qui le ferait grandement priser dans une armée no-
vice ou battue. — Mais cette influence des écrivains
est diminuée; elle va diminuant en Italie plus qu'ail-
iers , et diminuera chaque Jour davantage , tant que
dureront les conditions présentes. Les écrivains ita-
heo& ont , non-seulement à vaincre leui*s émules de-
venus plus nombreux , mais encore des rivaux placés
dans une condition plus avantageuse. Celui qui écrit
sous la peur de la censure , forcé de calculer , de
236 DE» ESPéBA;<GES
mesurer, de ilraer chaque phrase, chaque parole,
pour la faire passer^ comme ou dit ; celui qui est con*
traiut d'assouplir ses idées ne pourra jamais rivaliser
avec des écrivaips qui s'expriment nettemcQt, sans
tant de précautions. A rien ne sert de dire aux; Ita-
liens : Lisez les livres italiens , lisez-nous ^ ne Usez
pas les livres étrangers. Les Italiens reviendront tou-
jours à ceux-ci , parce qu'ils seront toi:gours plus
dairs, plus faciles, plus agréables, plus utiles à lire,
tant qp'ils seront plus librement écrits. Nous avons
déjà admis , en parlant de nos princes , qu'une cen-
sure préventive était peut-être une nécessité politique
de leurs gouvernements; mais c'est de toute manière
un malheur , une impuissance littéraire qu'il est jus^
de signaler lorsqu'il s'agit de ce que peuvent ou non
les écrivains italiens. Voyons une fois le fait comme
il est. Le soin principal des étrangers est d'exposer à
nu leur pensée, de la rendre claire et limpide; le soin
principal des Italiens qui écrivent en Italie est de la
voiler le plus possible. Dans les premières années du
siècle , quand la censure fut rétablie par Napoléon et
par ses successeurs (et rétablie avec une rigueur d'au-
tant plus grande que les temps paraissaient plus dan-
gereux ) , ceux qui auraient vouhi écrire, s'indjgnant
contre un pareil joug ^ s'abstinrent d'écrire ou écrivi-
rent très-peu ; puis, vers le quart du siècle, on finit,
comme il arrive d'ordinaire , par tourner l'obstacle
qu'on ne pouvait vaincre : chacun chercha à s'arran-
ger de son mieux en recourant à la ruse contre la
force. Les écrivains s'aperçurent qu'il y avait moyen
de dire encore beaucoup avec la censure. La flexibi-
lité de la parole offre des ressources infinies. A un
DB L*lTAtIE. 337
nom particulier qae Ton proscrivait, on substitua
un synonyme qui fut admis ; à une idée complète, une
qqi germait à peine; à une pensée précise, tine entor-
tillée;, à une conception claire, une nuageuse. On
compta sur Tintelligence du lecteur; on espéra qu'il
comprendrait : c'est ce qui arriva, le pins souvent. La
pénétration italienne, l'identité des intérêts, la géné-
ralité de certaines opinions rendirent possible un style
approprié, conventionnel, une espèce de jargon,
entre les écrivains et les lecteurs ; artifice illicite, sans
doute, s'il avait pour but d'exprimer des choses illi-
cites, et légitime pourtant, s'il tendait à un but légi-
time. Mais Tartiâce, même pour ce qui est licite, est
toujours un malheur. La parole n'est belle qu'autant
qu'elle est complète et limpide. Il arrive parfois qu'en
trompant la censure on trompe aussi le lecteur; par-
fois l'intelligeuce habituelle de l'argot vient à man*
quer entre l'écrivain et le lecteur, et de toute cette
appropriation natt une littérature adaptée aux cir-
constances du moment, ténébreuse, moins belle,
moins utile et parfois nuisible. On traite davantage
les genres dans lesquels on peut parler en apparence
d'une chose et d'une autre en réalité, les genres obs-
curs; la confusion des pensées, le mensonge des
expressions, devenus les vices de la parole , menacent
de passer dans les actions nationales. Les Italiens qui
écrivent et font imprimer au dehors peuvent seuls
sortir de pareilles difficultés, se corriger de ces vices,
échapper à ces périls, à cette honte, fonder une lit-
térature italienne non appropriée en présence de celle
qui subit l'appropriation , et faire autant et peut-être
p<«s pour notre patrie que les étrangers pour la leur.
338 D£$ BSPÉBANCES
C'est à eu^ de savoir profiter de cet avantage et d'en
user avec cette modératioD qai est de devoir plus
étroit pour ceux tfui sont plus libres; c'est à eux de
travailler avec cette ardeur qu'on ne saurait avoir si
l'on ne peut donner carrière à toutes ses facultés ;
c'est à eux de ne pas oublier la patrie pour les nations
qui leur donnent une noble et généreuse hospitalité.
'^ Mais Dieu me préserve de décourager même ceux
qui écrivent et font imprimer en Italie. J'ai voulu
uniquement^ ici comme ailleurs, écarter ces fausses
errances qui, en ne se réalisant pas, laissent au bout
du compte plus découragé que jamais celui qui a été mal
à propos encouragé. Je crains que celane soit arrivé
à plusieurs de nos écrivains, même des plus distingués,
de ceux dont les ouvrages ont eu le plus d'influence
en Itaiie ; je crains qu'après avoir comparé le résultat
de leur travail aux difficultés subies^ il ne leur ait
paru bien peu de chose, et que leur main n'ait laissé
tomber la plume , quand elle aurait pu être encore
très-utile à la patrie. Ceia ne serait peut-être pas
arrivé si , dès le début, ils avaient bien prévu la fai-
blesse de l'effet à attendre. Nos écrivains les plus
élevés se trouvent, par le désavantage des conditioni
italiennes » ravalés au rang des écrivains étrangers de
second ou de troisième ordre. Ceux-ci savent bien ne
pas pouvoir acquérir la gloire d'un Byron, d'un
Walter Scott, d'un Goethe, d*un Alfléri ou d'un
Chateaubriand, ni produire des effets pareils à ceux
qu'ils ont obtenus; mais ils n'en persévèrent pas
moins, soit parce qu'une réputation médiocre leur
parait encore désirable à défaut d'une grande gloire,
soit plutôt parce qu'ils considèrent comme un devoir
Dt L*ITilXIR. tZU
d^caiployer diaeiin, an profit de leor patrie^ lei fii-
dikés que lear a accordées la Providence. PounpKn
les nôtres ne feraient-ils pas de même? Ils ne pea-
Tcnt écrire clairement, nettement, avec des termes
propres? qa*ils écrivent obscarément Ils ne peuvent
écrire avec liberté ? qu'ils écrivent avec des entraves.
Ils ne peuvent écrire tout? qu'ils écrivent la moitié ,
le quart, ce qui leur est concédé. De ces trois précep-
tes : écrire la vérité, rien que la vérité, toute la vé-
rité, les deux premiers peuvent toujours être suivis ,
même chez nous; quant au troisième, conformons-
nous-y autant que nous le pouvons; le Dieu de misé-
ricorde dans le ciel et nos compatriotes sur la terre
nous tiendront compte un jour d'une vie aussi pleine
d'angoisses, aussi tourmentée, aussi riche d'ennuis
intérieurs, aussi pauvre de compensations extérieures
que l'est celle de l'écrivain italien. Sauf deux ou trois
de nos compatriotes écrivant actuellement en Italie ,
le reste, tous tant que nous sommes, aura probiUde-
ment près de la postérité, comme il a près des étrim-
gers, peu de mérite littéraire; mais peut^tre ne nous
en accordera-t-on que plus celui de la vertu. Au sur-
plus, peu importe ce que l'on nous accordera, pourvu
que nous remplissiims, nous aussi, notre devoir en-
vers notre patrie.
7. Une existence de beaucoup plus heureuse est
réservée parmi nous aux savants, aux artistes, à
tous c^ix qui consacrent leurs facultés à des travaux
étrangers à la politique , à l'histoire , à la philosophie.
Ceux-là se trouvent plus ou moins dans les mêmes
conditions au dedans et au dehors de l'Italie, et s'ils
ont aussi à souffrir du grand nombre de leurs émules,
240 DES ESP£aAi!TGES
ils n'ont du moins à gémir d'aucune condition parti*
cuiièrement italienne. Or, ils peuvent tous servir la
patrie au delà peut-être de ce qu'ils pensent : par leur
gloire personnelle d'abord , qui revient toujours à la
patrie, et dont il lui sera tenu compte au grand jour
où ses destinées dépendrout de la somme de respect
qu'elle aura su acquérir. Nous avons vu la Grèce de-
voir en grande partie son indépendance à son ancienne
glœre^ à la gratitude des nations qui se reconnaissent
redevables envers elle d'une civilisation et d'une cul-
ture intellectuelle bien anciennes et désormais étein-
tes. C'est même peut-être une honte de notre époque,
que ces nations aient plus tenu compte de cette gloire
antique aux Grecs actuels que de leur qualité de Chré-
tiens. Mais il en fut ainsi. Or, les mêmes nationd eu-
ropéennes auraient aussi une semblable dette, et moins
vieille, à payer à l'Italie : la dette de la civilisation et
des lumières modernes et chrétiennes. Elles ne la re-
nient pas, quoi que beaucoup de nous en disent. Elles
replient les exagérations que nous faisons ; elles re-
nient les fausses et petites suprématies auxquelles ndus
prétendons en sus de celle véritable et grande que nous
eûmes ; elles renient ^surtout sa continuation actuelle
et la probabilité de celle à venir. Nous sommes à leur
égard comme des bienfaiteurs rappelant et exagérant
leurs bienfaits, ou comme des nobles qui , en rappe-
lant et en exagérant leur noblesse, la font prendre en
aversion à tout le monde. Ne prenons pas nos bienfaits
et notre noblesse, et l'on en reconnaîtra plus facilement
et ceux-là et celle-ci ; ne dénigrons pas chez des na-
tions sœurs des Connaissances et une civilisalion dont
nos ancêtres ont répandu 4es germes dans leur sein ;
DE l'ITALIE. 241
ne Dous montrons pas surtout leurs descendants dé-
générés, et le jour viendra où noua recueillerons aussi
les fruits de la gloire italienne et de la gratittfde
étrangère. — Du reste, tous les arts , toutes les scien-
ces peuvent, même directement , servir la patrie, la
faire avancer vers ses destins futurs ; car les sciences
et les arts peuvent contribuer, chacun pour sa part,
à ces vertus qui ont tant d'influence sur l'avenir. Ne
voulant pas m'étendre . je ne sais si je parviendrai à
faire comprendre ma pensée. Mais il me semble qu'il
y a une musique vertueuse et une qui ne Test pas, de
même pour la peinture, pour la sculpture, et je dirais
aussi pour l'architecture. Gela ne saurait être douteux
pour la musique : exprimant les affections , les senti-
ments de l'âme, elle peut exprimer ceux qui sont ver-
tueux et ceux qui sont vicieux ; elle est donc vertueuse
si elle rend les premiers aimables , odieux les autres ;
elle est vicieuse si elle agit en sens opposé. Il faut en
dire autant à cet égard de la poésie et de la littérature.
La peinture et la sculpture sont dans le même cas.
Depuis quelques années , on en est venu à choisir des
sujets nationaux qui , plus voisins de nous que ceux
de l'antiquité grecque ou romaine, ont poul*nous
plus d'intérêt. Mais cela serait à faire plus souvent ,
tant de la part de ceux qui commandent que de celle
des artistes. Il y aurait surtout un progrès à faire
dans le choix de pareils sujets. Il ne suffit pas de nous
retracer quelque fait du moyen âge, où ce qu'il y a
de plus remarquable, c'est la richesse des costumes,
des satins, des velours ou des armures. On devrait
choisir plutôt d'illustres exemples de vertu , des faits
où brillât surtout le noble sentiment dé l'union
21
3 «3 DSS BSPÎUANGES
et de t^riépeiKlaiiee , des faits glorieux, non pas
seulemeiit pour une proviDce, mais pour la patrie
commaney pour toute la nation. Ou en trouverait
certainement dans ces treize siècles> durant lesquels
s'est continuée jasqulci ^'entreprise, dans ceuK parti-
culièrement qui s'écoulèrent de Grégoire VU à la
paix de Gonstailce, époque dont nous avons dit qu'elle
est la plus belle de Thistoire italienne. Lettres , scien-
ces , arts , et tout ce qui est apte à faire sentir , à faire
penser noblement , devraient rechercher à Tenvi tout
ce qui peut rappeler , louer , faire renaître , avancer ,
exalter , développer les deux vertueux sentiments de
l'union et de Tlndépendance ; devraient les faire péné-
trer par tous les sens dans les âmes italiennes , en
importuner les étrangers par tous les sens.
8. Mais il y a quelque chose de plus efficace encore,
et cela est au pouvoir non-seulement de tous ceux
qui ont une activité , une vie exceptionnelle, princes,
hommes d'Ëtat , prêtres, écrivains , savants ou artis-
tes, mais aussi de chaque Italien d'une condition
privée. C'est ici que je désirerais avoir un esprit et
une autorité capables de persuader non plus quelques*
uns de mes compatriotes , mais tous. Je les exhorte-
rais à se compter» et à conclure qu'une nation de vingt
millions d'hommes est invincible si elle est unanime
et vertueuse. L'unanimité et la vertu sont les deux
conditions de l'indépendance. La vertu sans l'unani-
mité, l'unanimité sans la vertu ne serviraient à rien.
— Or l'unanimité est plus avancée qu'on ne croit.
Nous avons repoussé les différents songes italiens,
parce qu'ils sont à rejeter tant qu'il en restera une
ombre. Nous avons parlé, selon que nous croyions,
1>E l'italir. 243
et croyant que ce sont les rêves d'un petit nom-
bre , des rêves prêts à s'évanouir, sans que nous ou
d*autreâ écrivains ayons besoin de nous en mêler,
rien qu'en laissant faire le simple bon sens italien ,
éclairé par les dernières expériences. Mais les songes
une fois évanouis, la vérité restera nue et une , et la
vérité, c*est Funanimitéé La division territoriale de
ritalie n*y est même pas un empêchement Les trois
quarts du pays sont assez indépendants pour qu'y
soient nés et s'y soient accrus Tidée , Tamour , le
désir, la volonté de Tindépendance complète; pour
que tout sujet d'un prince italien se persuade, s'il ne
l'est pas encore , qu'elle ne sera complète que lors-
qu'elle sera commune à tous les sujets italiens de
l'étranger ; pour que chacun y professe ouvertement,
hautement, cette opinion ; pour qu'en la propageant»
en la transmettant à l'entour de soi et derrière soi,
elle pénètre dans les conseils des princes et dans l'es»
prit des princes, si déjà leur propre nature ne la leur û
pas inspirée. — Quant aux provinces soumises à
l'étranger, faisons à cet égard l'éloge de nos ffères;
hommes et femmes, jeunes et vieux, tous, instruits
ou seulement ayant reçu quelque éducation , y sont
encore pins unanimes que les sujets des princes na-*
tionaux. Gela est naturel^ ils sentent à chaque ins-
tant, ils ont constamment pour les tourmenter,
non quelques-unes, mais toutes ies épines de la
dépendance, qui, véritables supplices pour toute
âme élevée , pour tout esprit cultivé , vont nécessai-
rement atteindre aussi la classe inculte et ignorante;
yeutH>n des faits, des signes , des manifestations de
cette unanimité ? on les trouvera dans Téloignemeut
214 4 DES ESPÉBAMCES
OÙ presque tous se tienuent du gouvernemeot^ de la
cour étrangère , de cette famille .impériale qu*0Q
estime pourtant comme souveraine dans ses domaines,
qu'on admire partout comme famille privée ; dans
cet éloignement de tous et de chacun , à l*égard de
ces étrangers, quelque estimables qu'ils soient person-
lement. Ces signes, ces protestations, on les trouvera
dans l'antipathie pour cette nation germanique, que sa
bonté naturelle, son caractère paisible et son amour
intelligent des arts rendraient autrement la plus sym-
pathique à la nation italienne, qui verrait en elle une
sœur ; on les reconnaîtra dans cette abdication géné-
rale de toute activité publique et militaire, doulou-
reuse, n'en doutons pas , à nos compatriotes , naturel*
lement actifs, et qui, s'ils poussent trop loin, comme
je le crois, cette abstention, n'en prouvent que mieux
toute l'horreur que leur inspire la dépendance. Mais,
dit-on , il n'en est pas de même tout près d'eux , à
Venise. Serait-il vrai qu^un peuple indépendant du-
rant mille ans aurait appris en moins de cinquante à
se plier à la dépendance ? Si cela est , ce serait «ne
grande preuve de la corruption de son ancien gou-
vernement qui aurait à tel point dégradé ce peuple ;
ce serait un puissant motif pour n'en pas regretter la
chute ; de laisser là le passé pour se tourner v^rs un
avenir meilleur et tout différent. Mais nous ne croyons
à un tel avilissement de la part d'aucun peuple italien;
nous ne croyons pas en tout cas qu'il puisse durer au
milieu de l'unanimité italienne , et de l'admirable fer-,
meté lombarde. '— Ces protestations, cette unanimité
ont eu elles-mêmes une bien autre efficacité que les
sociétés secrètes, les conjurations ou les soulèvements.
DB l'iTAL1£. 24Ô
Les sociétés secrètes se vainqueut par les moyens de
police , les conjurations par les supplices , les soulève-
ments par la force. Mais quelle force, quels supplices,
quelles mesures de police peuvent suffire à vaincre
une résistance passive , unanime y quotidienne , dans
tous les lieux publics ou privés, de tout national di-
sant à tout étranger : a Vous êtes des gens comme il
«faut, aimés, estimés 9 heureux dans vos foyers,
« dans votre pays ; mais vous êtes ici , et vous y serez
« toujours repoussés de la société, laissés seuls entre
« vous , montrés au doigt, méprisés plus qu'exécrés,
« comme les aveugles et serviles instruments d'une
« injustice flagrante , d'une injustice qui est une folie
t dans l'intérêt même de votre maître. » Je ne suis pas
seul à admirer de semblables protestations ; Tltalie et
l'Europe entière les admirent. Elles les admirent^ et
peut-être s'étonnent qu^eiles n'aient pas encore pro-
duit plus d'effet;
9. Pourquoi n'en produisent-elles pas davantage ?
Pourquoi tient-on si peu de compte de cette unani-
mité? Précisément parce qu'elle ne sufût pas sans la
vertu. Les nations sont entre elles comme les hommes,
qui ne tiennent compte des protestations et des me-
naces que de la part de ceux qui sont forts, actifs ,
vertueux. Cette distinction de Montesquieu , que la
vertu est la nécessité, le principe des républiques seu-
les, n'est pas vraie; s il en était ainsi, ce serait, en
définitif, la seule forme de gouvernement bonne et
possible. Mais la vérité est que toutes les nations, sous
quelque forme qu'elles, soient régies, ont besoin de
vertu ; que la vertu est le principe de tout gouverne-
ment pour les nations indépendantes , le principe de
21.
240 DKS ESPÉBAfVCES
riudépendaDce pour celles qui sont asservies; d*où
résulte qu'elle est nécessaire surtout à celles-ci. Il n'est
pas vrai non plus, comme le disent Montesquieu et
tant d*autres^ qu'il y ait deux vertus, l'une publique,
l'autre privée : ce sont plutôt deux formes^ deux appli-
cations de la même vertu. La vertu publique ne peut
être exercée que par un petit nombre, dans quelque
nation que ce soit, par extrêmement peu dans celles
qui ne sont pas libres , par nooins encore dans celles
qui sont dépendantes ; elle n'est même exercée d'or-*'
dinaire par personne dans ce qu'elle a de difficile ^
quand' les temps sont faciles. Mais la vertu privée est
commune à tous, sous tous les gouvernements, dans
tous les temps, et plus encore. dans ceux qui sont&*
ciles et tranquilles. Les vertus nationales se composent
des deux sortes de vertus, publiques et privées $ il peut
se trouver pourtant une nation à qui manquent les
moyens de pratiquer presque aucune vertu publique,
mais qui , en possédant beaucoup de privées , ait une
somme de vertus natimiales supérieure à celle d'autres
nations où il y aurait plus de vertus publiques : or,
la somme des vertus nationales, de quelque manière
qu'elle soit formée^ est en définitif ce qui impose à
autrui l'admiration ou le respect, selon l'oceurrenee*
£n Italie, les vertus publiques ne peuvent, de notre
temps, être que rares; delà, pour nous, la nécessité
d'accroître, de multiplier les vertus privées, si nous
voulons avoir à présenter une somme à notre avan-
tage, un total imposant. Ainsi l'objet important. Je
ne dirai pas de nos pensées, de ces pauvres pensées
que nous exposons ici tant bien que mal , mais de
celles de tout bon Italien , doit être : de recherdier
DE l'italie. 247
si ces vertus privées existent ou non en Italie; si etks
nV existent pas, comment chacun peut les y faire re*
naître par ses propres moyens; le prince on Thomme
d*État par les lois; le prêtre par les prédications;
l'homme iDstruit par les productions de l'esprit ; tom
par Texemple principalement , qni est le moyen le
pins efficace et au pouvoir de chaque particulier.
Mais c'est ici que^ si je dis ma pensée tout entière,
je serai traité de faiseur de morale, de pédant^
tl'homme austère et de mauvaise humeur, de tartufe ,
ou (comme disait Botta) de capucin, et que sais*je
encore? Et^ bien pis que tout cela, on dira que Je
n'aime pas ma patrie si je vois ses vices ci en fais
l'aveu pubKc. Je n^gnore pas que le meilleur moyen
de se l^aire ahner est de fermer les yeux sur les dé-
buts pour ne voir que les vertus et lés beautés. Mais
de qui se faire aimer? De cette espèce de personnes
à qui Dante, avec son autorité propre et la rudesse
de son temps, osait comparer trop justement l'Italie,
mais à qui je ne croirais pas juste de la comparer au*
jourd'hui , espérant qu'elle ne désire pas être aimée
ainsi. Et puis, si c'e$t la manière la plus facile de se
faire aimer, ce n'est pas la bonne; ce n'est pas aimer
l'objet préféré plus que soi-même, en lui et pour lui ;
ce n'est en aucune façon l'amour vrai, l^amour éner-
gique. Ce n'est pas ainsi qu'aimèrent ni Dante, ni
Alfiéri, ni Parini; et moi, qui ne saurais les imiter
dans leur génie, je voudrais au moins les imiter dans
leur amour. -^ Je dis donc que ce n'est pas désormais
l'unanimité , ce ne sont pas les opinions, ni rien de ce
qui dépend de Fesprit, ni peut-être les che& de l'en-
treprise qui manquent à l'Italie; ce qui lui manque,
248 DES fiSPÉttANCfiS
sinon : absolument, à coup sûr comparativement, c'est
la vertu sévère, forte, suffisante. Je dis qu'elle nous
manque, en comparaison des autres nations chrétien-
nes nos contemporaines; de l'Angleterre peut-être^
quoique non catholique ; de la France peut-être, quoique
sortant d'une révolution ; et peut-être aussi de TAUe-
magne elle-même, qui nous maîtrise. C'est là le grand
mal. Je ne me mettrai pas à détailler et à discuter les
faits, ce serait pour n'en pas finir. Mais qu'on ne vienne
pas me dire, avec un scandale affecté et une componc-
tion corruptrice, que ces nations hérétiques ou ce peu-
ple révolutionnaire ne sauraient être plus vertueux
que nous, ni même vertueux en aucune façon. Les na-
tions hérétiques sont telles dans les dogmes ou dans
quelque point de morale, mais elles ont en somme tout
ce trésor de moralité chrétienne, principe de toute
vertu , de toute civihsation , de toute culture intellec-
tuelle et de tout progrès. Quant aux révolutions , Je
dis que les nations qui y entrent sont immorales, non
celles qui savent en sortir. J'en appelle d'ailleurs à
tant d'Italiens qui connaissent ces nations , non pour
avoir voyagé au milieu d'elles en courant , mais pour
y avoir été en exil , y avow vécu de quelque manière
que ce soit , longuement , à demeure dans les capi-
tales , dans les provinces , dans le sein des familles.
Malgré les regrets donnés à la patrie refusée à leurs
vœux, ils nous ont raconté, ils nous racontent encore,
avec une sainte envie, la bonté, l'union qui régnent
dans les familles, la sévérité, l'activité, lamâleénergie
de leurs mœurs. J'en appelle ensuite , pour l'Italie , à
ces étrangers qui parlent de nous dans leurs écrits,
non à ceux qui écrivent contre nous, au contraire, à
DE L ITALIE. 349
ceux qui nous sont le plus favorables et se montrent
plus enthousiastes à notre égard , à un Goethe , à une
Staël, à un Byron, à un Lamartine, et à d'autres sem-
blables. Eh bien ! comment ceux-là mêmes se passion-
nent-ils pour cette Italie qu'ils appellent la terre des
oliviers et des orangers'! pour ce beau ciel, ces belles
femmes, ces douces brises de l'Italie? Tout épris qu'ils
sont d'elle, ils la vantent précisément, ô honte! comme
une contrée faite pour leur procurer d'agréables loisii-s,
quand ils sont fatigués de leurs graves pensées septen-
trionales, comme un lieu de plaisii^ et de délasse-
me,nts, comme un jardin, une promenade, ou que
sais-je ? un endroit public ouvert à tous. Il est vrai
qu'ils' font parfois l'éloge de notre esprit facile, varié,
mobile , susceptible de revêtir des formes nouvelles ,
et ils ont raison. Mais de nos vertus, qui en parie? Qui
ne s'en tait, même parmi nos partisans les plus en-
thousiastes? Et passer la vertu sous silence en vantant
Tesprit , est-ccautre chose que la plus perfide des ca-
lomnies ou la plus mordante des accusations? Mais il
n'y a que trop de vraisemblance pour une accusation,
quand celui qui la produit ainsi jouit des beautés et
des charmes de celle dont il fait mal l'éloge; quand
celle-ci accepte honteusement de pareilles louanges,
quand elle s'y complaît en déclinant elle-même la
tâche ingrate de la vertu. Il n'en est pas ainsi , à vrai
dire, de toute notre patrie ; mais c'est ce que font pour
elle ses flatteurs, qui, s'étendant complaisaroment
sur tous nos autres mérites, ne trouvent pas même une
période à insérer dans leurs panégyriques sur nos
fortes et môles vertus. Bien plus, notre langue elle-
même s'en est trouvée viciée. César Borgia a été ap-
2^0 D£8 £SP£B4If€£$
pelé virluoso par nos classiques ; Farélin virtuosOy cl
maintenant, ce ne sont plus les mères de famille ou les
vierges italiennes qui sont appelées virtuose y mais
celles qui servent sur nos théâtres à nos plaisirs et à
ceux de l'Europe. Mais laissons les comparaisons, et
revenons à notre sujet. — Pourvu que nous ayons une
vertu suffisante, c'est tout ce qu'il en faut, nae diront
quelques personnes , et je ic dirais bien aussi ; maïs
sujfBsante à quoi 7 A vivre au jour le jour, pour nos
besoins présents, en paix et en tranquillité, sans souci
de l'avenir? Assurément nous avons assez de vertu
pour cela. Mais si parmi dos lecteurs il en est un qui
croie avec moi à la probabilité, ou seulement à la pos*
bilitéd'un progrès quelconque de notre patrie, et sur-
tout du progrès de l'indépendance ^ je lui demanderai :
Avons -nous des vertus qui puissent suffire ^ l'oc-
casion quand elle se présentera ? Les aurions-nous si
elle se présentait demain ? Serions-nous préparés, par
la sévérité de notre vie privée, à la sévérité de cette
vie publique qui conunencerait alors? à une activité
continuelle , fatigante , pénible ? au sacrifice de notre
superflu, à celui du nécessaire? à celui de nos per«
sonnes? Serions-nous prêts à tous ces sacrifices mo-
raux , plus difficiles encore que ne sont ceux-là? J'en
appelle de nouveau aux gens de bien, aux bommes
sincères. Je ne in'adresse pas à ceux qui excusent la
mollesse parle climat, de bonteux amours par Toisi-
veté , l'oisiveté par la servitude , la servitude par la
force qu'ils appellent majeure, ni à ceux qui regrettent
le carnaval, les masques, les casini de Venise ou d'au-
tres villes, comme des institutions nationales perdues,
les plaisirs, les folies insouciantes du siècle passé, et
DE l'iTAI^IE, 251
les cavaliers servants comme de grands et beaux exem-
ples de nos pères. Nous ne nous entendrons Jamais
avec ceux-là, et n'en prenons cure; mais nous nous
adresserons , pour parler de vertu , à ceux qui ont au
moins, comme nous, le désir de la vertu, et nous
les exhorterons à supporter la vérité, ce qui est un
commencement de vertu ; à vouloir regarder et voir
quelles vertus nous manquent, quelles sont celles
où l'étranger l'emporte sur nous , quelles sont celles
dont nous avons besoin pour devenir une nation
estimée, respectée, et, à l'occasion, redoutée. Si, après
ces rapprochements faits avec sincérité, il se trouve
que nous scions, comme je le crains en vérité, sur-
passés par les autres nations , ne nous donnons pas de
paix, rivalisons avec elles, travaillons sur nous-mêmes
avec zèle, afin de le» égaler au moins en vertu; sans
cette égalité, nous n'obtiendrons jamais une indépen-
dance égale à la leur. Et si , comme Je le voudrais ,
J'étais dans l'erreur, si nous n'avions pas besoin de ri-
valiser avec les étrangers, tant mieux! Rivalisons entre
nous, et surpassons-nous nous-mêmes.— Ajoutons de
toute manière à la somme de nos vertus; nous n'en
aurons Jamais trop pour l'entreprise que nous avons
devant nous, et surtout pour le grand Jour où il faudra
l'accomplir*
10. Mais quand il serait vrai , objectera-t-on, que
la vertu produirait l'indépendance , en attendant , la
dépendance enfante le vice qui maintient la dépen-
dance. Ceux-là ont raison , c'est là un cercle vicieux
dont il est difficile de sortir. Dans les États italiens
mêmes> l'activité nationale est comprimée par la dé-
pendance indirecte; mais elle Test incomparablement
2>2 DES ESPÉilAlVGES
plus dans les provinces^ soumises à Tétranger. Là ,
sans doute/ ils sont à plaindre ces jeunes gens pour
qui nulle activité publique n'est ni possible ni hono-
rable, pour qui toute occupation militaire est si in-
grate, si entravée toute occupation littéraire. Mais
ils sont à plaindre , non à excuser, même là, s'ils
s'abandonnent eux-mêmes. 11 leur reste à eux aussi
quelque activité; une principalement, celle à laquelle
tous sont appelés, qu'on ne peut ravira personne,
l'activité de la vie privée, de la famille. Pour qui
l'accepte comme une source d'activité, la famille en
est une source presque inépuisable. Au jeune homme
l'assistance, les égards envers ses parents ; à l'époux
le premier amour de la femme , les premiers pas des
enfants ; à l'homme fait , l'éducation de ses fils , les
espérances, les craintes et l'administration des biens;
à l'homme sur son déclin, tous ces soins multipliés' et
compliqués; au vieillard, le trésor des souvenirs; et
voilà plus d occupations qu'il n*en faut non-sèule-
ment pour fuir l'oisiveté et les vices qu'elle entraine ,
mais pour la pratique des vertus : vertus que celui qui
les aura cultivées au sein du foyer domestique exer-
cera un jour en mourant pour sa patrie , ou transmet-
tra du moins tout entières à ses neveux. Ce champ-là
est ouvert à l'activité de tous, s'ils. veulent dépouil-
ler vanité, préjugés, prétentions. S'il faisait défaut à
quelques-uns ou ne leur suffisait pas , il est dans la
civilisation chrétienne un genre d'activité qui supplée
et remédie à tout, celui de la charité. Au demeurant,
ce grand cercle vicieux doit être rompu de manière
ou d'autre par tous, si nous voulons seconder les es-
pérances nationales. Or, il n*y a que deux manières
DE l'itaLIK. 253
d'y réussir, ou en acquérant d'abord l'indépendance
pour arriver par elle à la vertu , ou en commençant
par acquérir celle-ci poui' en venir à celle-là. Mais le
premier mode ne dépend pas de nous ; le second , si
fait. Employons-y donc de mâles efforts ; résistons à
ces moyens de corruption , que je ne crois pas em-
ployés sciemment, sauf peut-être par quelques vils
subalternes, mais que mettent toutefois en œuvre, sans
s'en rendre* compte, les étrangers le plus haut placés
et les plus honnêtes ; résistons à ces amorces à l'aide
desquelles on nous plonge dans l'oisiveté , l'insou-
ciance, la vie facile et inutile, dans la nullité. Qu'il
y ait en cela guerre ouverte entre les étrangers et
nous : aux étrangers de corrompre, à nous de résis-
ter. Il n'est pas de degré de corruption dont on ne
puisse guérir.Disons unedernière fois avec notre grand
compatriote : Les nations chhetiennes peuvent
ÉJBE atteintes DE^ MALADIES , MAIS NON PAS MOU-
i^ijR. Un étranger , non pas du nombre de nos parti*
sans efféminés et enthousiastes^ mais un de nos amis
sévères, un illustre Allemand du Nord, se trouvant
un soir avec plusieurs Italiens, et s'entretenant avec
bienveillance de la situation, de la vertu et des espé-
rances de ritalie, mettait poui*tant quelque amertume
dans ce qu*il disait d'une des provinces assujetties à
rétranger, où il trouvait les mœurs moins bonnes
qu'ailleurs. Les Italiens cherchèrent à excuser des
frères qu'ils plaignaient , à en accuser leurs corrup-
teurs : a Vous avez raison , reprit-il avec sa froideur
et sa prononciation allemandes; vous avez raison; mais
on ne corrompt pas une nation qui ne veut pas se lais-
ser corrompre. » Et comme nous insistions en citant
22
354: DBS ESPSBANCfiS
des faits et des noms, en rainant les exilés à qêï Vùd
avait >reeoinmandé, à leur retour dans leurs foyers, €le
se divertir y et les jeunes gens qui , venus au bureau
de censure avec un manuscrit , avaient reçu pour ré-
ponse , que c'était vraiment dommage de voir des
hommes de familles distinguées se fourvoyer dans la
littérature ; et d'autres faits du même genre : « Vous
avez raison, reprenait le rude Allemand ; mais on ne
corroippt ^a& une nation qui ne veut patf se laisser
corrompre. » Et la discussion s'échauffant, comme on
commençait à élever la voix et à demander : « Mais
que faire? qu'y peut-on ? qu'en résultera- t-il ? -^ Vous
avez raison, vous avez raison, ¥ reprenait notre lK>m-
me , €t nous ne pûmes jamais le faire sortir de son
imperturbal^lité tudesque : « Vous avez batson ;
MATS on NB COBBOMPT PAS URB NATIO.V QUI NB VBUT
PAS SE L^issEB coBBOMPBE. « Ricu dc plus vrsi , et
une nation qui ne se laisse pas corrompre fait un acte
de vertu tel, que c'est déjà un grand pas vers son in-
dépendance.
11» Mais ce que nous avons dit de la vertu privée
italienne ne serait ni complet ni véridique, si, après
avoir confessé qu'elle n'est pas malheureusement au
niveau de ce que nous la voyons chez plusieurs au-
tres nations, et de ce que les espérances nationales
attendent, nous n'ajoutions pas qu'elle a feit néan-
moins des progrès considérables depuis les derniers
siècles jusqu'à l'époque actuelle — Nous avons remar-
qué ailleurs x[u'un progrès évident en beaucoup de cho-
ses s'était manifesté en Italie au commencement du
siècle passé. Ce progrès a continué incontestable-
ment jusqu'à nos jours, et la condition morale sur-
DE l'iTALIB. 255
tout s'est beaucoup améliorée. Il existe ua livre
qui n'est ai bon, ni grand, ni d'une vertu pure, à
vrai dire, mais qui pourtant offre aux Italiens des
consolations po^tives. Je veux parler de deux vo-
lumes de reprises critiques par Baretti ( Italien, comme
chacun sait , qui vivait à Londres dans la seconde
moitié du dernier siècle), contre un voyageur an-
glais très-sévère dans sa relation, et peut-être imper*-
tinent envers l'Italie. Il faut voir avec quel zèle , peut-
être excessif, Baretti s'acquitte de cette tâche géné-
reuse de défendre ce qui nous concerne /tâche deve*
nue vulgaire aujourd'hui. Écrivain très-mordant dai^
sa patrie, personne ne Tignore, une fois qu'il en fut
dehors , il se lit, sinon le flatteur, au moins l'avocat
général de l'Italie. Or, tout en nous défendant ainsi ,
tout en voulant nous excuser sur quoi que ce soit, il
laisse échapper ou plutôt il prodigue les aveux sur
notre oisiveté et nos vices, au point de nous en faire
honte pour une époque aussi voisine, mais aussi de
nous consoler pour la nôtre qui se montre tout à fait
changée. Il faut voir tantôt excusées, tantôt non, mais
toujours avouées par lui, les impertinences seigneu-
riales, les souffrances populaires de ce temps; la cor-
ruption, non-seulement des classes infimes, auber-
gistes, douaniers, gondoliers et ainsi de suite,, mais
de la classe moyenne, ^t des classes les plus élevées^
et les plus saintes; l'existence désœuvrée de tous,,
principalement à Venise; la mollesse des mœurs, le
luxe des vêtements et des mascarades; enfin cet en-
fantillage de nymphes et de bergers alors général,
même hors de l'Italie, mais qui avait élu domicile
dam l'Académie de TArcadie et dans ses nombreuses.
25C DES ESPÉBANCBS
colonies. II faut voir Baretti, Tauteor du Fouet lit-
téraire, excuser et louer tout cela, et dresser ces lon-
gues listes d'illustres Italiens, qui ne servent ni à
graver leurs noms dans la mémoire des étrangers,
ni à les faire vivre dans celle de la postérité, mais
parfois seulement à faire rire les concitoyens de ces
grands hommes inconnus. On pourrait aussi trouver
«ne preuve de la légèreté de Tépoquè et de l'auteur
tout ensemble, dans les louanges qu'il donne à l'es-
prit des Italiens à propos de leur habileté à jouer aux
cartes et aux dés; dans celles qu'il décerne à l'habileté
])olitique des Romains ses contemporains, supérieure
selon lui à toute autre ; dans ce qu'il dit du commerce
italien comparé en espérance à celui de la France et
de l'Angleterre ; enfin dans la complaisance avec la-
quelle il vante nos races de bœufs, de chevaux, d'ânes
même, et ainsi du reste : ridicules prétentions,- pué-
rilités, illusions, tromperies, folies, qui nous sautent
aux yeux à présent. Mais sa défense la plus curieuse,
et la confession la plus honteuse en même temps, est
celle des sigisbés et sigisbées ; c'était le nom que l'on
donnait^ si mes jeunes lecteurs l'ignoraient, à ceux
que l'on appela depuis le cavalier servant et la dame ,
puis par abréviation le cavalier et la donna, et plus
tard l'ami et l'amie, c'est-à-dire, pour parler claire-
ment, l'adultère effronté, public, réglementé par l'u-
sage. Ici le défenseur officieux se donne carrière et
se complaît dans son sujet. 11 donne Tétymologie de
cette belle dénomination, vantant son antique ori-
gine, qu'il fait remonter à la chevalerie et à la philo-
sophie; il explique j il embellit, il relève cet usage
immoral en le rapportant à l'amour platonique,
DE L*ITÂLIE. 257
immatériel; que sais-je encore. Et cependant Parini
était déjà connti, ii avait écrit, et Baretti cite son
nom et son immortelle satire I Tant il est vrai que
pour donner des louanges imméritées, on néglige le
plus souvent d'accorder celles qui sont dues 1 Tant
cette bonne intention d'excuser le mal , aveugle sur
des progrès déjà commencés, fait rester en arrière
de leur temps ceux-là même qui, par leur nature,
sont et furent en d'autres circonstances des écrivains
progressifs, mâles et sévères 1 — Quoi qu'il en soit,
ces usages, cette oisiveté, ces vices qui datent de
soixante-dix années (le livre est de 1769), sont si dif-
férents de ce qui est aujourd'hui parmi nous, qu'ils
semblent à des siècles de distance, qu'on ne saurait
plus même s'en indigner, qu'ils ne peuvent plus exci-
ter que le rire. Ce qu'il y a de remarquable surtout,
c'est la différence des mœurs au sein des familles et
parmi les femmes italiennes. Il est assurément aujour-
d'hui encore, et il y aura toujours en Italie, et ailleurs,
4es femmes et des familles sans mœurs. Mais le nom-
bre en a diminué, mais l'effronterie a presque dis-
paru; or, ce sont là deux améliorations qui, grande
chacune par elle-même , se servent de preuve mu-
tuellement. L'usage, la mode était alors l'adultère,
l'adultère véritable ou au moins son apparence ; le vice
on l'affectation du vice; l'oisiveté, la mollesse en
tous cas; l'exception était la moralité, et une excep-
tion très-rare, la pratique avouée des bonnes mœurâ.
Aujourd'hui , au contraire, la vertu et le vice ont re-
pris chacun leur place naturelle: la règle, la mode
est la vertu, l'exception le vice; on professe l'une , on
cache l'autre* Il y a pourtant des gens, admirateurs
22.
268 DES ESPE&ANGES
tellement obstinés du bon vieux temps, qu'ils traitent
tout cela d'aggravation du mal , d'hypocrisie. Je ne
fiais, à vrai dire, entre l*hypocrisie de la vertu et Tfay-
pocrisie du vice, ce qu'il y a de meilleur ou de pis
pour rhypocdte; mais pour la société, mais comme
indice de moralité publique, à coup sûr, rbypocrisie
delà vertu vaut mieux; car elle prouve au moins
que la vertu est plus estimée, a plus d'autorité, est
plus profitable à affecter que non pas le vice. Je ne
chercherai pas quelle part ont eue les étrangers dans
cet immense progrès italien ; si les invectives de Na*
poléon n'y ont pas plus contribué que celles jnémes
de Parini ; si le ridicule n'a pas plus fait encore, et en
sus les troubles apportés dans ces quasi- mariages par
les étrangers, fort peu moraux eux-mêmes ; si la lit-
télrature, si les romans étrangers* qui , sans avoir en
horreur toute immoralité, sont les adversaires irré-
conciliables de celle-là, y ont pu quelque chose;
ou si cette amélioration est due à la civilisatii»i, au
changement des lois, à l'abolition du droit d'at-
nesse, à la diminution du nombre des célibataires et
des cadets, à une activité plus grande, surtout dans
les principautés italiennes. Peut-être toutes ces causes
réunies y ont-elles coopéré à la fois ; mais le change-
ment, le progrès est évident pour tous. Les femmes
italiennes aiment ou affectent d'aimer leurs maris ;
elles aiment ou affectent d'aimer leurs enfants; elles
s'occupent de leur éducation, du gouvernement delà
famille, des ouvrages de leur sexe, dans leur ménage,
ce sanctuaire de leur vertu. Gomme le vice produit le
vice, la vertu produit la vertu ; l'éducation des jeunes
filles, qui ne pouvait se faire dans des maisons dés-
liOBDètes, peut se faire at^oupd'h&i et se fait à la
maison par les mères; s'il y a pour cela quelque
empêchement , elle se fait mieux encore dans des pen-
sionnats ou dans des couvents, où se sont introdaitea
aussi de grandes améliorations; mais en quelque lieu
qu'elle se fasse, elle a pour but de fbrmer des femmea
de ménage plutôt que de société^ ou , comme on le
disait, (le talent ou élégantes. En sonmie, les femmes
en Italie semblent avoir plus avancé que les hommes,
si bien que, si elles ccmtinaent, c'est à elles que revien-
dra rbonneur d'avoir rappelé ceux-ci à leur-dignité-»
à l'activité virile. J'étends bien parler, sans doute,
d'une ou de plusieurs villes d'Italie où beaucoup de
jeunes hommes sont réduits à déserter le logis^ à fuir
l'entretien de, leurs femmes, trop supérieures à eux
pour qu'ils puissent se plaire près d'elles; à s'en aller
chercher des femmes qui soient plus à leur niveau.
C'est ce dont s'affligent nos Hà*aclitBS , et quelques
autres aussi pour qui le vice s'atténtie s'il prend
des formes gracieuses, s'il est de bonne société,
comme ils disent. Mais il me semble à moi qu'on
ne peut jamais appeler bonne société celle où
l'on professe le vice; que la condition bumaioe vou-
lant qu'il y ait toujours des vertus et des vices, il
vaut beaucoup mieux qu'ils se séparent, qu'ils vivent
diacun de leur côté, ceux-ci exilés loin de celles-là.
Si cela continue ainsi , que les dames italiennes soient
assurées de voir bientôt de retour près d'elles ces
mêmes hommes à qui ne manque peut-être, pour se
trouver à leur niveau, que d'avoir des moyens d'acti-
vité égaux aux leurs. — Soyons justes en effet, c'est
chose plus^ diflioile pour les hommes que pour les
260 DES ESPÉBÀNCES
femmes : pour elles Tactivité de la famille suffit, mais
non pas toujours aux hommes, et d'autant moins qu'ils
en laissent davantage aux femmes. Mais elles feront
leur éducation, sous ce rapport , par la forcé de
l'exemple, par les exhortations, par la mode elle-
même. Il est certain que la mode une fois venue pour
les femmes de s'occuper des soins du ménage, celle
de pourvoir à la bonne administration des biens com-
mence pour les hommes. Les dissiper, ne pas en pren-
dre souci, s'en remettre de ces embarras à des inten-
dants, est passé de mode ; cela ne paraît plus de bon ton,
ni une obligation de grand seigneur. Aujourd'hui
Ton s'occupe d^agriculture; on embellit ses maisons de
campagne , on accumule dans ses appartements ces
commodités, ces agréments^ ces recherches, qu'on
appelle, d'un mot étranger, mais très-expressif et
même italien, des conforts. C'est là une élégance qui
n'est pas seulement utile^ mais presque vertueuse;
c'est un moindre degré d'activité que tant d'autres,
mais c'en est une, et d'autant meilleure que, de sa na-
ture, elle a besoin d'être continuelle. A cette mode, à
ces occupations élégantes, s'en ajoutent d'autres en ce
qui concerne les exercices du corps, et surtout l'équi-
tation, l'éducation des chevaux, les courses. Nos
puristes de nationalité font la grimace à ce qu'ils
traitent d'emprunts faits à l'élégance étrangère, tandis
que ce sont de très-anciennes habitudes italiennes pas-
sées comme tant d'autres au dehors , revenues chez
nous perfectionnées, et qu'il n'y a nulle honte à re-
prendre ou à prendre , comme on voudra dire. La
honte serait à ne pas les prendre tout entières, dans
ce qu'elles ont de meilleur ; de conduire, par exemple.
DB l'iTALIE. 261
des attelages à quatre ou à sîx chevaux avec toutes ses
aises, au lieu de monter à cheval ; de chevaucher tran*
quitlement par récréation , au lieu de se livrer à un
exercice mâle et pénible, à dompter des chevaux,
à chasser à courre ou à faire des courses au clocher,
Baretti vante les chasses au filet, aux roccoli; je van-
terais au contraire toutes celles qui se font avec des
armés et à cheval. Si la nature diverse dû pays ne
permet pas qu'elles soient partout les mêmes, comme
ailleurs celles du renard, du cerf, du chevreuil y il en
est d'autres qui sont propres à l'Italie, et qu'il serait
beau de mettre à la mode, comme celles du sanglier
dans les forêts, des chamois,4es bouquetins et même
des ours dans les Alpes. On a trop vanté peut-être les
Alpes comme défense; mais assurément c*est une
beauté particulière à notre Italie, et elles pourraient
devenir pour la jeunesse italienne une palestre ou-
verte aux genres d'activité les plus variés. C'est une
honte que, si voisines de nous, elles soient explorées,
franchies, parcourues, étudiées, décrites de cent façons
partout le monde, excepté par nous. Il n'est peut-être
pas un Italien à qui revienne l'honneur de Tune de ces
premières ascensions sur les sommets des Alpes qui font
événement presque comme les découvertes transatlan-
tiques ou polaires. Dans ces listes annuelles des ascen-
sions au Mont-Blanc, qui sont si nombreuses, il est rare
que parmi des noms russes, anglais, suédois, on trouve
(comme cette année) celui d'un Italien. Ce sont là pour-
tant des voyages dans lesquels, à l'attrait, à l'exercice
de l'activité, se «joignent l'attrait et l'exercice du dan-
ger. Courts et faciles pour des hommes jeunes et hardis,
ils ne peuvent leur être interdits , ni par leurs occu-
263 DEè ESPÉRANCES
pationSy ni par la médiocrité de leur fortune , ni par
les défiances du gouvernement. — > Mais est-il vrai
qu'ils soient empêchés d'entreprendre des voyages
plus lointains? Est-il vrai que subsiste encore, dans
les provinces soumises à l'étranger, cette prohibition
qui, de sa part^ serait un aveu trop naïf de ne pas
vouloir être comparé avec les habitants d'autres pays
plus civilisés? Aveu à laisser faire à de plus barbares.
Quoi qu'il en soit, aucune prohibition de ce genre n'est
faite par les princes italiens , et leurs sujets peuvent
exercer à leur gré leur activité dans les voyages, non-
seulement en Europe» mais surtout le globe. Si, pour
les vieillards, les voyages sont souvent de l'oisiveté ou
un moyen de tromper l'oisiveté, ils sont, pour ceux
qui sont jeunes et ardents à apprendre , une activité
véritable et une éducation nouvelle. Il en est, c'est
trop vrai, qui reviennent des pays les plus éclairés et
les plus actifs du monde, en nous disant qu'ils s'y sont
ennuyés. Je le crois bien aussi : il n'y a pas de plus
grand ennui que de paraître ennuyeux, que de se trou-
ver très-désœuvré au milieu de gens très-affairés. Mais
qu'ils y aillent disposés, sinon à mieux, à désirer de
l'activité, et ils seront contents de ces gens qui trou-
vent du temps pour tout , sauf pour l'ennui. Je m'é-
tonne ensuite que l'on n'entreprenne pas un certain
genre de voyages qui offriraient aussi le double attrait
de l'activité et des dangers ; je veux parler des voyages,
ou plutôt du service, comme volontaire, dans les pays
où se font ces belles guerres de conquêtes chrétiennes.
Ce serait là se préparer directement à ces autres
guerres où sont fondées nos meilleures espérances.
Nous avons une de ces guerres tout en face de l'Italie,
BB L*ITÀLIB. 263
et U non plus il n'est pas beau qu'il y ait des Tolon-
taires ée tous les pays chrétiens et lignés ^ et non
pas du nôtre qui est si près. — Mais je n'en finirais
pas si je voulais parler de tous les genres d'activité
quiy dans ce siècle si actif, se présentent à tout Italien ;
il en est déjà qui ont été embrassés par plusieurs de
nos compatriotes, dignes de grands éloges pour cet
exemple donné. On peut donc espérer que d'autres,
en grand nombre y les imiteront peu à peu selon la
position particulière de chacun , et qu'il finira par en
être ainsi de tous. Il y a encore toutes ces sociétés in-
dustrielles et ces entreprises publiques qui , si elles
n'augmentent pas toujours la fortune des actionnaires»
accroissent au moins le capital , le progrès de la pa-
trie; c'est pourquoi ce devraient être là les spéculations
des personnes riches principalement. Je ne parle pas
des différents genres de commerce, parce que, de même
que les arts et les professions libérales , ce sont des
moy^M d'activité spéciaux n'appartenant qu'à un petit
nombre des personnes dont nous nous occupons ici.— -
Mais j'en reviens à louer et à bénir en dernier cette
activité que j'ai dit suppléer à toutes les autres , et
que j'appellerai ici l'activité antique et nationale de
l'Italie , celle de la charité. Je crois qu'il n'en existe
pas un mode , une forme adoptée avec succès de nos
jours, dont l'origine ne se retrouvât dans quelque
vieille institution italienne. Je m'étonne donc que
ceux qui ne cessent de réclamer en toutes choses la
supériorité pour les Italiens , ne se soient pas encore
mis en peine de rechercher ces origines dans les chro-
niques de notre patrie. Moi , qui tiens peu de compte
des commencements auxquels il n'a pas été donné
264 DES ESPÉRAnCES
suite Je ferais grand cas de ceux-là , précisément par^
ce que ce ne furent pas de simples essais, n'ayant rien
produit ; ils se perfectionuèrent beaucoup durant le
moyen âge, et laissèrent des exemples, des modèles
qu'on n'a guère surpassés depuis. Mais ce dont il faut
se réjouir davantage est de voir des progrès de ce
genre se multiplier d'un bout à Tautre de ritalic.
C'est là une activité bonne à tout et pour tous :
bonne comme activité chrétienne , ce qui n'est ignoré
de personne , mais bonne aussi comme activité pu-
blique , bonne surtout comme activité privée. Gomme
activité publique , la charité est.peut-étre la dernière
solution de ces graves problèmes économiques de la
plus grande communauté des biens , du plus grand
rapprochement des conditions extrêmes, d'une espèce
de loi agraire pour le monde chrétien. En Italie partir
culièrement, en outre du mérite de continuer l'œuvre
de nos ancêtres , la charité a le très- grand avantage
d'être la vertu qui réunit le plus , d'être un lien entre
les personnes de tous rangs , de toutes les opinions :
princes, grands et peuple, riches et pauvi*^, hommes,
femmes, vieillards, enfants^ gens en sauté et malades,
prêtres et laïques, tous se réunissent dans l'exercice
de la charité, et parfois dans un même établissement
charitable. Là il est pourvu à tout ce qui est bon et
utile à la patrie, à la santé de la population, à TaccroiS'^
sèment de l'instruction, au maintien ou à l'améliora-
tion de la morale, de l'ordre,. de l'obéissance, de la
régularité, de l'amour; rien de mauvais n'en sort^
rien du moins qui soit devenu pire. Gomme activité
privée, la charité est le moyen le plus sûr et le plus à
la portée de chaque particulier de faire, tout en-
DE L'ITALIE. ^265
semble, le bien de sa patrie et le sien propre ; c'est le
moyen de conserver vivantes en soi plus de vertus ,
plus de mâles vertus; c'est l'activité du corps, de
l'esprit, de l'homme tout entier; c'est le labeur, le
péril , le sacrifice. Avez-vous une autre activité spé-
ciale , obligatoire dans votre condition ? Êtes- vous
prince, homme d'État, professeur, artiste, artisan,
commerçant, père, mère, fils de famille^ occupé des
devoirs que Dieu vous impose ? Remplissez d'abord
ceux-là , ceux en premier dont la Providence exige
l'accomplissement, puis, ceux dont vous avez fait choix
vous-même ; sinon , vous serez précisément comme
ceux qui réduisent leur famille à Taumône pour en-
richir un hôpital. Il doit d'autant plus en être ainsi,
que, même dans l'exercice de vos devoirs, vous pou-
vez, vous devez exercer aussi la charité. Mais n'avez-
vous aucune activité publique^ spéciale ou privée ? Ou
bien celle que vous avez ne sufût-elle pas à remplir
votre vie, à vous soustraire à l'oisiveté? Voulez-vous
sauver de la corruption vous et les vôtres , tous ceux
que vous pourrez, votre patrie entière, et lui être utile
aussi , autant qu'il est en vous , d'une manière infail-
lible? Faites alors ce que firent tant de nos ancêtres,
ce que font tant de nos contemporains : donnez-vous
à la charité et laissez dire ; vous vous serez donné à la
patrie. Laissez les autres excuser leur oisiveté en
accusant la patrie , les princes , les temps, les étran-
gers ; aucun de ceux-ci , même les derniers , ne peu-
vent vous' ravir cette grande ressource, toujours prête
à suppléer à l'activité partout où elle manque; ils ne
peuvent vous ravir l'exercice des deux vertus dont
toute patrie a et aura sans cesse besoin, mais plus la
23
266 BBS ESPBliÀNCES
nôtre pendant qne Tentreprise se prépare, et phis
que jamais quand viendra l'occasion : les deux ver-
tus de Tactivité et des sacriflces.
12. Mais, au moment de finir, je crains que l'on ne
me demande qui je suis' pour prêcher tant la vertu;
quel droit, quelle mission j'ai pour cela ; si j'ai moi-
même tant de vertu. Je répondrai d'abord que peu
importe qui je suis; que ma mission, je la tiens de mon
amour pour ma patrie; que c'est lui qui m'inspire et
me fait dire ces vérités que certaines personnes traite-
ront d'austères , comme il inspire à d'autres ce que
j'appelle , moi , des flatteries. Si , du reste , on traite
mes paroles de sermons, je réclame le droit et le devoir
de répéter avec tout prédicateur : Occupez- vous de ce
que je dis et non de ce que je fais. Je vous ai parlé de
vertus, non de mes vertus, et ceà vertus, je les encou-
rage et je les désire en général, précisément ^arce que
je sens le besoin de me les rendre propres. — Si l'on
me disait ensuite que j'ai parcouru et fait parcourir
beaucoup de chemin pour arriver à des conclusions
vulgaires, et bonfies tout au. plus pour la vie privée,
aux vertus des pères et des mères de famille, des
frères ignorantins et des sœurs de charité^ je répon-
drais que je n'ai parcouru tant de chemin que pour
en arriver précisément à ceci : que toutes les vertus
publiques et privées sont indispensables pour atteindre
le but si élevé de Tindépendance , pour changer les
songes en espérances. — Si l'on me disait eriTIn que
le résumé de tout ce que j'ai proposé se réduit à la
résignation y vertu des malheureux et des faibles , je
répondrais que le résumé de ce que je propose est
précisément la résignation , vertu des malheureux ,
DE l'iTÀLIB. 167
mais des malheureux qui sont forts en même temps;
cette résignation qui n'est pas te renoncement à Fac-
tivité, mais 1^ résolution de lui donner une direction
nouvelle, celle qui est Tacceptation volontaire de tout
ce qui ne peut se changer vertueusement, pouf avan-
cer avec d'autant plus de zèle vers tout ce qui peut
et doit être yertmeusement changé. — Je résume , au
surplus, mon écrit en deux mots :Un seul but, l'in-
dépendance ; un seul moyen, la vebtu.
368 DES BSPEBANCES
CHAPITRE DOUZIEME.
DU PBOGBES GHBÉTIEN ET DE L'ENCOUBàGEMEINT QUI
BN BBSULTE POUB LES ESPÉBÀNCES ITALIENNES.
L'azlone tneiTilitrice deir Evangelto è fat-
tavia ne' siioi prtncipii.
' (GiOBERTi-Del Buonu, Avvcrt. xx. }
1 . Voilà mon livre fini , tel que je me suis proposé
de récrire , en respectant , autant que je Tai pu , sans
trahir mes pensées, cette opinion exagérée de natio-
nalité qui me paraît très-répandue dans notre patrie.
Toute opinion patriotique me semble respectable jus-
qu'à ce point que celui qui croit devoir la combattre
est tenu de le faire, comme un flis les erreurs de ses
parents, avec l'espoir de s'être trohipé lui-même, avec
le désir du moins de leur trouver des excuses. Mais
chez une nation qui n'a point de nationalité complète,
toute exagération du sentiment de nationalité est par-
ticulièrement excusable. Or , mon intention étant de
traiter des espérances de l'Italie, je m'en suis tenu
à celles qui lui étaient spéciales, et si parfois j'ai
abordé, par nécessité , celles des autres pays, je me
suis hâté de repasser les Alpes et de les mettre, pour
ainsi dire, entre nous et le reste du monde. Si parfois
je n'ai pu éviter le mot et l'idée de progrès chrétien
universel , je ne m'y suis point arrêté, et bien malgré
moi. Mais mon livre est fini, et je ne saurais m'em-
pêcher de penser qu'il est beaucoup d'Italiens d'une
âme plus élevée et vraiment libérale, qui, au milieu
DE L'tTALIf. 269
même des drcoofitances moins prospères de leur pa-
trie, sont capables de voir, en s'en réjouissant, l«s con-
ditions on ne peut plus heureuses de la chrétienté , et
d'y puiser volontiers de nouvelles espérances^ plus
favorables encore. Cette vertu , qui consiste à savoir,
dans une infériorité relative de fortune, ou même au
sein de ses propres disgrâces , se réjouir au spectacle
du bonheur des autres , est une des vertus privées les
plus nécessaires sans doute ; c'est celle qui donne et
tout infortuné la force de remplir ses devoirs et de
demeurer fidèle aux affections qui lui restent. Il en
est de même des nations : pour elles, comme pour
les individus, l'envie est coupable; l'envie pervertit
la douleur qui est destipée à améliorer, non à rendre
pire ; Tenvie est le dernier degré du malheur. Savoir
prendre part aux joies d'autrui est parfois , pour les
nations plus que pour les individus, une source de
joies nouvelles , parce que la vie des hommes ne se
renouvelle pas, mais bien celle des nations. — J'adresse
donc ce supplément ou ce complément de mon livre
à ceux de mes compatriotes qui sont susceptibles de
cette vertu ; je leur adresse encore ce peu de pages
pour éclaircir cette idée de progrès universel, devenue
inévitable pour quiconque s'occupe d'une des trois
sciences qui traitent des destinées humaines : Thistoire,
la politique et la philosophie. Juste ou fausse, bonne
ou mauvaise, utile ou inutile, cette idée préoccupe une
grande partie de notre génération. Le temps que cha«
cun de nous emploiera à la rendre plus claire ne
sera donc pas perdu. — Il ne sera perdu en particulier
pour aucun Italien. Soyons de bonne foi. La plupart
des espérances spéciales, offertes jusqu'ici à nos com-
23.
370 DBS E8PBBÂ.IICBS
patriotes, pour no pas dire toutes , dérivent de cette
espérance suprême , que la chrétienté est pour pro-
gresser en sagesse , en modération, en civilisation et
en vertu ) au milieu du genre humain; l'Italie, au
milieu de la chrétienté. Si cette espérance suprême
était trompeuse, toutes les autres le seraient dans leur
spécialité ; si elle est vraie, au contraire^ peu impor-
terait que je me fusse trompé sur celles qui sont se-
condaires ou éventuelles: au lieu d'une occasion qui
manquerait, il en surgirait plusieurs autres* Le progrès
chrétien est la source de toutes; cela vaut la peine d'y
remonter. — Mais, naturellement, ce supplément à un
livre déjà court par lui-même , ne peut être que très-
court ; il ne peut dès lors prétendre à persuader ceux
dont les. opinions contraires sont invétérées, ni à en-
seigner les nôtres à ceux pour qui elles sont tout à fkit
nouvelles. 11 ne peut être qu'un mémorandum ou tout
au plus une récapitulation d'idées déjà conçues , une
conversation entre gens de même avis ou différant
snr bien peu de points.
2. L'idée du progrès du genre humain n'est pas
nouvelle. Je crois qu'elle est venue à l'esprit de beau-
coup , chaque fois qu'il s'est éleVé une grande nation,
un grand empire, un grand conquérant, époques aux-
quelles les flatteurs ne manquèrent probablement pas
de dire qu'elle était le commencement d'une nouvelle
ère de réunion et de prospérité universelle. Sans cher-
cher d'autres exemples, c'est ce qui arriva au temps
d'Auguste : la fameuse églogue de Virgile et autres
flatteries du même genre en sont des monuments
irrécusables. — Toutes ces prophéties se trouvèrent ^
à la vérité , mensongères. Mais il en fut fait d'autres
DB l'iTALIB. 371
tout à fait différentes, non à un conquérant, non à un
empire , à une nation , par des poètes ou des panégy-
ristes, mais à la chrétienté primitive, par ies saints
Pères, par les Évaugélistes, par les Apôtres, par saint
Paul plusj[>articulièrement, par le divin auteur du chris-
tianisme lui-même, et, en remontant plus haut, parles
Prophètes, par les Psalmistes et par les écrivains sacrés,
jusqu'à TAuteur de la Genèse, qui tous ajoutèrent, à la
promesse d'un Rédempteur, la promesse d'une lumière
nouvelle, d'une vérité nouvelle, d'une nouvelle réu-
nion du genre humain. Aperçue à peine par ceux qui
n'avaient que la lumière de la raison ou des traditions
imparfaitement conservées , contemplée par ceux qui
étaient illuminés par la révélation, l'idée confuse d*un
progrès universel futur est aussi ancienne que le
monde ; l'idée précise d*un progrès , déjà commencé
pour continuer, est aussi ancienne que la chrétienté.
3. Les philosophes du siècle passé, à qui elle est
attribuée ordinairement, ne firent que lui assigner un
nom et la formuler. Bien ou mal? Là gît la question.
— Voyant le véritable et grand progrès qui se faisait
de leur temps dans toutes les sciences matérielles, es-
pérant et promettant d'en faire faire un semblable dans
les sciences spirituelles, ils annoncèrent un progrès
universel présent et futur, puis, se passionnant peu à
peu, comme c'est Tusage, pour leur propre idée, et
revenant sur le passé, ils proclamèrent que ce progrès
était déjà ancien, très-ancien, contemporain du monde,
perpétuel, naturel au genre humain. L'homme fut
défini un animal progressif, la raison fut progressive,
la nature humaine aussi, par elle-même ;-tout ce qui
fut , est ou sera de bien dans le genre humain ,' fut
273 DES ESPÉBàNGES
décidé l'effet de cette faculté progressive ; tout ce qui
est mal , Texceptioi^ — Une difflculté restait. Les
historiens avaient remarqué toujours, les liommes pra-
tiques et politiques observaient journellement que cer-
taines nations s'élevaient en prospérité et en vertu^
tandis que d'autres déclinaient; les liistoriens uni-
versels et les philosophes avaient même signalé des
périodes de temps dans lesquelles il semblait que non
pas une ou plusieurs nations , mais le genre humain
tout entier eût rétrogradé, et cela aurait détruit,
jusque dans ses fondements, la nouvelle et attrayante
idée du progrès perpétuel. Mais cela n'arrêta pas les
philosophes. Ne pouvant se tirer d'embarras à l'aide
des faits et par les raisonnements, ils eurent recours à
une comparaison. Ils comparèrent le progrès humain
à une spirale, qui, à chaque tour, semble rétrograder
et pourtant avance. De cette manière, sans écîaircir
si les retours de l'humanité en arrière furent appa-
rents ou non , tout le monde se tint pour satisfait
avec eux, et la difficulté cessa. — Il en naquit une autre,
il est vrai. Dans cette idée du progrès perpétuel se
trouvait, dès le commencement, impliquée l'idée que
le christianisme, qui est incontestablement le plus
immense des progrès humains, n'était qu'un pro-
grès naturel , humain ; qu'un autre progrès sembla-
ble , et par conséquent plus grand , qui serait
la philosophie, était possible, probable, certain, im-
minent. C'était là certainement une grande difficulté
pour les chrétiens sincères , qui n'admettent pas que
le christianisme soit un progrès naturel, ni qu'il en
puisse survenir un supérieur. Mais ces philosophes ne
s'arrêtèrent pas à cela. La chute du christianisme une
DB L*ITàLlE. 273
fois évidente à leurs yeux » dédaignant et plaignant
tous ceux qui né la voyaient pas, ils ne tinrent d'eux ^
c*est-à-dire de tous les chrétiens, aucun compte. Pour
cette question comme pour d'autres, ils séparèrent,
comme par égard, le champ de la religion de celui de
la philosophie, puis, laissant de côté les discussions sur
le passé, sur l'histoire entière du genre humain, ils la
déclarèrent inexplicable, la laissèrent inexpliquée,
et se réfugièrent dans l'avenir, qu'ils expliquèrent à
leur manière avec plus de facilité.
4. Mais ce temps, qui pour eux était à venir , est
déjà devenu le présent, et leur a, dans Tespace de
peu d'années, d(mné un solennel démenti. Le chris-
tianisme se montre plus florissant que jamais. Nous
n'acceptons donc , et moins que jamais , nous autres
chrétiens, qui nous adonnons à l'étude de la philoso-
phie, de l'histoire, de la politique, aucune poli-
tesse de ce genre ; nous n'avons pas besoin de séparer
le champ de la philosophie de celui de la religion, de
la raison et de la révélation , ni de nous en remettre à
un avenir incertain. Il nous suffit du passé et du pré-
sent, de l'histoire telle que nous l'avons dans son en-
tier, depuis l'origine du monde jusqu'à nous. Elle se
divise pour nous en deux parties principales, en deux
séries d'événements , séparées par un événement im-
mense, la venue du Rédempteur. Pour nous, la série
antique est rétrograde , la série chrétienne est pro-
gressive. Pour nous , le progrès actuel du genre hu-
main est évident et certain ; mais il ne commence pas
à l'origine du monde, ni au premier homme, ni
naturellement ; il commence avec le christianisme , à
la venue du Rédempteur, à la grande et dernière
374 DBS BSPIBÂNCBS
révélation , €t dès lors surnaturelletneiit. Pour nom,
en un mot, le chHstianisme fut et est non-seulenfent
Un très-grand progrès» mais la cause du progrès; il
ue progressa pas lui-même dans sa V^tu intime » qui
dut être et fut parlîaite dès le principe, puisqu'etie
est divine; mais il progressa dans les effets de cette
vertu, dans tous les effets humains qu'elle produisit;
il flt progresser tous les hommes en qui elle se ré-
pandit : la société chrétienne , la cl^rétienté.- Tout cela
jusqu'à nous, certainement, tout cela bien probable-
ment dans tout Tavenir qu'il nous est possible de
prévoir ; mais nous renonçons pour un avenir éloigné
à savoir ce qui ne nous en est pas ouvertement révélé,
c'est-à-dire , presque tout, sauf quel'Église chrétienne ,
quoi qu'il arri.ve, durera autant que le genre humain.
5. Les preuves que le genre humain a rétrogradé
jusqu'à la Rédemption sont pour nous évidentes, d'a-
près tous les livres , sacrés et profanes. Les livres
sacrés (qui sont le seul document clair , le seul tolé-
rable pour les trois ou quatre premiers millénaires
jusqu'à Gyrus) ncnis montrent le genre humain sortant
deux fois d'une famille, commençant deux fois par
l'adoration du Dieu véritable et unique, par la vie
patriarcale dans sa simplicité, et deux fois s'écartant
de la vérité et de la vertu , tombant deux fois dans
ces polythéismes , dans ces idolâtries multiples et
corruptrices , devenus désormais presque inconce-
vables. — Les histoires profanes elles-mêmes n'ont
rieuquiy contredise, si on ne les interprète pas, comme
on ne l'a fait que trop jusqu'ici, avec cette pédanterie,
c'est-à-dire, avec cette science affectée et cette igno-
rance effective qui ne laisse conceroir librement à
BB LltALlB. 275
Tesprit rint qui ait de la réalité. A Texc^ption d'une
chroDique chinoise, le ChimirKing ^ et une autre de
Kachemir, je neeonuais aucun livre profane anté-
rieur à Hérodote, qui mérite le nom d'historique, qui
ne soit, jusqu'à l'absurdité, mythique et poétique. Ces
deux livres, qui ne diffèrent nullement du récit bibli-
que» mais sont pauvres à l'égard des reoseigoements,
ne nous sont connus, le premier, que depuis moins
d'un sièeie; le second, depuis une dizaine d'années.
Tous les autres historiens, y compris Hérodote, que
l'on appelle anciens , ne nous retracent que les six
derniers des quarante ou cinquante sîèeles qu'em-
brasse l'histoire ancienne ; et ces six siècles sont ceux
de cette civilisation, de cette culture gréco-romaines,
qui furent l'apogée de celles de l'antiquité (1). De là
provint rillusioB. J'entends l'illusion de ceux qui , en
observant ces arts ou cette littérature , ne sachant pas
apercevoir au delà ni plus haut, quand lis remarquent
un progrès de la culture intellectuelle, le disent
un progrès de la civilisation» et tous les deux ensem-
ble un progrès de l'humanité, ou humanitaire y pour
me servir de leur expression. Si ce n'est pas là de la
pédanterie ou de la préoccupation , une étude étroite
et très-incomplète de ia science, je ne sais ce que
c'est. Il ne s'agirait que d'étudier mieux tous ces his>>
toriens anciens, si faciles , du reste , et si attrayants
pour l'art admirable avec lequel ils ont écrit , et d'y
joindre l'étude des poètes, des philosophes et de tous
(1) Mais pour aUeindre à cette apogé% ne fallut-R pas du pro-
grès? La ciYilisatioD italo-grecque ne fit, il est vrai, que préparer
les esprits à recevoir TËvangile, sans lequel elle ne pouvait guère se
soutenir ; mais c'est par cela même qu'elle fut un Irès-grand pro-
grès. Trad.
276 DBS fiSPBBÀNCES
les autres écrivains non moins admirables dé cette
époque, pour voir : 1® que tous tant qu'ils sont, mais
surtout les plus anciens et ceux dont le génie est le
plus élevé, Hérodote et Platon en tète, puis Xéno-
plion, Tite-Live, Gicéron, et après eux les poètes en
masse de fépoque la plus éclairée de l'antiquité, rap-
pellent sans cesse non pas une seule , mais plusieurs
époques antérieures et meilleures, et, en premier, un
âge d'or, c'est-à-dire, un siècle de simplicité de mœurs
et de pensées , de vie patriarcale et d'adoration uni-
que; S*" que tous, mais principalement les philoso<f
phes, et surtout Platon, s'abstinrent de faire cette
distinction des deux champs de la philosophie et de
la religion, qui est toute récente et de nos jours, mais
qu'ils cherchèrent même, comme ils le pouvaient, à
l'aide des lumières réunies de leur raison très-puis-
santeettrès-avaDcée(l),et de leurs traditions très-erro-
nées au contraire, les restes de ces croyances et de
ces mœurs primitives qu*ils voulaient rétablir; 3" que
sans pédantisme, sans se préoccuper de l'éclat de
leur culture intellectuelle, et encore moins de leur
civilisation, ils avouèrent, professèrent, proclamèrent
qu'ils vivaient dans un siècle corrompu et rétro-
grade, et aspirèrent (quoique en vain , comme on ie
vit bientôt) à un nouvel état de choses qui aurait été
un coramehcement de progrès. Ce n'est pas leur faute
à eux si les modernes, ne croyant pas à leurs propres
paroles , les louant de ce dont ils ne se louèrent pas
eux-mêmes, et ajoutant au texte, comme tous les
(I) Comment leur raison aurait-elle été si avancée, sans qu'elle eût
fait (les progrès ?
Voir notre précédente noie et celles pages 54 et U79. Trad.
DB L'ITALIE. 277
commentateurs^ ce qui n*y était pas» out habillé
Thistoire ancienne à leur gré, Font façonnée à Tusage
des opinions de leur temps, et en contradiction avec
toutes celles de l'antiquité. Ce n'est pas leur faute si
certains auteurs d'histoire moderne, joignant à une
science étroite l'étroite imitation, ont enjolivé les nar-
rations des événements de notre temps,de ces doléances
sur la décadeneedu genre humain, qui,chez les anciens
écrivains, étaient graves et spontanées, tandis qu'elles
sont chez eux de risibles plagiats et rien que mensonge.
6. Mais nous laisserons ici, comme dans tout le
reste de notre travail , l'histoire ancienne, et ne pren-
drons de la moderne que ce qui est nécessaire à notre
tâche. — L'histoire de la chrétienté n'est pour nous
ni plus ni moins que l'histoire du progrès. Elle le
comprend tout, elle y est comprise tout entière; ils
sont contemporains, parallèles, identiques. C'est, je
Je sais, aux yeux de beaucoup, chose difficile à prou-
ver ; il semble que dans l'espace de plusieurs siècles ,
durant ceux de barbarie surtout, il soit impossible de
découvrir un progrès quelconque. Mais si, écrivains
ou lecteurs, nous laissons encore ici de côté toute
préoccupation de métier littéraire , si nous savons
nous élever à considérer, dans la vie de tout homme
et dans celle de l'humanité , la vérité et la vertu
comme les nécessités premières, les premières condi-
tions, les premiers buts , il nous sera facile d'aperce-
voir le progrès du genre humain dans le progrès de la
chrétienté, et celui-ci dans toute la succession des
siècles chrétiens, y compris ceux appelés obscurs et
barbares. — Pour peu que l'on considère la question
dans sa généralité, dans son ensemble, à partir de
24
27S DBS BSPiBANCBS
son prinelpe jQ8({u*à nous, et dans son résultat présent,
elle ne peut être, die n'est, que Je erde, douteuse
pour personne. Personne ne doute que la chrétienté
n'ait progressé en se répandant et en répandant la
culture inteUectuelte , depuis son origine jusqu'à
nous; personne ne doute que la société chrétienne ne
soit la seule, parmi les grandes sociétés humaines, qui
ait été en progrès jusqu'à présent, et cpi'eile ne con-
tinue d'y être; personne ne doute que le mahomé-
tisme, lebrahmisrae, le bouddhisme, le théisme chi-
nois, et les restes de toutes les idolâtries païennes, ne
soient ou stationnaires ou même en voie rétrograde»
C'est là une grande preuve sommaire, à vrai dire , et
qui suffirait pour démontrer la vertu progressive
attribuée exclusivement à la chrétienté; c'est là une
grande présomption de son progrès continu. Mais
abandonnons cette preuve comme trop gàiérique.
Loin de décliner l'examen spécifique des différents
siècles, nous n'avons d'autre regret que de ne pouvoir
descendre ief dians les moindres détails , car ils n'en
dénumtreraient que mieux notre proposition.
7. Les divisions qui, dans Thistoire, comme daia
les autres sciences, sont très-importantes, dépendent
de la justesse et de la laideur de la conc^tion que
l'auteur s'en est formée , et la produisent chez le lec-
teur. Mais comme plusieurs conceptions justes, rela<^
tives à une science quelconque , peuvent naître dans
l'esprit humain, qui n'atteint pas à la conception in-
finie, plusieurs divisions peuvent être également bon-
nes, d'où suit que toute division est plus ou moins
arbitraiie. Après cette déclaration préliminaire en. ce
qui concerne les divisons eu général , je vais diviser
DB l'iTÀLIB. 279
comme sait Thistaipe da progrès cbrétien. — I*^ épo-
que. De la naissance du Rédempteur à la destruction
de l*empire romain ( de Tan 1 à 476 ) ; époque de la
décadence de la culture et de la civilisation anti€|ues,
et du commencement de celles du christianisme; épo-
que intermédiaire entre le roonde ancien et le monde
renouvelé. — 11* époque. De la destruction de l'em-
pire romain jusqu'à Grégoire yil (476-1073); époque
que l'on pourrait peut-être séparer en deux , avant et
après Charleipagne, mais dont nous ne formons qu'une
seule 9 pour la nommer époque de la suprématie ger»
jnanique (1). - III® époque. De Grégoire VII jus-
Ci) Cette suprématie gennaniqae nous parait fort cootestable.
Nous ne saurions reconnaître aux bandes guerrières des Germains
d'autres éléments de progrès qui leur appartinssent en propre, que
celui de la force ; et nous savons à quoi ce même élément sut àboa^
tir dans des temps plus recalés, quand les ancêtres de ces mêmes
barbares envahirent de la même maT^ière Toccident et le midi de
FEurope. Heureusement cette fois-ci la Providence était venue en
aide àja civilisation réduite aux abois par ses propres excès, et
les papes parvinrent à tirer parti de ce redoutable élément en le
dirigeant vers le bien , autant que cela était possible. Cest donc
à eux, à eux seuls, qu'appartient la suprématie des siècles barbares.
Supposons, en effet, que, durant ces beaux siècles dans lesquels,
selon quelques faiseurs d'histoire, les lumières du Piord venaient
éclairer les pays du soleil , Rome n'eût pas été là pour : I. détour-
ner l'apothéose des nouveaux thesmophores en canonisant les saints ;
II. empêcher l'hérédité du sacerdoce par le choix personnel, et plus
tard par le célibat du clergé ; III. démocratiser peu à peu la race
des conquérants, en proclamant le mariage libre avec tout le
monde, excepté entre proches parents; IV. arrêter la localisation
de toute chose par la consécration de- la royauté centralisatrice,
oeUe fille indocile de l'Empire et de l'Église que l'on s'est évertué
à faire dériver de l'élection des chefs militahres, praUquée en tout
temps chez tous les peuples nomades ; Y. relever les Cknnmunes
des indigènes en poussant les seigneurs aux croisades; supposons.
dis-Je, que Rome n'eût pas été là pour opérer tous ces miracles el
bien d'autres de la même importance, et croyons encore, si cela
280 DBS ESPEBANGES
qu'au grand débordement des étrangers en Italie
( 1 073-1491 ) , époque 3ans contredit de la supréma-
tie italienne. — IV^ époque. De ce grand déborde-
ment Jusqu'à nous, que nous appellerons, pour ne pas
trop subdiviser selon les diverses suprématies d'une
moindre durée qui se succédèrent, époque des diffé-
rentes suprématies chrétiennes. — Gomme on le voit,
nous acceptons de M. Crioberti le nom et l'idée d'une
suprématie exercée jusqu'à présent par une nation
chrétienne sur les autres ; en nous en écartant toute-
tefois en ceci , que , selon nous, elle n'aurait pas été
toujours possédée par une seule , mais serait passée
plusieurs fois de lune à l'autre. Les idées des grands
penseurs laissent toujours beaucoup dans l'esprit de
ceux qui les contredisent non par une manie d'op-
position , mais par amour de la vérité.
8. Dans la première époque, il n'est guère besoin
de démontrer le progrès chrétien au milieu de la dé-
cadence gréco- romaine. Alors les deux mondes se
rencontrèrent pour se livrer bataille, l'ancien et le
nouveau; alors les deux séries d'événemeuts, les uns
nous platt, que la suprématie des Germains, quand eUe eût été
Traie , n'aurait pas ramené parmi nous la barbarie des druides, ou
fondé quelque chose se rapprochant davantage de l'heureuse
immobilité asiatique- Pour peu que les Brahmines n'eussent pas
fait défaut, les Xattryas, les Yalscias, les Soudras et surtout les
Parias, ne manquaient certainement pas.
Si l'on veut que les hordes barbares qui se pressaient les unes les
autres à travers les forêts de la Germanie, en venant enlin se
heurter contre les populations romaines corrompues par les excès de
la civilisation y aient fait Jaillir de celles-ci de nouvelles étincelles,
comme l'acier de la pierre, à la bonne hedre; mais prétendre que
ces mêmes hordes aient exercé une suprématie de progrès , nous
en demandons pardon aux adorateurs des nobles châtelaines du
moyen âge, cela nous parait exorbitant Trao.
DB l'ITALIR. 284
rétrogrades, les autres progressifs, se trouvèrent en
présence et se déroulèrent à l'envi ; alors se précipi-
tèrent également les deux mouvements contraires. —
En l'an l^**, la culture intellectuelle anlique était à
son apogée ; l'antique civilisation croyait y être ; et la
religion , non celle du vulgaire, il est vrai, mais celle
des philosophes et de tous les hommes éclairés, s'ef-
forçait de revenir à la simplicité et à l'unité abandon-
nées depuis tant de siècles. En l'an 47 6, au contraire,
la culture antique tout entière s'était déjà éteinte
d'elle-même peu à peu, par son vice et son impuis-
sance propres. La civilisation, à quelque point qu'elle
fût parvenue, avait passé par tous les excès de la ty-
rannie impériale, qui demeura la plus atroce parmi
tant d'autres, et elle était arrivée au désordre le plus
complet qui jamais ait exfeté. Cette religion philoso-
phique, qu'au milieu des erreurs universelles on pou-
vait croire d'autant plus voisine du triomphe qu'elle
était sur la route dé la vérité, n'avait pourtant pas
avancé sur son chemin; elle n'avait été capable d'y
faire entrer ni Tempire , ni une province , ni une
ville, ni une classe de citoyens, ni une association
d'hommes quelconque ; elle n'avait pas été capable
de former une société de ce petit nombre de philoso-
phes, et encore moins de reconnaître la religion , là
société véritablement philosophique, qui, remontant
véritablement à l'unité, grandissait tous les jours à
côté d'elle. — La société chrétienne, au contraire,
commence par quelques hommes vulgaires , de la
classe la plus méprisée, dans la plus méprisée des
provinces romaines ; elle reste un petit nombre d'an-
nées dans cette contrée et dans les provinces grec-
24.
283 DBS fiSPlifiANGBS
ques environnantes, et bientôt portée à Rome elle
s'y propage au point d'attirer l'attention et les persé-
cutions impériales ; elle se répand-néanmoins à l'^n-
tour, malgré la guerre que lui déclare toute la phi-
losophie et tonte la culture humaine, malgré la guerre
^qu'elle-même fait à tous les usages du temps , non,
comme tous les autres progrès, en secondant l'oj^nion
et en étant secondée par elle, mais en dépit d'dle ;
elle grandit cependant , et elle est devenue assez puis-
sante en trois siècles pour monter sur le trône impé-
rial et devenir religion de l'État , pour créer un grand -
principe de culture intellectuelle propre, de civilisa-
tion propre; pour se mettre seule, en un mot, aux lieu
et place de toute la société gréco-romaioe. — Cette
société avait été, à dire la vérité, la plus splendide,
la plus avancée de l'antiquité : mais il en existait en-
core d'autres, parmi lesquelles deux grandes, celle de
l'Inde et celle de la Chine* Or, toutes deux , soit Im-
sard, soit disposition de la Providence, se trouvèrent
précisément, vers Tan 1^^, à leur apogée, toutes deux
presque parvenues à la même splendeur que la société
occidentale gréco-romaine ; leurs philosophies étalait
même pareillement à la recherche de la religion primi-
tive. Or, toutes les deux démontrèrent, chacune à
leur manière, une impuissance égale. Elles la démon-
trèrent d'autant plus que ce fut plus diversement
Elles ne déchurent pas, ou ne déchurent que peu;
elles restèrent stationnaires ; stationnaires alors, sta-
tionnairesau milieu de nombreuses vicissitudes, du-
rant de longs siècles, jusqu^au moment où nous
sommes et où nous les voyons tomber. Les débris de
la société et de la religion si anciennes des Perses ou
DE l'italie. ;283
des mages, restèrent 9ussi stationnaires , comme
aussi les sociétés et les religions diverses et multiples
des barbares tant méridionaux que septentrionaux,
Germains , Scandinaves , Finnois , Scythes , Tartares ,
Arabes, Africains : toutes demeurèrent stationuaires,
comme on trouva plus tard les sociétés et les religions
américaines. — Assurément il ne serait pas besoin
d'aller plus avant dans Thistoire de la chrétienté , il
suffirait de s'arrêter à cette première époque pour dé-
montrer, l"* qu'elle porte innée en elle-même une vertu
de progrès ; 2^ que cette vertu ne se rencontre dans
aucune autre société humaine; 3^ que par consé-
quent elle lui vient, non de la nature humaine, mais
du dehors, surnaturellement. — Je déclare ici , pour
ne scandaliser personne, qu'il y a certainement d'autres
preuves de cette vertu surnaturelle que la philosophie
de l'histoire ; mais , comme toutes les autres philoso-
phies, celle de l'histoire en donne une, et doit la don-
ner ; la grande idée du progrès chrétien ne serait pas
complète sans celle de l'origine surnaturelle du pro-
grès même (1).
9. Mais laissons l'époque de l'Église primitive per-
sécutée ou triomphante, l'époque des apôtres, des pre-
miers disciples et des saints Pères, durant laquelle le
progrès ne peut être et n'est pas contesté, et venons à
celle de la barbarie, champ^de prédilection de ceux qui
nient cette continuité de progrès. — De 476 à 1073
il y a un intervalle de six siècles, durant lesquels on
ne trouve pas un grand écrivain , pas un grand ar-
tiste, pas une science, pas une culture intellectuelle
(I) Non da progrès, selon nous, mais de l'Évangile qui le rendit
impérissable. . Tbao.
284 DES ESPBB\NCES
florissante. Je n'entrerai pas en discussion à cet égard
en exhumant de longues listes de grands hommes in-
connus; non-seulement j*admets y mais je soutiens
moi-même cette obscurité, cette barbarie en fait de
culture intellectuelle; j'admets et je soutiens la con-
temporanélté de la barbarie en fait de cfvilisation .
Qu'en résulte-t-il? Revenons encore une fois sur ce
point : vivons-nous ici-bas pour écrire ou pour peindre,
même pour gouverner et être gouvernés? Ou bien ou
n'écrit-on y ne peint-on , toutes les sciences ne sont-
elles encouragées, n'est-il des gouvernants et des
gouvernés qu'à l'effet de vivre pour le bien et pour la
vertu? Quelle est la somme (c'est un problème que je
soumets aux philosophes non théologiens ou purs non
moins qu'aux nôtres), quelle est la somme des vies
de toute génération quand elle fait place à celle qui
la suit ? la somme des livres, des tableaux et des
lois, ou celle des vertus? Si, comme je le crois, non-
seulement tous les philosophes, mais tous les hommes
doués du sens commun, sont d*accord que la somme,
le but des vies humaines est la vertu, alors certaine-
ment on pourra dire qu'une époque qui a fait des pro-
grès en vertu a progressé en général. Or c'est précisé-
ment ce qui est arrivé, et cette époque déchue en sa-
voir et en civilisation avança dans les voies de la
vertu ; car à défaut des progrès accessoires et de moin-
dre valeur, il en fut un plus grand qui les suppléa et
les surpassa tous, le christianisme; car tandis que les
connaissances et la civilisation continuaient à déchoir
ou restaient stationnaires , la chrétienté continua à
avancer. — L'empire romain en devenant chrétien
avait sans doute progressé en vertu , ou plutôt avait
DE L*1TAL1R. 28d
corrigé beaucoup de ses ^ices. Mais cetix-ci avaient
été poussés si loin , que, même en diminuant, ils res-
taient encore très-grands, si grands qu'une foule de
témoignages montrent les sujets de l'empire désireux
de passer sous la domination des barbares, qui étaient
également pauvres de vertus et riches de vices; ce
dont il n'y pas moins de témoignages. Le fait est que
les deux sociétés civiles en lutte à cette époque étant
très-vicieuses toutes deux, il n'y avait de vei1:u que
dans la société religieuse, dans la chrétienté, et que le
seul progrès de vertu qu'il pût y avoir , était son
propre progrès à elle, que personne ne saurait mécon-
naître. Elle se répandit de l'intérieur de l^empire
où elle avait été renfermée (sauf quelques rares
exceptions ) tout à l'entour, mais principalement
parmi les races germaniques, envahissantes ou enva-
hies. Quoi 1 ce ne serait pas un progrès que d'avoir
amené une grande et innombrable nation à renoncer
au culte d'Odin , de Theuth et d'Ërta, et aux sacrifi-
ces humains pour le culte du Dieu Un et pour le sa-
crifice de J. G4 ? Mais ne nous donne-t-on pas pour
un progrès la première initiation des Romains aux
arts et aux lettres grecques? Les deux cas sont sem-
blables. Les Romains vainqueurs prirent des vaincus
les connaissances grecques, les Germains vainqueurs
prirent la religion chrétienne. Qui prit le plus? Je
soumets de nouveau la question à ce qu'il y a de plus
pur en philosophes. Je ne crois pas qu'un seul ose
nier que les derniers prirent davantage ; que le pro-
grès germanique fut plus grand, et, pour parler comme
eux, plus humanitaire. Si l'un d'eux l'osait cependant,
Je l'inviterais à considérer les deux résultats, la cor-
286 DBS BSPBBANeBS
ruption romaine par les arts de la Grèce, la citilisa-
tioD germaDiqae par le ebristianisme. — Cette épo-
que fut destinée à rendre chrétiennes, à civiliser, à
faire avancer tes nations germaniques; le progrès
germanique fut la grande tâche de cette époque;
c*est pourquoi cette époque dans son ensemble fut
répoque de la suprématie germanique avant et après
Charlemagne, depuis Odoaere jusqu'à.GrégaireyiI (1 ).
Un des plus illustres et des derniers philosophes de
récole pure, Hegel, dans sa Philosophie historique,
publiée depuis sa mort, appelle âge germsaiique,
monde germanique, toutes les époques de l'histoire
chrétienne. C'est encore là une exagération , mais
^ans laquelle il y a pourtant un fond de vérité. Il
n'y eut Jamais de monde germanique, ni, comme les
appelle le même Hegel , de monde oriental , de monde
grec, de monde romain. Mais chez les anciens,
comme ensuite chez les modernes , il y eut assuré*
ment des nations qui prédominèrent; avec cette dif-
férence essentielle, que les suprématies anciennes
aboutirent toutes à des chutes, les suprématies chré-
tiennes à des progrès, tant pour les nations prédomi-
nantes que pour celles qui furent primées. Voilà ce
qui est à mes yeux la réalité de l'histoire, en opposi-
tion aux deux exagérations semblables de la supré-
matie germanique et de la suprématie italienne. IHi
l'une ni l'autre n'a subsisté durant toute la succes-
sion des âges chrétiens ; ni Tune ni l'autre^ ni aucune
(I) Cette coDséqaence est, ce nous semble, en désaccord avec
les fHrémisses; car eHe attribue la saprémaUe à ceux qui ont suht
et non à ceux qui ont exercé Faction civilisatrice du ebristianisme.
Du reste, pour tout ce qui concerne ce paragraphe, nous ren-
voyons le lecteur à nos deux notes, pages 54 et 279. Tràd.
DE L^lTAilE. 287
ne fut, et ne peut être destinée à durer tmijours, dans
une société destinée à être universelle, catliolique,
chrétienne. — Mus la suprématie germanique dans
les six siècles dont nous parlons est incontestable. Les
Germains prédominèrent par les armes; ils prédomi-
nèrent en s'établissant dans les gouvernements, dans
les maisons, dans les champs des vaincus, en fondant
de nouveUies ^BimiUes, des générations nouvelles ; ils
remportèrent peut-être aussi par la culture iutellee-
tiKlle ( si pauvre dans cette période qui no compte
presque pas), mais certainement par l'activité an mi-
lieu de l'activité universelle qui était très-grande par*
tout, et dans laquelle ils se montrèrent supérieurs. La
suprématie germamque fut la première en date
parmi les suprématies chrétiennes, et la plus longue,
car elle dura depuis les premiers établissements de
ces populations au milieu de la chrétienté, vers la
moitié du v^ siècle, jusqu'à la fm de la tyrannie des
empereurs d'AUenrtagne sur, l'Eglise romaine, et par
elle sur l'Église entière , c'est-à-dire jusqu'à Gré-
goire YII, après la moitié du xi^ siècle, six siècles
en tout. La tentative, l'empire de Charlemagne, ne
fut, si l'on y regarde bien , qu'un événement de cette
suprématie; le plus grand ^ il est vrai, celui à l'aide
duquel on voulut le rendre perpétuel, mais sans pou-
voir y réussir.
10. Le progrès de sa diffusion ne fut pas le seul
que fit la chrétienté dans cette période de barbarie.
Elle en fit encore un autre contemporainement, non
moins important, et auquel on n'a pas donné assez
d'attention : un progrès de réunion. La chrétienté de
l'empire romain, soit celle primitive et souffrante,
288 DES VftpÉRANGES
soit plus encore celle qui règne triomphante, avait
été divisée par d'inombrables hérésies. Cette multipii**
cation d'erreurs qui, annoncée si hardiment par Bos^
suet il y a deux siècles, s'est réalisée si incontesta-
blement de nos jours, fut pareille et presque identi-
que au V* siècle; si bien qu'il n'est pas peut-être une
hérésie actuelle qui ne pourrait, si elle le voulait,
prendre le nom d'une des anciennes. Mtâs (et c'est
là vraiment un augure magnifique) toutes ces erreurs
cessèrent, s'éteignirent d'elles-mêmes dans le court
du vi« siècle. Dans son cours recommença l'union de
la chrétienté, qui dura ensuite, sans exceptions nota-
bles, non-seulement pendant toute la période de bar-
barie, mais pendant toute la période suivante. Fau-
drait-il en faire honneur à la simplicité, au bon sens
de la race germanique prédominante? Je crois que
oui, et que cela est même de bon augure pour l'époque
actuelle, et pour cette même race fourvoyée depuis
trois i^iècles plusque les autres, mais qui sembleaujour-
d*hui,par les études^historiques, sincères autant qu'as-
sidues, marcher sur les traces de ses ancêtres. — De
toute manière,ce progrès de réunion dans la chrétienté^
à l'époque barbare ou germanique^ est incontestable (1).
(I) Nous pouvons nous tromper, mais il nous parait évident, au
contraire, que cette simplicité, ce bon sens, ce progrès dqnt parie
l*auteur , ne durèrent , ciiez les nations germaniques , que tout
Juste le temps que ia suprématie italienne , et plus parUculièrement '
catiiolique romaine , put le retenir sous sa tutelie. CTest i*ËgIise
qui les dérouilla de leur barl>arie; c'est elle qui les réunit à la
grande société chrétienne; c'est elle qui les éclaira de toute manière.
Mais un beau jour , soit que les chefs de l'Église y aient ou non
contribué par leurs fautes, soit que la lumière vint à leur manquer
ou qu'elles en fussent éblouies, soit entin par tous ces motifs en-
sembfe , ces nations éprouvèrent des regrets , brisèrent les liens de
Tunllé, et plus tard , croyant faire du nouveau , elles se mirent à
DE l'iTAMB. 28!)
1 i . Mais un antre grand événement s^accomplissait
cependant sur les limites de la chrétienté (aucun'autre ^
fait notable ne se passant plus loin , puisque les reli-
gionS} les civilisations, les sciences de l'Inde et de la
Chine, et les autres moins avancées, y restaient sla-
tionnaires) : le mahométisme naquit. ~ Fut-ce là un
progrès ou un pas rétrograde ? Certes , il ne fit pas
perdre à la chrétienté peu de provinces , quelques-
unes en Asie, toutes celles d'Afrique, et presque tou-
tes celles de l'Ibérie. C'est donc un nouvel argument
pour ceux qui veulent voir, dans ce siècle, des retours
en arrière. Mais d'abord cette diminution de chrétiens
au Midi fut plus que compensée par raccroissement
qu'apportaient contemporainement à la chrétienté les
races septentrionales. Puis, ce même mahométisme,
qui peut être considéré , et que plusieurs considèrent
comme une espèce de secte , une hérésie semiratio-
naliste chrétienne, ce mahométisme ne fut pas peut-
être un pas rétrograde bien grande eu égard aux reli-
gions incertaines et mêlées de l'Arabie , et il fut
certainement un progrès partout où il se substitua
aux idolâtries multiples et vagabondes, c'est-à-dire,
dans les trois quarts dellmmense territoire sur lequel
il s'étendit.» Si, par exemple, on considère le théisme
mahométan ^ans ses conquêtes indiennes, dans sa
guerre contre cette idolâtrie qu'on pourrait dire la
ratare et une philosophie orientales quant aa fond , septentrio-
nales dans leurs allures, occidentales seulement par la forme.
Le retour vers la bonne voie a commencé, il est vrai , mais on
espère en vain de le voir complètement effectué avant que toutes
les causes qui donnèrent lieu aux regrets aient disparu complè-
tement, ce qui se rattache aussi à la crise italienne, devenue iné-
vitable désormais. Trad.
2i
29Q DES SSPBBANCLS
plus parfaite , préelsément parce cpi'elte a pons^ le
plus loin son principe 4e multiplicité , à coup sAr ,
on doit le regarder comme un moyen se rapprochant
de la vérité, comme une amélioration. Il en est de
même où il détruisit le magisme perse et le féti-
chisme des populations nomades de l'Asie ou de TA-
frique. — Nous ne savons pas encore quelles seront les
voies de la Providence dans les futurs aecroisse-
ments de la chrétienté et du christianisme qui sem-
ant 8*annoBcer de toutes parts; si les races non
chrétiennes y restées au milieu de populations chré-
tiennes , se convertiront ou disparaîtront comme en
Amérique ; si des conversions larges et nationales ve^
nant à s'opérer, elles auront lieu parmi les sectateurs
de la religion mahométane plus que chez d'autres.
Mais en observant cette religion en die-méme, et dans
ses premiers siècles, on ne saurait nier, on ne nie pas
ce fait, quelques-uns même Texagèrent, qu'elle fut et
produisit un progrès. — L'histoire de l'islamisme est
une tâche magnifique, mais elle ne coBvie&t pas à
cette sorte d'historiens qui prétendent raconter tout ,
qui visent à Térudition, et ne voient d'importance
que dans des documents inédits. Ils disent gravement
qu'une histoire du mahométisme est impossible sans
avoir fouillé de nouveau les archives de Simanca, s'être
fait ouvrir celles de ConstantiDople, et sans retrou-
ver celles de Bagdad , de Broussa , de Ghisné, de Bo-
kara ou de Samarcande. Cette tâche convient à ceux
qui, sans dédaigner les détails et les rectifications mi-
nutieuses, n'accordent une grande importance qu'aux
grands ftdts, croient que l'histoire est désormais plus
sue que comprise et répandue , et qui , par ce motif.
B£ L ITAUB. 20 i
eberchent à l'expliq^uer el à la répandre^ A ceox-là
les faits mahométans sufiiraient pour en composer
une histoire , je dirais presque un poème, variée, at-
trayante, utile et complète à l'heure qu'il est. En com-
mençaut à Mahomet et à THégire , vers six cent ^ ce
sont douze siècles en tout : quatre de jeunesse et d'ac-
croissement, quatre d'état statiounaire ou d'équilibre
entre les pertes et les conquêtes nouvelles , enfin ,
quatre de décadence ; ces trois époques correspondent
admirablement avec les périodes chrétiennes que nous
avons indiquées , quoique très-différentes dans leur
développement. Mais il nous suffit d'observer que la
première de ces époques mahométanes^ celle de la
jeunesse et des conquêtes , s'étendant d'un côté jus-
qu'aux Pyrénées, de l'autre au delà de l'Inde et du
Gange ^ l'époque d'une civilisation peu inférieure à
celle chrétienne contempwaine , et d'une culture in-
tellectuelle, supérieure peut-être, fut, sans contredit,
une époque de progrès pour toutes ces immenses ré*
gions; que ce progrès raahométan soit donc considéré
ou non comme une conséquence du progrès chrétien,
il entre de toute manière dans le calcul du progrès
universel de cette époque. — En résumé, les histo-
riens qui veulent rabaisser le christianisnae, qui veu-
lent attribuer la vertu progressive à la nature , à la
raisou humaine, à la philosophie, au mahométisme, à
tout, hors le christianisme, ne sachant dans nos dix-
neuf siècles en trouver d'autres où le progrès chré-
tien ait été aussi faible que dans ces six-là, s'y cram-
ponnent, s'y complaisent, pour démontrer la presque
nullité de l'instruction et de la civilisation chrétienne,
et la supériorité mahométane pendant cette époque«
292 D£S ESPBBAiNCfiS
Nous y au contraire y nous voyons dans la cbrétienté
de ces six siècles , d*abord deux grands progrès bien
évidents : un de diffusion dans les races germaniques»
et un de réunion dans l'Église catholique. Ensuite»
bien que nous puissions réclamer ia totalité du pro-
grès mahométan comme un fait qui ne serait pas ar-
rivé sans le christianisme, et comme en étant dès lors
une conséquence , sans insister sur cette prétention ,
nous aimons mieux considérer lemahométisme comme
le dernier progrès tenté par le paganisme, comme un
progrès analogue à ceux de Fantiquité, et comme eux
incapable de durer ou d'avancer plus loin à l'avenir,
et destiné à démontrer Tincapaclté en dehors de la
cl^rétienté* Nous laissons, au surplus, à chacun le choix
entre ces deux manières de voir, qui toutes deux tour-
nent à la gloire exclusive du progrès chrétien.
13. Passant donc à la troisième époque que nous
avons fixée, de Grégoire VU (1073) à la fin du xv*
siècle , et que nous avons appelée Tépoque de la su-
prématie italienne , nous serons plus brefs : attendu
d'abord que nous en avons touché quelque chose en
parcourant les vicissitudes de notre indépendance ;
ensuite, parce que le grand progrès de cette époque,
et la suprématie exercée alors par Tltalie, sont des
faits très-connus et avoués de tous. Je crois donc
que non-seulement mes compatriotes sobt d'accord
avec mol sur ce point, mais encore les étrangers»
moins jaloux^ moins menteurs et moins ignorants que
ne le disent quelques-uns. Les étrangers ne nous con-
testent que les exagérations, à savoir : la prolonga-
tion, la continuité de notre suprématie ; mais la supré-
matie véritable de quatre siècles et plus » je ne sache
DE L*1TALIE. 293
pas qu'elle soit méconnue par aucun des étrangers ins-
truits , dont plusieurs lui ont même rendu Thom-
mage le plus réel qu'il y ait, quand nous n'avons su ou
pu malheureusement le lui rendre nous-mêmes ; ils ont
étudié, décrit ces temps, ces événements, ces hommes
dont nous nous glorifions. Qui nous a donné l'histoire
des républiques italiennes ? Qui , les vies de Sylves-
tre II , de Grégoire VU , d'Innocent III , de Nicolas
Rienzi, de Poggio^ de Laurent de Médicis, de Colomb^
de Raphaël ? Ouvrages qui, s'ils ne nous satisfont pas
entièrement, sont pourtant les meilleurs ou les seuisque
nous ayons sur chacun de ces sujets. Ils prouvent en
tout cas le respect , la reconnaissance de ces étran-
gers pour cette époque qu'ils ont tant étudiée. Et
cette entreprise de la Ligue Lombarde, qui fait notre
gloire et devrait être l'objet principal de nos ti*avaux,
qui l'a étudiée le plus, nous, les vainqueurs , ou les
Allemands, vaincus par nous cette fois? Certes, les
ouvrage^ de Raumer, de Yoigt, de Kortumet de Léo
n'ont pas épuisé cette grande matière ; mais il n'en a
été certainement ni fait ni tenté autant en Italie , où
rien n'a été essayé. Un Français a consacré naguère
à Pétrarque de graves études ; un autre, plusieurs
Allemands et un Américain en consacrèrent à Dante
de plus graves encore. Tout cela ne peut passer pour
des mépris des étrangers à notre égard. Il n'y eut
pas non plus, à notre grande époque, de mépris des
Italiens pour les étrangers. Nos ancêtres, ces chefs de
la civilisation publique universelle, qui ne firent qu'un
mot pour exprimer celle-ci et la civilité privée et per-
sonnelle (notable et belle pauvreté de notre langue),
au lieu de prêcher de mesquines jalousies ou des ex*
25.
391 DES ESPÉRANCES
clasionSy prêchaient et pratiquaient i'union, la géné-
rosité, la libéralité universelle. Pierre Lombard, Lan-
franc, saint Anselme, Hiidebrand, Alexandre III, saint
Thomas, Dante, Pétrarque et Boccace, les plus grands
de notre grand siècle , tous s'instruisirent , ou profes-
sèrent ou se réfugièrent chez ces étrangers. Il y a cinq
cents ans et plus, les Italiens reconnaissaient la civi-
lisation chrétienne comme une et générale , ce qui
était naturel, et c'étaient eux qui la conduisaient. D'au-
tres, qui se sont faits ses guides^ aujourd'hui la re*
connaissent aussi pour telle, et reconnaissent en
même temps notre ancienne suprématie. Nous seuls,
en niant les progrès faits et les suprématies, surve-
nues, nous renonçons à une partie de nos gloires ,
nous nions les conséquences de l'œuvre de nos ancê-
tres. Je ne cotmais guère d'autres opposants à notre
suprématie au moyen âge que ceux qui exagèrent la
suprématie mahométane. Cette exagération, née dans
le cours du siècle passé, vint de ceux qui voulaient
ravir toute gloire à la chrétienté, mais surtout celle
du progrès, lis dirent, et disent encore que la supré-
matie de la culture intellectuelle chrétienne au^ xi*'
siècle, l'architecture dite gothique, la poésie proven-
çale, et les sciences mathématiques surtout, furent
dues à la civilisation mahométane. Mais quant à l'ar^
chitecture, il faut n'avoir vu ni les monuments ni les
dessins pour pouvoir confondre les deux styles gothi-
que et moresque, ou pour croire l'un venu de l'atitre;
toutes les études modernes concourent en outre à dé-
montrer que l'origine de l'architecture appelée gothi-
que est normande, saxonne ou lombarde, dans tous
les cas germanique , ou mieux encore , qu'elle fut le
DE l'iTALIE. v29,S
produit de la transformation lente de la dernière ar-
chitecture romane. En ce qui concerne- la poésie pro-
vençale, nous accorderons que, venant des deux poé-
sies espagnoles, la catalane et la castillane, elle dériva
indirectement de la moresque. Nous accorderons aussi
la dérivation des sciences mathématiques, la plus cer-
taine des trois, c'est-à-dire (en excluant Tastronomie,
pauvre encore et viciée d'ailleurs par l'astrologie ma-
hométane et chrétienne de ce temps) , de celles con-
cernant la numération décimale et les signes algébri-
ques. Ces concessions faites, il faut dire de ces deux
genres de culture intellectuelle étrangère, introduits
dans la chrétienté, la même chose que des trois gran-
des inventions, étrangères aussi, importées durant
cette période de temps , la boussole , la poudre à ca-
non et l'imprimerie. Toutes trois furent probablement
introduites peu à peu de la Chine dans l'océan Indien,
dans le Levant mahométan, dans la chrétienté; ou, si
ce furent des inventions européennes, elles avaient été
faites ailleurs bien auparavant. Mais c'est ici que se
manifeste l'aptitude progressive de la chrétienté, et
l'incapacité de toutes les civilisations ou cultures
intellectuelles non chrétiennes. Ces inventions, de
même que la poésie et les sciences mathématiques ,
étaient vieilles de plusieurs siècles dans ces civilisa-
tions non chrétiennes, elles avaient passé de Tune à
l'autre, et pourtant elles n'avaient trouvé ni dans leur
patrie, ni dans le cours de leurs migrations un champ
propice pour y croître , y fleurir, y fructifier, avant
d'arriver sur le champ chrétien. Que conclure de là ,
au nom de la vérité , sinon que ces terrains divers
étaient pour elles défavorables, naturellement infé-
296 DRà ESPÉaAnCfiS
conds , mal préparés ; que le seul fécond , prêt pour
les recevoir, était le sol chrétien , où crûrent très-ra-
pidement aussitôt que nées, et durant la première su-
prématie italienne , les trois Inventions et la poésie y
lentement, sans doute, les sciences mathématiques,
mais en peu de temps, comparativement au temps
qu'elles étaient restées stationnaires ailleurs. Nous
laissons aux philosophes à décider la question de sa-
voir comment et pourquoi; la question de la connexion
existant entre la vérité Universelle ou religieuse et les
vérités ou découvertes particulières et matérielles qui en
paraissent indépendantes. Mais nous défions les histo-
riens et les philosophes de nier ce fait et Fimportance
de ce fait : que ces trois grandes inventions et plu-
sieurs autres de peu inférieures (en chimie par exem-
ple), possédées en premier, possédées durant de longs
siècles (1) par d*autres civilisations» ne fructifièrent
qu^au moment où, soit par importation, soit par réin-
vention, elles devinrent chrétiennes. Gela établi, lais-
sons attribuer aux mahométans, aux Indiens ^ aux
Chinois toutes les merveilles que Ton voudra. Plus on
leur en attribuera^ plus ce sera à la honte de leur in-
capacité, à rhonneur de notre aptitude au progrès. —
Cette aptitude s'est manifestée , s'est développée de
tant de manières, sous tant de formes, liberté civile,
science du gouveroement, charité, éloquence, poésie,
histoire, musique, peinture, sculpture, architecture,
théologie, économie politique, art militaire, commerce,
navigation, découvertes maritimes et terrestres , du-
rant toute cette époque de la suprématie italienne,
(I) Celle de la boussole remonte à deux mille ans avant Jésus-
Christ. Voir le dernier ouvrage de M. de Humboldt sur l'Asie.
DE l' ITALIE. 297
que vouloir en donner les preuves serait se proposer
une tâche de rhéteur bien inutile, et celle d*un& longue
histoire d*en vouloir faire la description. Cette histoire
nous sera-t-elle donnée encore par quelque étranger?
1 3 . En abordant maintenant l'époque que nous avons
dit être la quatrième^ à partir du commencement du
XVI® siècle, un grand événement, une grande ques-
tion se présente à nous : quelle part a euedans le pro-
grès chrétien cette séparation de TÉglise qui fut
appelé Réforme? Il nous semble qu'une part beau-
coup trop large lui a été faite par ses partisans et pres-
que concédée par beaucoup de ses ennemis. Cette
erreur, il est vrai, n'est que trop fréquente, et chez
les hommes politiques contemporains et chez les his-
toriens spéciaux de tout grand événement; s'en pré-
occupant uniquement , ils en exagèrent l'importance
et disent qu'il ne s'est jamais vu, qu'il ne se reverra
plus un événement pareil, que c'est le commencement
d'un âge nouveau, la cause générale de tout ce qui
est arrivé ultérieurement. C'est pourquoi la principale
mission de l'histoire universelle est de rendre à chaque
événement sa juste importance, en le comparant avec
ceux des autres siècles, et en soumettant à un examen
éclairé les effets exagérés par les espérances et par
les craintes contemporaines. Nous avons déjà dit de la
'Réforme qu'elle ne fut à peu près qu'une rénovation
de toutes les hérésies nées dans les siècles primitifs de
l'Église : elle n'y ajouta guère que l'inimitié envers
le pape et les arguments que lui fournit le changement
survenu dans les conditions de la culture intellectuelle.
Mais, laissant de côté les rapprochements à faire à
eet égard , tâche qui serait longue aussi et peut-âtre
298 DES ESPÉRANCES
au-dessus de nos forces, ^ous aoiis eonteDteroBs de
signaler les exagérations des effets dota Réforme. Ses
partisans Tont représentée comme le terme du moyen
âge, l'émancipation de la raison humaine, la mère
de la liberté de conscience; elle a produit, selon eux,
la liberté civile, toute la civilisation, toute la culture
intellectuelle, tout le pi-ogrès présent. Ses ennemis,
je ne sais si je dois dire trop imprudents ou trop timî*
des, ou plutôt, comme cela arrive fréquemment,
imprudents à la fois et timides, les ennemis de la
Réforme lui accordèrent trop souvent tous ces impor-
tants résultats, se contentant de changer les noms
qu'ils leur donnaient de bien en mal, et de dire ré*-
beliion et licence au lieu d'émancipation et liberté.
Mais la vérité est que tous ces résultats ne sont his-
toriques ni sous une dénomination ni sous Tautre.
La raison n'avait pas besoin d'être émancipée ni de se
révolter au xvi* siècle, après les quatre sièdes de la
culture intellectuelle italienne, après un saint Thomas,
un Dante et un Machiavel, pour ne pas parler de
tant d'autres. Nî la liberté ni la licence civile n'avaient
besoin d'être enfantées de la liberté ou de la licence
de conscience; ni l'une ni l'autre n'étaient à naître ,
toutes deux étaient déjà vieilles de ce$ mêmes quatre
siècles dans les communes, dans les républiques ita-
liennes. La Réforme fut sans doute une rébellion et
une licence religieuse ; rébellion contre l'autorité ori-
ginaire établie dans rÉglise , licence de la raison hu-
maine; mais ce ne fut qu'une de ces rébellions et de
ces licences en grand nombre qui advinrentet ad vien-
dront peut-être encore; ce ne fut pas le commence-
ment d'une ère nouvelle, ni la fin du moyen âge, ni
DE l'italie. 399
des ténèbres, ni de la barbarie, qui déjà, depuis le
xf siècle, avaient fini certainement en Italie, sinon
ailleurs. Je ne sais ce que peuvent avoir dai^s Tei^rit
tous ces faiseurs de discours historiques pour oublier
ainsi tant de faits, tant de résultats de quatre siècles
comme ceux-là. Il n'en fut pas ainsi de certains con-
temporains d'élite (principalement d'Érasme), qui
jugèrent dès lors la Réforme pour ce qu'elle a été réd^
lement, pour ce qu'elle est clairement aujourd'hui, et
po^r ce qu'elle sera sans doute plus clairement encore
chaque jour, non une impulsion et une coopération,
bien moins encore la cause d'aucun grand progrès,
mais une distraction , une entrave, une halte , un i^e-
tard chez toutes les nations où elle prit racine et
acquit de l'influence. L'Allemagne, où elle en eut le
plus, n'entra ni alors, ni durant deux siècles encore,
dans le progrès universel. Elle ne cultiva avec éclat
aucune des connaissances qu'elle aurait pu, plus faci-
lement qu'aucune autre nation , rapporter de l'Italie
dont elle est une des deux voisines et fut la maîtresse.
Quant aux arts, elle retomba de cette splendeur que
semblaient lui promettre Albert IHirer et Holbein,
dans de nouvelles ténèbres. Quant aux seules sciences
^i sont toujours les plus indépendantes des circons-
tances nationales , nous voulons dire les sciences ma-
thématiques, deux Allemands, Kepler et Leibnitz,
se montrèrent dignes de rivaliser avec le grand Italien
et le grand Anglais. Mais la grande culture intellec-
tuelle, en Allemagne, ne prit l'essor qu'au moment
où , après un long siècle de divisions et de guerres
religieuses et un autre de repos et de nullité , ce zèle
et cette petitesse d'esprit, cette inimitié contré tous
i
800 DES ESPÉRANCES
les antécédents chrétiens , cette aversion presque ico-
noclaste pour les arts , tontes ces haines , et, pour les
appeler par leur nom , toutes ces illibéralités qne la
Réforme suscita et nourrit en les reprochante la ca*
tholicité, eurent enfin cessé. Peut-être même , si Ton
y regarde bien et si Ton veut comparer avec soin^ l'état
florissant des connaissances en Allemagne, à Theure
qu'il est, ne paraîtra pas au niveau de leur époque
la plus brillante chez chacune des autres nations
chrétiennes; et cette infériorité paraîtra devoir être
attribuée à l'infériorité religieuse de cette contrée,
qui ne pourra y remédier qu'en remédiant à sa cause.
— Il en est de même de la nation britannique, qui
fut la seconde à s'enthousiasmer pour la Réforme.
Assurément, à bien étudier son histoire , on recon-
naît avec évidence qu«tout progrèsdot y être retardé,
et par la tyrannie néronienne de Henri YIII, et par
le despotisme tibérien d'Elisabeth, et par la vmtté
théologique de Jacques r*", et tout enseifible par les
guerres civiles qu'eng^dra la Réforme ( ji»qu'eii
1688). Les glorieux noms de Shakspeare, de Milton
et de Newton, ni les formes si avancées de cette civi-
lisation, ne prouvent rien à rencontre. £n effet, sur
ces trois grands hommes, deux furent délaissés et
longtemps presque inconnus dans leur patrie, et le
troisième, bien que très-vanté, n'y eut guère de rivaux
ni de disciples contemporains : on peut donc dire
d*eux, plus justement que de tous autres, qu'ils furent
des génies isolés et exceptionnels. Le fait est que la
grande splendeur, Fapogée, l'universalité, la supré-
matie de la culture intellectuelle, en Angleterre, n'eut
lieu qqe plus tard, de nos jours, quand là aussi eurent
DE l'ITALIE. 801
cessé le zèle, Tinsplration, rilUbératisme de la Ré-
forme. Quant à la civilisation , elle ne commença à y
fleurir qu*à partir de 1688 , et si elle s*y accrut depuis
lors jusqu'à cette puissance que chacun lui reconnaît
aujourd'hui , il n'est pas douteux toutefois que les
vices dont elle reste atteinte , et surtout les trois prin-
cipaux, la charité publique mal constituée , la pro-
priété territoriale tyrannisée, et les injustices accu-
mulées sur rirlande, sont de funestes débris de la
Réforme. Ainsi donc, l'Angleterre aussi a été retardée
dans son développement, et ne brillera de tout l'éclat
dont elle est susceptible que lorsqu'elle se sera débar-
rassée de ces débris et sera revenue sur la route d'où
elle s'est écartée, en suivant un mauvais guide. —
Enfin la France , qui fut la troisième en ardeur pour
la Réforme, n'occupe aussi que le troisième rang
dans les troubles apportés par elle à la culture intel-
lectuelle et à la civilisation.«Au xvi"* siècle,. elle était
l'une des notions les plus en contact avec la nation
italienne; elle fut une de celles qui lui enipruntèrent
le plus en lumières de toute espèce; elle avait à sa tète
un des princes qui les aimaient le plus et l'un des plus
progressifs qui aient jamais existé, François P^ Lui,
ses successeurs et Catherine de Médicis, sa bru, atti-
rèrent eu France plus d'artistes et de littérateurs ita-
liens que n'en reçut tout le reste de la chrétienté.
Cependant la culture intellectuelle et la civilisation ne
commencèrent à jeter un vif éclat en France que sous
Louis XIY , eippéchées qu'elles furent aussi dans ce
pays par les préoccupations et par les guerres de la
Réforme. — Je ne sais et je ne mïnquiète pas de vé-
rifier si je dis des choses nouvelles, ou seulement peu
26
302 DSS ESPBBAMCES
coQDueSy bien que d^à signalées par d'autres; mais
le jour \ieadra où le progrès des sdeoces historiques
les reodra vulgaires. Il n'est pas possible que ce grand
fait reste toujours inaperçu, à savoir : que du com-
mencement du xvi^ siècle jusqu'à nous, les trois na^
tions qui avancèrent le plus et obtinrent les trois
suprématies du progrès chrétien, l'obtinrent ppéeisé-
ment dans l'ordre inverse de la part qu'elles prirent
à la Réforme. Ainsi l'Espagne, qui en resta pure, fut
la première, puis la France, ensuite l'Angleterre :
preuve iiTéfragable que la Réforme ne vînt pas en
aide au progrès; preuve, ce me semble, qu'elle fut
pour lui une entrave (l).
1 4. Quoi qu'il en soit, Tordre des suprématies obte-
nues durant ces trois siècles jusqu'à nous par les
nations chrétiennes, fut celui-ci. — La suprématie
ibérique est incontestable, à partir de la moitié du
XVI® siècle jusqu'à la moitié du xvii®. Les Espa-
gnols et les Portuguais furent les premiers à l'élever
(I) Mais l*Ila1ie , qai était demeurée tout aussi étrangère à la
Réforme que l*Espagne, pourquoi selaissa^t-elle ra^ir sa luprématfe
dessiècles antérieurs, et Jeter dans cet al)aisseaient dont elle o*a pas
pu se relever depuis? -- Parce qu'elle perdit son indépendance. —
Mais pourquoi la perdit-elle ? — Parce qu^elle était corrompue. —
Or, comment «on orthodoxie ne Tavait-elle pas préservée de la
corruption ? — C'est une thèse historique que nous n'essayeroofl
pas de traiter dans une note, mais qui nous parait sans solution
pour ceux qui ne ireulent admettre aucuns torts de la part , non
certes de l'Église, maie de la cour de Rome. Elle en eut pourtant
alors , et de si graves et de si vrais, que Machiavel, se laissant entrai
ner par son esprit généralisateur, eu vint à lui en attribuer d'autres
plus graves encore, mais imaginaires, pour prononcer contre elle
cet inique jugement qui, suivi par la foule des écrivains médiocres.
faussa l'intelligence de l'iiistoire, et fît, par là, infiniment plus de
mal àritalie que toutes les fautes réelles temporellement commises
par Içs ponUfes romains. Tn^o.
DE L*J[TAL1£. 303
tout litière à lltalie. Ils ne iui prirent pas seulement
la poésie, les lettres et les arts; ils 4ui prirent aussi ,
et en totalité, tout le commerce oriental, ce com-
merce qui est toujours le plus important de tous^ ils
lui prirent cet esprit que je ne sais si je dois appeler
d'aventures ou de découvertes, ou mieux^ de propa-
gation chrétienne, dont nous avions donné l'exemple
trois siècles auparavant , et que nous aurions con-
servé, si nous n'eussions méconnu le plus grand
homme de ce progrès , Christophe Colomb. Mais les
temps n'étaient plus^ pour l'Italie , de tenir compte de
ses grands hommes, de faire emploi de sa propre
vertu. Celle-ci était passée à l'Ibérie , elle s'y était
exercée et accrue durant les huit siècles consacrés à
conquérir son indépendance. C'est un fait qui non-
seulement nous est démontré, mais encore raconté en
détail et presque mis en scène par l'histoire plus épi*
que et plus dramatique que ne peut l'être aucun
drame, aucune épopée. En effet , ce fut au siège dé
Grenade , devant Ferdinand d'Aragon et Isabelle de
Castille, au dernier acte et devant les deux héros du
drame précédent (celui de l'indépendance et de la
réunion ibérique), que se présenta Colomb, le grand
Italien dédaigné dans sa patrie, pour leur proposer
l'Amérique, le grand champ de l'activité future,
de la future suprématie. Ferdinand et Isabelle l'ac-
ceptèrent de Colomb ; puis tous trois la transmi-
rent , presque déjà conquise en entier, à Charles-
Quint, allemand d'origine et d'éducation, mais espa-
gnol d'activité et d'allures, secondé toute sa vie par
des Espagnols. Ses généraux , en effet , et ses minis-
tres principaux (sauf un ou deux italiens) furent
^04 DBS ESPÉRANCES
espagoolSy ainsi que ses palatins, presque semblables
et sans doute plus réels que les paladins de Cbarle-
roagne. Lui-même fit profession d'être espagnol , vit
que son héritage le plus important était en Espagne, et
le laissa à son fils, Tibère succédant à Auguste. Cest à
ce fils sans doute ( car la nature du prince est presque
tout dans un royaume absolu , et plus encore dans un
grand] qu'il faut attribuer la première décadence de
ia suprématie ibérique, la perte des Flandres et du
Portugal , l'abandon des expéditions contre les mabo-
métans, Turcs et Barbaresques, bien que vaincus, le
défaut d'encouragement pour toute espèce d'activité ,
la mollesse et la corruption dans lesquelles il fit ou
laissa se plonger les provinces italiennes, la mesquine-
rie, les défiances, les précautions, l'espionnage, les
supplices , qui remplacèrent la tyrannie large et sans
cesse active de son père. Mais une grande partie de
cette décadence doit être attribuée à la nature même
de la suprématie ibérique, fondée et maintenue sur-
tout par les conquêtes et par les colonies transatlan-
tiques. Les colonies, quand elles sont grandes, ont
cet inconvénient, qu'elles épuisent l'activité de la mère
patrie en appelant à elles tout ce qu'il y a d'hommes
hardis et aventureux de leur nature. Le mal est plus
grave quand ces colonies, comme celles de l'Espagne,
enrichissent facilement et en peu d'années ces aven-
turiers, parce qu'alors elles épuisent l'activité de ceux-
ci, en renvoyant oisifs et vicieux dans leur patrie
ceux qui en étaient sortis tout autres. C'est bien pis
encore quand aux colonies lointaines s'ajoutent des
pays de conquête voisins, comme furent, pour l'Es-
pagne, Naples et Milan; ils corrompent, plus facile-
D£ L*1TÂLIE. 305
ment même et en plus grand nombre, les fonction-
naires grands et petits, toute cette tourbe d'employés
étrangers qui y accourent pour s'engraisser , corrom-
pre et se corrompre. £n résultat, au milieu de la ty-
rannie ou de la mollesse énervante des tristes succes-
seurs de Gharles-Quint et de la corruption des colonies
américaines ainsi que des États italiens, la suprématie
espagnole , qui avait absorbé toute celle de la pénin-
sule ibérique^ marcba rapidement vers sa fin, et dura
à peine cent années.
15. La France en bérita, non sans le mériter, mais
pour cause. Elle avait en effet soutenu aussi une
belle guerre d'indépendance contre les Anglais, et,
après en être sortie victorieuse, sous Charles YII,
s'étant réunie sous Louis XI , elle se trouva » sous
Charles VIII, Louis XK et François r% très-bien pré-
parée pour prendre part à tout ce qu'elle rencontra
de progrès en Italie, et elle y prit part aussitôt que xces*
sèrent chez elle , ainsi que nous Tavons dit, les em-
pêchements des divisions religieuses et de la mesqui-
nerie réformatrice. Une fois que Henri lY y eut mis
un terme , que Louis XIII et Richelieu en eurent
fait disparaître lès restes, Louis XIV put recueillir
finalement les fruits de l'union nationale. Alors com-
mença cette suprématie française que l'on voudrait
nier ou amoindrir en vain. Ceux qui y tentent met-
tent d'ordinaire en question la grandeur personnelle
de ce prince, ety le jugeant selon l'inaltérable sévérité
chrétienne, ou selon la sévérité de l'opinion publique .
qui s'est améliorée , leur triomphe devient, à vrai dire,
très-facile. Mais d'abord , pour juger de la grandeur
d'un prince , il faudrait toujours le comparer avec les
26.
306 DES ESPÉRAJ^CES
princes de son temps, et je crois qu'en agissant ainsi,
Loais XIV grandirait plus que jamais. En second lieu,
ni Léon X, ni Laurent de Médicis , ni Auguste , ni
Périclès, ne furent des hommes sans défauts, ils ne
produisirent pas non plus la grandeur des siècles
auxquels ils donnèrent leur nom ; et tous, à Florence,
à Rome, en Grèce, comme Louis XIV en France,
nés en temps opportun pour recueillir les fruits, surent
s'acquitter de cette tâche et ne pas manquer à leur
époque, ce qui est encore une vertu peu commune.
Mais pour laisser la personne de Louis XIV et en
venir à la suprématie française, qui /commencée sous
lui, a duré jusqu'à nos jours, je crois que si elle est
niée par quelques-uns , c'est moins de leur part l'effet
de Tignorance que de cette espèce de vengeance, ou,
comme ^n dit, de réaction, qui se produit d'ordi-
naire contre toutes les dominations, dans les premiers
temps où elles ont cessé, chez ceux qui viennent de
la subir. Mais quand il s'est encore écoulé quelque
temps et que de nouvelles générations ont surgi, on
en revient à cette modération de jugement qui n'est ni
servilité, ni réaction. Quand le jour en sera venu,
chacun jugera probablement que la suprématie fran-
çaise a moins consisté en grandes conquêtes et en diffu-
sions semblables à celle de l'Espagne, que dans un pro-
grès général de toutes les sciences de la guerre et de la
paix, analogue à éelle de lltalie à l'époque de Léon X.
Dans l'art du gouveniement, ce fut sous Louis XIV que
, commença ou du moins s'accrut cet ordre central d'ad-
ministration et cette division des attributions minis-
téi'ielles non selon les provinces, mais selon les affaires
à diriger, système qui se répandit ensuite en Europe,
DE L*ITALIE. 307
OÙ ii est généralement adopté , et qui , critiqué plus
ou moins justement dans ses abus, est pourtant un
progrès très- réel partout. Dans l'art de la guerre,
Condé , Turenne , Luxembourg et Vauban , pour ne
rien dire des autres, inventèrent et mirent en usage
cette tactique et cette stratégie qui , plus imitées que
surpassées par leurs émules, le prince Eugène et Marl-
borough, durèrent jusqu'à Frédéric et Napoléon.
Dans les sciences naturelles et mathématiques seule-
ment, la France, nrnlgré son Descartes et son Fermât,
resta inférieure et ne fil pas alors de progrès à com-
parer avec ceux réalisés en Italie, en Allemagne et
en Angleterre, par Galilée, Kepler, Leibniiz et New-
ton. Mais ce ne fut qu'un retard, et cette infériorité
fut bien compensée ensuite par les Lavoisier, les La-
place, les Cuvier et tant d'autres qui resplendirent
dans la dernière génération de la suprématie française.
Quanta la littérature de la France, qu*on appelle supré-
matie, domination ou tyrannie, l'influence subie na-
guère avec tant de servilité par toute l'Europe, durant
cent cinquante années, elle se trouve confirmée par les
cris mêmes poussés contre elle , par ces protestations
tardives, par ces exhortations , désormais inutile^ , à
s'en affranchir. On accuse aujourd'hui cette littéra-
ture d'avoir été une imitation servile des anciens, et
on lui reproche, en même temps, d'avoir reproduit
par trop les temps , la nation, la cour, les princes
régnants , et de n'avoir fait que cela. Mais une accu-
sation détruit l'autre , et prouve que l'imitation clas-
sique française (je parle de celle adoptée par les meil-
leurs écrivains du siècle d« Louis XIV surtout) ne
fut pas servile, mais semblable à celle des anciens
308 DES £SPBBANGES
Romains et des Italiens du bon temps ; qu'elle fut ce
que devrait être toute imitation, cfassique ou non^
appropriée au temps , à la langue, à la patrie. En ce
qui touche la philosophie, si , mettant de côté toute
partialité de nation ou d'école, on considère que les
philosophes de l'antiquité ne furent grands peut-être
que par ce motif qu'ils méditèrent et écrivirent avec
les lumières naturelles de leur raison, dans des temps
et dans des lieux où les clartés surnaturelles de la tra-
dition étaient inférieures et très- obscurcies; que les
philosophes modernes, au contraire, méditant et écri-
vant au milieu des lumières de la tradition rétablie
et de la révélation accrue , n'ont obtenu et n'obtien-
dront Jamais autant de succès (car celui qui s'élève
davantage dans la philosophie, s'il s'engage sur le
terrain de la théologie, s'appelle plutôt théologien
que philosophe, et, s'il se tient en dehors , se fourvoie
sans ressources) ; si on considère, dis-je, cette position
dangereuse de la philosophie au milieu de la chré-
tienté, peut-être trouvera-t-on que ce grand philo-
sophe historique, Bossuet et les autres métaphysiciens,
Descartes et Malebranche , sont , dans leur simplicité
et leur retenue, ou, si l'on veut, dans ce qu'ils
oiïreut d'incomplet, plus voisins de la vérité que
beaucoup de leurs successeurs, écossais et allemands.
Or, disons-le en passant, le mérite de l'école italienne
actuelle sera peut-être de ramener la philosophie à
cette modestie qui seule lui sied au milieu du christia-
nisme. Puissent donc les maîtres ne pas se laisser dis-
traire de cette haute mission/ ne pas se perdre dans
des analyses sans nécessité désormais, et pro-
duire de ces synthèses puissantes dont ils se montré-
DE I«* ITALIE. 309
rent maintes fois capables , car seules elles attestent
la capacité définitive de toute école quelconque. —
Quoiqu'il en soit, ce fût là le grand achoppement de
la suprématie française. En effet, les successeurs de
ces premiers pliilosophes pleins de retenue, devenant
peu à peu plus hardis et incomplets, argumentant
misérablement à la manière des plus malencontreux
dialecticiens du moyen âge, en vinrent, par degrés,
de Tanalyse de la pensée à une folle analyse de Tes-
prit humain ; puis , inévitablement, soit à sa circons-
cription et à sa matérialisation, au matérialisme, soit
à son extension infinie, pour le faire tout-puissant et
presque dieu, au rationalisme. Delà, effet ou cause, je
ne sais , peut-être effet et cause tour à tour, une autre
dépravation, celle des mœurs; de là cette corruption
élégante de la cour de Louis XIV , mais dissolue dans
celles du régent et de Louis XV, qui se communiqua
à la capitale , puis passa dans les provinces et dans
toutes les classes de la nation. Alors dépourvue de
vérité et de vertu, la France fut perdue, et tomba
dans ces excès connus de chacun, dans cet anéantis-
sement de civilisation et de culture intellectuelle, l'un
des plus grands, à coup sûr , dans lequel soit tombée
jamais une nation chrétienne. — Mais c'est là comme
un privilège de la France, dû à cette promptitude des
esprits, à cette vertu d'activité toujours renaissante
au milieu de tant de destructions , que les erreurs s'y
corrigent aussi vite qu'elles s'y répandent rapidement.
Ainsi, après dix ans ou un peu plus, la civilisation
perdue renaquit sous les auspices de Napoléon ; les
arts, les lettres, les sciences, la religion, furent ren-
dus plus ou moins au pays, et , comme réveillée par
1
SIO DES BSPBBAIfCES
l'énergie de cette réàurreetion, la suprématie française
resplendit d'un nouvel et dernier éclat (1). Après
avoir dominé par la culture intellectuelle, la France
domina par les armes. Mais cette haute fortune dura
peu, et elle rentra, elle se trouve aujourd'hui dans ses
anciennes limites, forte du souvenir de ses gloires
anciennes et nouvelles, guérie de beaucoup d'erreurs,
grandie en civilisation , avançant en culture intellec-
tuelle, en philosophie , en religion; non plus la pre-
mière à dire vrai , bieu qu'elle s'en vante et que d'au-
tres lui en fassent honneur par habitude, mais n'étant
primée, peut-être, que par une seule nation , tout au
plus. Puisse- t-el le se préserver elle-même de ces pré-
tentions rétrospectives à une suprématie à laquelle il
n'est pas probable qu'elle remonte jamais plus qu'au-
cune des nations qui l'ont une fois perdue I Puisse-t-elle
plutôt se contenter de prétendre à cette parité qui est le
destin probable des nations chrétiennes les plus gran-
des et les plus vertueuses 1 Dieu le veuille ainsi dans
sa miséricorde , pour elle et pour nous. Car, située,
comme elle Test, entre l'Espagne , l'Angleterre, l'Al-
lemagne et ritalie , les quatre autres^raudes nations
de la chrétienté , il n'est pas de nation dont les des-
tinées bonnes ou mauvaises se, fassent plus sentir à
(1) Dernier éclat, même dans cet avenir rapproché de nous, où
se bornent les prévisions de l'auteur, nous ne le croyons pas. Nous
croyons , au contraire , que ceux qui le pensent ne se sont pas
assez rendu compte ni des véritables causes qui produisirent les
deux révolutions de 1789 et de 1830, ni de tout ce qu'elles renrer-
ment d'éléments progressifs eLexpansifs, pour bien apprécier le
rôle immense que la suprématie française est appelée à jouer encore
sur les destinées de l'Europe et du monde. Son esprit pacifique, en
rendant son action moins brillante aux yeux de la génération ac-
tuelle, ne la Irendra que plus incontestable auprès de la postérité.
Voyez nos notes, pagei 149 et I86. Trad.
DB L'ITALIE. 311
tons, soit qu'elle domine, soit qu'elle fléchisse , soit
qu'elle marche de pair.
1 6. Et maintenant que nous voici arrivés aux temps
où nous vivons, nous ferons, pour rhistoire du progrès
chrétien, une question semblable è celle que nous
avons posée pour Fhistoire de l'Italie en particulier.
Que faut-il penser de ces temps? Sont*lls une simple
continuation du siècle précédent , un siècle de progrès
semblable ou peu différent? ou bien une époque dif-
férente, nouvelle, un siècle de transition, une ère
humanitaire^ comme quelques-uns l'appellent, soit
en la vantant , soit en la détestant? — Je l'avouerai,
quant à moi , je n'ai jamais compris ces deux dénomi*
nations, qui me paraissent dictées par la préoccupation
habituelle en faveur du présent qu'elle exalte en ou-
bliant le passé. C'est ici qu'il pourra nous être utile
d'avoir réuni dans un petit espace, et presque résumé
dans une idée, les vicissitudes d'un grand nombre
d'âges : la seule sauvegarde contre les exagérations est
la comparaison. Or, quiconque voudra en tirer parti,
verra que tous les siècles dont nous avons parlé ont
été des époqu^ intermédiaires entre une de moindre
et une autre de plus grand progrès, qu'ils ont été dès
lors des époques de transition, ni plus ni moins que le
temps actuel ; d'où suit que ce nom nesauraitdistinguer
aucune époque , ou même ne signifie rien , tout siècle
étant inévitablement une époque de transition entre
celui qui l'a précédé et celui qui doit le suivre^ Quant
à l'autre nom d'ère humanitaire, s'il veut dire que la
nôtre est une époque dans laquelle les intérêts de
chaque nation deviennent universels et se confondeat
dans celui du genre humain , cela est vrai , cela est
#^
313 DES ESPEB ANGES
certain , et nous ne le nierons pas; mais si cette dé-
nomteation Veut dire que ce soit là un fait ou le
commencement d'un fait nouveau, un progrès en sens
divers des précédents, autre chose, en un niot, qu'une
continuation du progrès chrétien qui date de dix-huit
siècles , nous nierons franchement cette nouveauté ;
nous ne saurions imaginer quel peut étre^ comment
peut venir ce progrès différent, nous ne saurions de-
viner aucune signification à ce nom de progrès huma- f
nitaire, différent du progrès chrétien . Il y a plus : nous ^
ne saurions, nous qui croyons et espérons tant dans .al
le progrès présent, nous ne saurions le voir plus gi-and ^
que ceux qui Font précédé, sinon, comme tout pro-
grès ultérieur Test toujours naturellement par rapport
à ceux antérieurs ;, nous ne voyons point que les pas
qui se font actuellement soient plus grands que ceux
faits maintes et maintes fois auparavant. Assurément,
le progrès de propagation , fait à cette heure en Asie
par la chrétienté et commencé en Afrique, est grand;
mais il serait trop long de discuter et difficile de dé-
terminer s'il est plus grand que le progrès du même
genre fait sous la suprématie ibérique et dans cette
même Asie, et, de plus, dans ies deux Amériques.
Ce serait certainement une grande révolution, un
grand progrès que celui qui semble s'apprêter pour le
commercé, en reportant ses voies des deux grands
caps d'Afrique et d'Amérique vers les passages de
Suez et de Panama ; mais il serait difficile de déter-
miner si ce serait un changement et un progrès plus
• grand que celui qui s'opéra en sens (^posé, en faisant
abandonner la Méditerranée pour ces deux grandes
circumnavigations. Assurément, le progrèsdes lettres,
DE L'iTAXIB. 813
des sciences et de la publicité est grand de nos joui*s ,
mais il reste très-douteux si celui qui se fit dans le
demi-siècle de Tinvention et de la propagation de
l'imprimerie ne fut pas plus grand. Assurément, c'est
un grand progrès pour notre siècle présent de revenir
des fausses philosophies ; il sera plus grand s'il les
détruit, plus grand encore s'il détruit les hérésies, et
extrêmement grand s'il détruit l'héritier de toutes les
fausses philosophies, de toutes les hérésies, le rationa-
lisme ; mais quand il y réussirait, notre siècle, ni aucun
autre à venir,ne serait jamais à comparer à cette épo-
que du milieu des temps qui vit tomber d'un coup, non
quelques erreurs, mais toutes les fausses et insuffisan-
tes philosophies de l'antiquité; non quelques hérésies,
mais toutes les fausses religions. — Sachons comparer
si nous voulons juger, si nous ne voulons passer pour
des enfants aux yeux de ceux qui seront d'autant plus
avancés que nous avancerons nous-mêmes davantage.
1 7. £n comparant donc et en jugeant y il nous pa-
raîtra que l'époque comprenant le temps présent et
l'avenir prochain susceptible d'être prévu , ne saurait
o^rir qu'une continuation du progrès chrétien, être
qu'une époque ou une portioii d'époque semblable à
celles que nous avons appelées de la suprématie ibéri-
que ou française, époque ou portion d'époque qui
pourra très-probablement être nommée de la supré-
matie britannique.— £n effet, dût cela déplaire à quel-
ques Français, à des Espagnols, à des Italiens ou à des
Allemands détrônés de cette suprématie, dût cela dé-
plaire à des prétendants nouveaux ou à qui que ce sott,
il est évident en fait, pour tout homme sincère et médio-
crement informé : l<*qu'à l'heure qu'il est, à la fin de
27
814 DE9 ESPÉBA«CBS
Tannée 1843 , la nation qui comprend TAngleterre^
rÉcosse ei l'Irlande , qae nous appelons impropre-
ment, mais pour abréger, nation britannique, est la
première des nations chrétiennes dans Tœuvi'e des con-
quêtes de la chrétienté; la part qu'y prend la France en
Afrique étant belle et grande , sans doute, mais non
pas à comparer jusqu'ici ; et celle qu'y prend la Russie,
&[ï se détournant deFAsie, n'étant ni belle ni grande;
a^ que la nation britannique est actuellement la
première entre toutes dans la propagation de sa race
propre, d'une de ces races chrétiennes qui (à juger par
to!^ les exemples antérieurs , et surtout par celui de
l'Amérique) semblent destinées à succéder à toutes les
autres, à peupler l'univers ^tier, à être le grand moyen
de la Providence pour propage le christianisme ; 3^ que
la nation britannique est aujourd'hui la première dans
cette propagation du çommei'ce qui sert de moyen aux
jleux autres, bien plus importantes; 4'' qu'elle est là
première dans tous ces genres d'activité industrielle,
dans toutes ces application^ scientifiques^ en un mot,
dans tous ces progrès matériels qui sont les moyens
^u moyen commercial, et contribuent par là aux deux
grandes propagations ; ce qui fait que, malgré tant de
sots dédains, ces progrès matériels sont et seront l'oc-
cupation, l'objet de l'activité de beaucoup de nobles
esprits présents et futurs. — Si l'on ne veut pas don^
ner à tout cela le nom de suprématie, je ne sais quelle
influence l'on peut ou pourra appeler ainsi.<]!enesaurait
être celle de l'Allemagne, qui ne fut guère qu'une pro-
pagation et une domination de la racé germanique
parmi les nations chrétiennes; non celle de lltalie, qui
fut égale, sinon plus grande, à celle de la Grande-Bre-
DE L ITALIE. 31,5
tagne, en culture Intellectuelle, en industrie, en com-
merce , mais beaucoup moindre et presque nulle en
conquêtes pour la chrétienté et en propagation de races
chrétiennes (1); non celle de l'Espagne, qui fut grande
dans ces propagations , mais non dans les lettres, les
arts et les sciences ; non celle de la France, qui fut, au
contraire, comme celte de Tltalie, grande dans la cul-
ture intellectuelle, mais peu puissante en fait de pro-
pagations.-^La suprématie britannique est-elle bonne
ou mauvaise , juste ou injuste, utile ou nuisible? Ce
sont là des questions différentes de la question du fait^
etquisontà peu près Vaines* Nousnelesavonspasposées
pour les autres suprématies , ou plutôt , nous en avons
reçu la solution de la Providence et des effets accom-
plis, en reconnaissant ses voies dans chacun d'eux.
Ayons encore foi en elle pour les effets de la supré-
matie britannique présente, et laissons à nos neveux,
qui seuls pourront le faire, le soin de les décrire. —
Laissons-leur de même ces deux autres questions, si
la suprématie britannique sera durable et si elle sera
la dernière. Nous ne saurions guère rien prévoir de
sa durée, sinon qu'elle dépendra probablement de
(1) Cela pourrait être révoqué en doute , quand même la 8apçé«
malie de l'Ilalie n'aurait commencé qu'avec Grégoire VII, ainsi
que semble le croire l'auteur ; mais c'est par cela même que cette
erreur devient évidente. On a dit que tous les progrès chrétiens
des derniers trois siècles ont été réalisés en dehors de TËglise et
presque malgré la cour de tlome. Cette opinion , si elle n'a pas
pour elle la vérité, en a au moins les apparences. Mais que pen-
dant les siècles de la barl>arie, l'Italie, où prenaient leur essor, où
puisaient leur force toutes les missions qui christianisèrent les bar-
bares, n'ait rien fait pour la propagation de la chrétienté et des
races chrétiennes , cela n'a été dit , n'a été pensé , ne saurait être
cru par personne. Voyez, au surplus, nos précédentes notes. Trad.
fe?'
i
810 D£8 BSPÉHANCES
rhabileté à déployer pour vainere, non pas tant les
difficaités extérieures que celles intérieures, ces trois
grandes plaies du paupérisme , de la prépondérance
aristocratique et de la tyrannie anglaise en Irlande ;
que le grand remède à toutes trois serait sans doute
le retour au catliolicisme, vers lequel semble tendre
la nation britannique tout entière ; que cette œuvre
une fois accomplie ou avancée, quand, aux missions
infructueuses de protestants , succéderont celles des
catholiques, alors seulement on pourra espérer de
rendre l'Asie chrétienne, ce qui serait Tunique progrès
définitif de notre civilisation , la confirmation et la
garantie de Fempire britannique dans llnde. Du
reste, rien d*humain ne dure perpétuellement ici-bas ;
et les Anglais, plus instruits, plus versés dans l'histoire
et dans la pratique des affaires que qui que ce soit,
savent fort bien que leur empire asiatique, d'où dépend
leur {Suprématie, ne durera pas toujours; l'aveu s'en
trouve, sinon dans des documents officiels, à coup
sûr dans beaucoup des innombrables livres d'histoire
et de descriptions indiennes qui font foi de l'opinion
publique. Elle professe bien la volonté et le devoir de
conserver, le plus possible, cet empire et cette supré-
matie, d*en tirer le plus grand profit actuel en tributs
et en spéculations commerciales, mais elle prévoit
aussi le temps où le seul profit qui lui restera sera la
propagation de la race , du nom et de la civilisation
britanniques : elle considère un tel profit comme
grand encore pour la génération à venir, mais de la
même manière qu'elle regarde comme glorieux et utile
pour l'Angleterre l'empire anglo-américain, séparé
qu'il est de la mère patrie. C'est là, sans doute, une
DB L* ITALIE. 317
manière élevée, libérale et vraiment chrétienne d'en-
visager le présent et l'avenir, l'activité, la vertu,
les devoirs et le destin des nations chrétiennes. Une
nation chez laquelle une pareille opinion est , sinon
générale, au moins publique et fréquemment énoncée,
n'a peut-être pas besoin d'une autre pour assurer sa
suprématie ; elle peut bien laisser à ses neveux les
questions qui se rattachent à sa durée, certaine, dans
le fond de sa conscience, d'en bien user tant qu'elle
durera. — Nous nous engagerons encore moins dans
l'autre question, d'une solution plus éloignée, celle
de savoir si quelque autre nation succédera à l'Angle-
terre dans la suprématie chrétienne, si l'une de celles
qui l'eurent déjà la recouvrera, ou si elle passera à
quelque autre de ^ancien ou du nouveau continent ;
ou bien si , de ce que nous voyons les suprématies
moins évidentes , moins absolues , moins durables à
mesure qu'elles se succèdent, on peut conclure qu'elle
sont pour cesser et cesseront absolument pour l'ave-
nir, d'où suivrait que plus tôt ou plus tard il viendrait
une époque nouvelle, lors de laquelle les nations chré-
tiennes ne poursuivraient plus que cette parité que
l'on peut, dès à présent, considérer conmie la plus utile
à toutes, la plus utile peut-être à chacune, la seule juste,
la seule légitime*, la seule complètement chrétienne.
Assurément, quiconque a foi dans le progrès, qui-
conque, partant de celui qui s'opère actuellement, en
aperçoit un ultérieur dans le cours des siècles, ne sau-
rait trouver aucune espérance excessive. Mais nous
laissons celle-là de côté avec les autres du même genre
qui appartiennent à ce futur éloigné que nous conti-
nuerons à appeler împrévoyable , et nous nous con-
27.
^18 l>LS ESPBRAKGES
tenterons de Jeter up dernier regard snr ce progrès
présent qui comprend les espérances les moins éloi'*
gnées de notre patrie, en même temps que celles de la
chrétienté entière.
18. Que la chrétienté soit de nos jours en progrès
universel, c'est-à-dire, en progrès de dilatation, en
progrès d'union, en progrès de civilisation, en pro-
grès de culture intellectuelle, c'est ce qui nous parait
incontestable. — Toute l'Europe sans exception,
toute l'Amérique avec si peu d'exceptions qu'elles ne
comptent pas et finissent peu à peu , sont aujourd'hui
chrétiennes; elles contiennent, à elles deux, environ
deux cents millions de chrétiens, entre le quart et le
cinquième du genre humain. Il a été remarqué que
nulle autre religion ne comprend probablement à
cette heure un aussi grand nombre d'hommes ; le
brahmisme n'est suivi que par une partie des In-
diens, dont l'autre a embrassé le bouddhisme, comme
aussi une portion des Chinois : il ne reste à l'ancien
théisme que l'autre portion de la population chi-
noise. Mais nous abandonnons volontiers ce calcul
très-incertain du nombre , qui signifie peu. Le calcul
des forces immatérielles (comme la force progressive)
ne saurait être juste si l'on ne tient compte que du
nombre. Les forces immatérielles, comme les forces
matérielles, consistent en- deux éléments que Ton
pourrait appeler masse et vélocité, ou nombre et im-
pulsion ; or, cette dernière étant de beaucoup supé-
rieure dans la chrétienté, ou plutôt n'existant désor-
mais que dans la chrétienté, il en résulte qu'il n'est
désormais de force qu'en elle; car quel qu'il soit le
nombre des non-chrétiens , leur force, n'étant mul-
DE l'italie. 319
tipliés par aucune impulsion, il se réduit à zéro. En
effet, dans cette Asie et dans cette Afrique où les
chrétiens sont si peu nombreux , qui a la force , qui
a l'autorité, qui la domination directe ou indirecte,
sinon la chrétienté? La chrétienté règne directement
sur toute l'Asie septentrionale , sur toutes les Indes ;
elle domine désormais indirectement , mais d'une
manière incontestable, sur tout l'empire ottoman,
sur tout l'empire persan; il ne reste donc de régions
plus ou moins Ubres.de son influence que l'Asie cen-
trale et la Ghine^ qui toutes deux ont survécu jus-
qu'à présent, mais toutes deux stationnaires, lune
éparpillée par ses races , l'autre comme corps de na-
tion. H en est de même en Afrique: qui peut, qui
opère, qui avance dans cette contrée? C'est une poi-
gnée de chrétiens. Qui reste impuisisant, qui se livre
à Toisiveté, qui va rétrogradant? Ce sont les maho-
métans et les idolâtres, très-nombreux comparative-
ment. Que servent même ces calculs particuliers ? il
suffit de diviser d'un coup le genre humain en deux
parts, chrétiens et non-chrétiens : la chrétienté con-
tre tout le reste. Telle est la division réelle qui com-
mença le Jour de la naissance de la chrétienté , qui a *
duré depuis lors, mais qui de nos jours devient plus
essentielle que jamais. Cette division acceptée, qui
osera, qui pourra nier qu'il y ait un progrès continu ,
annuel, presque quotidien d'acquisitions du côté chré-
tien , que chaque jour le côté non-chrétien ne perde
quelque territoire, quelque domination? Nous nous
somntes déjà arrêtés longuement à démontrer les pro-
babilités qui présentent l'empire ottoman comme de-
vant tomber et laisser la chrétienté le remplacer
330 BBS BSPBBANGE8
dans ces régions. Mais qaand on considère le pi*ogrès
chrétien dans son impulsion de dixneuf siècles,
dans son ensemble sur toute notre planète, la ques>
tion turque se rapetisse au point de ne paraître pres-
que plus digne d'être étudiée ni même qu'on s*y ar-
rête. Cet empire est sur la frontière de l'Europe, sur
celle de la mère patrie de la chrétienté ; il est sur sa
frontière orientale, dans la direction où la pousse son
essor actuel; il est sur la route^ il est le premier sur la
route où elle doit passer pour s'étendre, et il est non-
seulement un empire stationnaire, mais en décadence,
non-seulement en décadence, mais déjà entamé, dont
le partage est déjà commencé. Si donc toutes les
propriétés de la chrétienté ne changent pas, si toute sa
force ne vient pas à cesser soudain , si nous ne som-
mes pas vraiment à une ère, au commencement d'un
Biècle en tout contraire aux dix-neuf siècles écoulés,
il ne saurait être douteux pour personne qae cet em-
pire est destiné à nous laisser la plaee^ de quelque ma-
nière^ à quelque moment que ce soit , mais probable-
ment le premier parmi ceux qui auront le même sort.
S'il était possible que la chrétienté ne passât pas par
cette route, elle passerait par quelque autre, mais tou*
jourstriomphante. Or, les conséquences de son triom-
phe seraient les mêmes, ou du moins pareilles pour die
et pour ses parties souffirantes : extensions, réparti-
tions meilleures, affranchissements , nationalisations.
19. La chrétienté est de plus en progrès d'union.
Que l'on compare ce qu'elle est présentement avec ce
qu'elle était il y a trois siècles, au commencement de
la Réforme; ou bien deux^ lorsque celle-ci se consti-
tua; ou même un, lorsqu'elle vit naître le philoso-
DE LlTàLlB. 321
pbisme^ ou au coromeEcement du siècle actuel, ou il y
a dix ans, comme l'on voudra, comme il paraîtra le plus
désavantageux au temp$ actuel. Il n'importe, quelle
que soit la comparaison, le résultat en demeurera
favorable. — Il est bien entendu que toutes les fois
qu'un catholique, quelque chétif qu*il soit, parle de
réunion , il ne veut parler que du rapprochement des
autres revenant à nous ; nous n'admettons qu'une Vé-
rité en théorie, qu'une Église en histoire et en prati-
que. Mais cette Église, la nôtre, est précisément celle
que nous voyons maintenant plus que jamais en pro-
grès de dilatation, au détriment continuel de toutes
les autres parties de la chrétienté. Faisons encore ici
hardiment la division des deux camps, mettons-nous
encore ici d'un côté et tous les autres de l'autre. Ici
plus que Jamais la comparaison sera pleine de Joie et
d'espérance; ici nous avons pour nous les deux coef-
ficients de la force, la masse et l'impulsion. Sur deux
cents millions de chrétiens, cent environ sont catho-
liques; tous les autres, divisés en parties innombrables,
arrivent à peine ensemble à l'autre moitié , chaque
partie est une petite fraction, et, bfen pis, c'est une
quantité indéterminée, variable de Jour en Jour. —
Prenons-les cependant toutes ensemble, prenons la
Réforme tout entière comme si elle ne faisait qu'un
corps. Depuis trois cents ans et plus qu'elle a surgi,
elle n'a guère fait de progrès que durant cinquante,
mais (nettoQS-en cent, puis elle est restée statioqnaire,
mettons cent ans'encore ; depuis lors assurément, c'est-
à-dire depuis cent années encore , elle s'est divisée,
subdivisée, désorganisée, déconstituée, morcelée tel-
lement que ce n'est pUis elle, ce n'est plus presque
323 PES ESPBUAINCES
uoe hérésie^ ce n'est presque pkis du christianisme ;
elle en est revenue en effet à ce doute du christia-
nisme, à ce rationalisme qui sous des formes diverses
et sous différents noms, mais surtout sous celui d*a-
rianisme, est très-ancien, mais qui i*esta éteint durant
un intervalle de mille ans. La Réforme une fois arri-
vée à une semblable condition, est-il à espérer pour
elle, à redouter pour nous qu'elle revienne sur fees pas,
qu'elle se réorganise et se reconstitue pour avancer de
nouveau ? qu'elle fasse ce qu'elle n'a jamais fait, ce
que n'ont pas fait les hérésies primitives? Ou n'est-il
pas plutôt à croire qu'elle aura la même destinée
qu'elles ont eue^ qu'elfe s'éteindra, se perdra peu à
peu, insensiblement, d'elle-même? — Cela est d'au-
tant plus probable qu'en même temps la catholicité
avance de nouveau évidemment. Je n'entrerai pas en
discussion sur des détails de théologie ; mais c'est dé-
sormais de l'histoire que cet affranchissement de sept
millions d'Irlandais et d'un d'Anglais, que nous avons
vu commencer il y a peu d'années, et que nous ver-
rons sans doute s'accomplir entièrement avant qu'il
s'en écoule beaucoup ; que ce rapprochement de l'é-
cole théologique puséisle et d'autres encore anglaises
et allemandes; que le progrès de ces études histori-
ques allemandes et françaises, qui ne peuvent ne pas
reconduire à la seule Église qui soit historique, à la
seule qui ne présente pas de lacunes. Il est impossible
que l'histoire universelle bien étudiée ne fasse pas eha-
cun clirétien, car il suffit de comparer toutes les reli-
gions anciennes ou nouvelles, pour qu'un avantage
iafini reste au christianisme. Mais 11 est impossible
que l'histoire moderne ne fasse pas chacun catholique.
DE l'itALIE. 323
en donnant un semblable avantage à l'Église catho*»
lique sur toutes les autres. Ce sont d'ailleurs tous
progrès catholiques, ces progrès de la philosophie qui
l'amènent à reconnaître sa propre insuffisance , à
comprendre, à propager et plus encore à réduire en
pratique les grandes vérités qu'elle contemple ; à re-
connaître dès lors la nécessité et par suite la réalité de
la révélation , et, comme conséquence, celle desa conser-
vation et de sa continuation dans une Église, la catho-
licité, le catholicisme. Ici encore les généralités de la
philosophie conduisent au christianisme, ses particu-
larités au catholicisrae.~Il reste certainement, et peut-
être restera-t-il une philosophie rationaliste, anti-chré-
tienne , anti-catholique ; celle-là est certainement et
sera peut-être longtemps ou même toi^joUrs le véritable
adversaire du catholicisme; elle est certainement à com-
battre^ beaucoup plus que ce matérialisme et ce pan-
théisme qui, survivants chez bien peu, sont reniés par
elle-même aujourd'hui. Mais le rationalisme doit
être combattu par nous comme par gens sûrs de la
victoire, avec ardeur et sans crainte; le ratiçma-
lisme n'est de sa nature qu'une philosophie, il ne fut
et ne peut être jamais une religion , encore moins une
croyance populaire très- répandue; il ne peut être un
culte, une for, un amour, une confiance parfaite dans
le Créateur, ce dont a intimement besoin la nature
humaine ; il n'est pas même une satisfaction complète
pour la raison ; il ne peut être l'opinion ni des esprits
les plus élevés, ni du grand nombre, il n'est et ne sera
jamais que l'erreur de quelques hommes. Qu'il dure
chez eux plus ou inoins de temps, il est de toute ma-
nière la dernière station de tout ce qui s'éloigne delà
3:t4 DBS ESPEBAKCES
eatholicité; il comprendra bientôt tout cequin*est
pas catholique dans la chrétienté. Le camp opposé se
trouvant donc réduit nécessairement à ce petit nom-
bre, le nôtre s'en accroîtra d'autant. — Du reste, je ne
prophétise pas, je ne parle pas d'une réunion procla-
mée, d\in retour déclaré des dissidents; je laisse dans
les incertitudes de l'avenir imprévoyable, la forme,
la quantité, le complément des conversions, mais je
Yoi3 et j'affirme avec tous que la dissidence ou la Ré-
forme est en désordre et en voie de retour; que la ca-
tholicité est en progrès d'union, que dès lors la chré-
tienté tout entière est en progrès d'union. — ^Un fait seul
est contraire, une désunion seule est croissante, celle
de la Russie, ou, pour mieux dire, du gouvernement,
ou peut-être seulement de l'autocrate russe. Mettra
qui voudra le pas en arrière qui se fait de ce côté en
comparaison avec tous les autres progrès. Je ne puis
que le déplorer, mais je le regarde comme bien peu
de chose et devant être probablement de bien courte
durée.
20. La chrétienté est en progrès de civilisation. Les
pas faits par elle appartiennent au nombre de ceux
qui , d'ordinaire, sont reconnus avec le moins d'una-
nimité par les contemporains; ils ne peuvent se faire,
en effets sans détruire des privilèges et des injusti-
ces , sans &ire passer de l'un à l'autre » ou du moins
sans étendre certains droits civils, sans qu'il en reste
du mécontentement, et chez ceux qui par intérêt, par
habitude ou par nature , regardent les changements
opérés comme trop grands, et chez ceux qui les trou-
vent trop restreints, chez les conservateurs et les pro-
gressistes exagérés. La reconnaissance des progrès
DE L'ITALIE. 325
civils se fait seulement quand, la premièce ardeur des
partis et la génération qui s*y est livrée étant pas-
sées f le bienfait est généralement senti ; cette recon-
n^ssance est alors le sceau des progrès survenus, et
elle-même est un grand progi'ès. — Je suis porté à
croire que nous ne sommes pas aujourd'hui très-loin
de celui-là ; que le Jugement de la postérité sur les
changements opérés dans la civilisation chrétienne
depuis les premières années du siècle , est déjà com-
mencé ; qu'on ne leur refuse plus déjà le nom de
progrès, sauf peut-être ceux à qui, à raison de l'ori-
gine, l'idée répugne moins que le mot. Il en est quel-
ques-uns qui , pour lui enlever cette souillure ou pour
la pallier^ ajoutent bien entendus aux progrès recon-
nus par eux. Il me semble que la correction serait
meilleure et plus déterminée en sn^i^elantchrétie^is
les progrès que nous voyons s'étendre plus ou moins
sur toute la chrétienté, et ne s'étendre que sur la
chrétienté. Mais si l'on aime mieux les appeler pro-
grès bien entendus , ou plus timidement encore amé-
liorations, organisations, ou autrement, j'y consens,
pourvu qu'on les reconnaisse comme des bienfaits de
la Providence envers la chrétienté de notre temps ,
comme des arrhes d'une continuation probable dans
un temps à venir prochain. Ce sont de pauvres hom-
mes d'État, de pauvres hommes de cabinet, de pau-
vres chrétiens, ceux-là qui ne professent pas de la
gratitude pour le déblaiement qui s'est opéré presque
partout des derniers restes de cette féodalité, reste
elle-même des anciens droits de la conquête païenne ;
qui ne fut jamais un système ou une organisation,
mais l'absence de tout ordre, qui fut la plus mai
2S
3<26 ^^^ £SPÉaA.N€ES
constituée de toutes les aristocraties; aristocratie en-
nemie du peuple et du souverain , État dans TÉtat ,
bonheur et activité d'un petit nombre au détriment
de la masse , exception anticivile et antichrétienne ,
rien de plus. Ce sont de pauvres hommes d'État et
de cabinet, de pauvres chrétiens, ceux-là qui ne pro-
fessent pas de reconnaissance pour l'extension et l'é-
galisation des droits civils à toutes les classes de
citoyens; pour la simplification et la coordination en
codes des lois de presque tous les États ; pour cette
abolition de l'esclavage, qui , poursuivie par la chrér
tienté dès ses premiers temps , ne fut jamais aussi
avancée que de nos jours ; pour la cessation de tous
ces usages qui, dans les successions, dans les risques
de mer , dans la punition des délits , séparaient l'une
de l'autre les nations chrétiennes ; pour la diminu-
tion de ces jalousies commerciales qui les séparaient
encore plus, et constituaient presque un état de guerre
perpétuelle en temps de paix ; de même que pour
toute cette extension donnée au commerce , pour tou-
tes cf s facilités apportées aux communications maté-
rielles et intellectuelles, qui, plus que jamais, font
de la chrétienté entière une république, un État des
États divers , une société non-seulement religieuse ,
mais civile. Ce sont , enfin , de pauvres hommes
d'État ou de cabinet, ceux-là qui ne reconnaissent pas
im immense progrès civil dans ce progrès de la cha-
rité qui, général dans tous les pays chrétiens, se fait
surtout remarquer aujourd'hui dans les pays catho-
liques ; nous l'avons déjà signalé et nous le confir-
mons, en regrettant vivement de ne pouvoir en déduire
ici les preuves, comme la plus large solution possible
DE l'italie. 327
des dernières, des véritables et sublimes questions de
l'économie politique. — Je n'ai pas énuméré pourtant
dans ces améliorations celles des institutions politi-
ques, tellement développées de toutes parts en gouver-
nements représentatifs et consultatifs , qu'il ne reste
peut-être désormais dans toute la chrétienté qu'un seul
État dans lequel le gouvernement soit, en fait, vérita*
blemept absolu. Les institutions politiques sont le sujet
sur lequel la diversité des opinions est non- seulement
la plus grande, mais la plus excusable ; si toutes les
opinions exagérées sont le fruit de l'inexpérience et de
l'ignorance, il n'en est aucune de sincère, assez cou-
pable pour pouvoir être désignée comme antichré-
tienne; mais à cet égard encore, la diminution de
l'exagération et le rapprochement des partis opposés
nous paraît incontestable, et c'est là un grand pro-
grès. Nous l'avons dit ailleurs : dans tous les siècles,
même les moins progressifs , sous tous les gouverne-
ments, même les moins libres, il y a eu et il y aura
toujours, sous quelque nom que ce soit, deux partis,
l'un conservateur, l'autre progressif. Nous sommes
heureux maintenant d'ajouter que, comme l'habileté
à marcher entre tous deux , à conserver et à progres-
ser à propos, fait la prospérité des princes et des gou-
vernements, de même la diminution des hostilités
entre ces deux partis fait la prospérité des peuples,
et que c'est là un des plus incontestables progrès du
temps présent.
21. Enfin la chrétienté fait des progrès en culture
intellectuelle. — Il en est pourtant qui le nient. Plu-
sieurs de ceux-là, à vrai dire, sont bien Inoffensifs;
enfoncés dans quelque coin de la chrétienté, séques-
328 BBS ESPBBANGES
très dans leur cabinet, datis l'horizon de leur journal
où ne pénètrent pas les fruits de la culture univer-
selle, ils en Jugent par ce qui les environne et frappe
seul leurs regards, de sorte que, bien qu'ils en jugent
de bonne foi , l'ignorance où ils sont rend leur juge-
ment mauvais. Laissons-les dans leur impuissance
innocente : leurs doléances ne sauraient faire grand
mal y sauf peut-être dans quelqu'un de ces coins où
nous n'avons pas moyen de les relancer. Mais il en
est d'autres qui , tout en voyant et en admirant les
progrès de la culture chrétienne, s'étonnent et s'aiïïi-
geni qu'il n'en surgisse pas un de ces grands génies
qui resplendirent dans les siècles passés ; que Tins-
truction, plus répandue aujourà'hui , soit pour ainsi
dire moins profonde ; ce qui fait qu'ils doutent s'il
faut ou non la dire en progrès. Mais nous avons déjà
répondu en partie à ceux-là , quand nous avons dit
que la diffusion même des lumières, la multiplication
des écrivains, des artistes, des savants, et les faci-
lités données aux publications, sont autant de causes
pour que chaque individu, chaque ouvrage se trouve
en relief. Nous irons plus loin ici : nous avouerons
que les progrès précédents de toutes les connais-
sances sont un obstacle à ceux actuels. Ni les lettres,
ni les arts^ ni les sciences humaines n'ont une car-
rière infinie à parcourir; tous, au contraire, ont un
champ très-limité; et plus chacun d'eux a été cul-
tivé, moins il en reste à exploiter. Dans les lettres,
quand une langue a un , deux ou trois grands poètes
épiques , deux ou trois grands tragiques ou lyriques,
autant de grands orateurs, il est bien difficile qu'il en
surgisse d'autres pour s'élever à leur niveau. S'ils
DB l'itaus. 329
imitent les premiers , il leur est difficile de ne pas
tomber dans la contrainte de l'imitation ; s'ils clier-
chent à s'en écarter ^ dans l'affectation de faire du
nouveau. C'est pour cela qu'on a recours à un autre
moyen , celui d'imiter les étrangers , ce qui semble
sauver, mais ne sauve pas toujours du double écueil ,
et y ajoute la difficulté d'introduire dans son pays
des pensées et des Images dont il n'a pas l'babitude.
Il en est de même dans les arts. Il a été beaucoup
plus facile d'être bon peintre et bon sculpteur après
Raphaël et Michel Ange, mais beaucoup plus difficile
peut-être de devenir grand artiste dans les deux gen-
res. C'est pour cela que les plus ardents à espérer
dans le progrès universel en excluent généralement
les lettres et les arts; reconnaissant que, parvenus à
une telle hauteur qu'ils ne sauraient s'élever da-
vantage, ils doivent nécessairement retomber pour
remonter ensuite. Je croirais volontiers qu'il faudrait
en venir à la même conclusion en ce qui concerne les
sciences matérielles ou spirituelles, dont on a dit
qu'elles ouvraient au progrès un champ illimité. Assu-
rément, dans les sciences matérielles, après les grands
inventeurs viennent ceux qui appliquent ks inven-
tions, et qui se trouvent, par rapport aux inventeurs,
précisément, comme en littérature, les imitateurs par
rapport aux grands écrivains originaux. Or, après
deux siècles d'un progrès scientifique tel qu'il n'en
fut jamais, après ces glorieux inventeurs, Galilée,
Newton, Leibnitz, Herschel, l^avoisier, Volta et
Cuvier , vient l'âge des applicateufs : les premiers
furent grands et de peu inférieurs aux inventeurs;
mais ceux qui les suivent vont peu à peu diminuant
28.
330 DES BSPBBANCES
de valeur , car le champ n'est pas non plus sans li-
mites, et il a déjà été exploité par d'autres. Quant à
ces sciences qui ont pour objet Thomme , esprit et
matière, ou esprit seul, comme la politique, Téco-
nomie, l'histoire et la philosophie, elles sont de celles
où les progrès antérieurs nuisent peut-être le plus à
ceux ultérieurs. Toutes ces sciences , plus ou moins
spirituelles y participent à la fois de Tincapacité des
sciences matérielles et de celle des lettres, attendu
que procédant, soit par inyention, soit par exposition
littéraire, il est inévitable, au premier cas, qu'après
les inventeurs viennent les applicateurs ; au second ,
qu'après les grands écrivains originaux viennent les
imitateurs. De là résulte, en somme, que dans les
lettres , dans les arts , dans les sciences matérielles,
dans les sciences mixtes et dans les spirituelles , il
semble que nous soyons parvenus à cette époque des
imitateurs et des applicateurs, qui ne peut que paraî-
tre inférieure à celle des écrivains spontanés et des
inventeurs. — Mais tout cela accordé ou même pro-
fessé, il n'en faut pas conclure, à mon avis, que notre
époque, ou celle que nous voyons prochaine, soit
moins un progrès. La culture intellectuelle a deux
genres de progrès : c'en est un pour elle de s'élever;
mais c'en est un aussi de s'étendre. Ne nous lassons
pas de revenir à ce point : les lettres ne sont pas faites
pour les littérateurs, ni les arts pour les artistes, ni
les sciences pour les savants , mais les uns et les au-
tres pour le public en général, pour l'universalité ,
pour le genre humain. Or , le genre humain profite
peut-être plus de la diffusion des connaissances que
de leur élévation , ou plutôt il profite de toutes deux
DB L'iTÂLIE. 3S1
tour à tour. Il a besoin que les idées s'élèvent, mais
aussi qu'elles se répandent; et le plus grand homme
do monde, venu à l'époque de l'extension, ne fera
que les étendre , parce que les grands hommes sont
précisément ceux qui font ce qui est faisable, ce qui
profite le plus à leur époque. Vouloir restreindre la
grandeur aux inventeurs, vouloir faire de l'instruc-
tion un privilège ou une aristocratie, a été et est
encore la prétention de quelques-uns ; mais c'est la
plus sotte des prétentions, et on s'en est justement
moqué, en la traitant de pédanterie. Les véritables
savants n'ont d'autre but que l'avantage général , et
ils n'aiment la science que pour cela. Il y a, certes,
un plaisir solitaire à apprendre, à découvrir, à écrire
même; mais ce plaisir ne dure que par l'espérance de
communiquer aux autres ce qu'on a appris, ce qu'on
a découvert , et de le faire devenir utilité. Je ne
sais, en effets si celui qui renfermerait en lui-même
le fruit de ses études devrait être traité de fou plutôt
que de méchant. L'incertitude de cette utilité est ce
qui tourmente le plus tout homme de bien , studieux
et de bonne foi ; c'est elle qui lui met la plume à la
main et Ten fait tomber tour à tour ; car la certitude
et l'espérance d'avoir répandu quelque vérité est la
seule récompense digne de lui. Ne ravalons pas nous-
mêmes le métier, n'en faisons pas une spéculation de
gloire ou de vanité, qui ne vaut guère mieux que celle
d'argent, et non-seulement consolons-nous, mais ré«
Jouissons-nous de ce que nos noms soient obscurcis
par ceux de beaucoup d'autres, nos é^aux ou nos
supérieurs; dépouillons-nous de toute envie ^ et nous
avouerons facilement les progrès d*autrui, et par suite
332 BBS ISFÉBANCES
le progrès oniyersel. — Peut-être alors avoaerotisk
Dons de nouvelles espérance. De même qu'après Té-
poque de spontanéité et d'invention est venue celle
d'imitation et d'applications, de même après celle-ci
en reviendra une pour les premières. Il s'est déjà of-
feii; plusieurs exemples de pareils retours : nous avons
fait mention d'un qui fut italien, quand après le
siècle imitateur, qui dura jusqu'à la moitié du XVIII*,
parurent Parini, Alûéri, Manzoni. L'Angleterre aussi,
après l'époque des imitateurs français , produisit By-
ron et Scott, et un renouvellement semblable des let-
tres chrétiennes, à quelque moment que ce soit , n'est
nullement improbable. A peine vient de commencer
leur affranchissement de la vaine imitation des anciens:
si, comme presque tout affranchissement à son début,
celui-ci tomba dans la licence, on revient déjà des exa-
gérations, et les lettres de la chrélientéy gagneront de
demeurer chrétiennes. De plus , les communications
mutuelles des diverses littératures nationales, la diffn-
fusion de toutes dans des régions nouvelles , ce qui
les enrichit de nouvelles images et de faits nouveaux,
semblent devoir produire une communauté et une
multiplication d'idées qui fera la richesse et4a nou-
veauté des lettres et des arts à venir. Bien que l'ave-
nir des sciences matérielles soit plus difficile à prévoir
et plus incertain, il n'est pas n<m plus improbable en ce
qui les concerne, que, les applications une fois épuisées,
les faits et les expériences s'étant multipliés^ il vienne
à surgir quelque génie nouveau, riche de cette faculté
synthétique qui résume les ressources de la science ,
pour rassembler ces faits et créer une de ces théories
dédaignées le plus souvent par les gens médiocres ,
DE L'iTÀLlE. 333
mais dont les esprits élevés se font un but. Ici comme
ailleurs, le vulgaire est seul à dire qu'il n'y a rien ou
peu de chose à faire; au vulgaire seul la difficulté de
comprendre tout ce qui est fait, enlève la faculté et le
désir de faire plus. Ici comme ailleurs, les grands es-
prits se fout un échelon du fait pour atteindre au fai-
sable, et j'en sais quelques-uns qui aspirent à, cette
théorie de la matière impondérable, dont la décou-
verte, s'il est donné au genre humain d'y arriver, dé-
terminera une nouvelle ère scientifique , égale aux
plus glorieuses. Quoi qu'il en soit, le progrès de toutes
ces sciences, que nous avons appelées spirituelles mix-
tes et spirituelles pures, est certain et déjà commencé.
Dans toutes, le plus grand des progrès est la modéra-
tion: c'est de voir ses propres limites, c'est de s'y
renfermer ; c'est de ne pas tenter l'inaccessible, l'in-
fini, l'absolu. Or, ce progrès-là se fait incontestable-
ment. Il n'y a pas longtemps, on cherchait encore le
meilleur des gouvernements, la forme unique de liber-
té; maintenant tous les hommes pratiques commen-
cent à reconnaître une variété trop grande dans les
conditions nationales, pour qu'il ne soit pas utile
aussi de varier les formes des gouvernements ; et ce
que Ton regarde comme la perfection dans les moyens
de gouverner avec grandeur et chrétiennement, est
plutôt d'étendre la liberté que de visera eu obtenir
une quantité plus grande; c'est plutôt de conserver et
d'avancer de concert, que d'avancer toujours, ou seul
ou absolument. Il y a peu de temps que les économistes
prônaient la richesse comme lebut de leur science, ceux-
ci la voyant dans la terre seule , ceux-là dans le com-
merce seul , qui dans l'industrie, qui, plus justement,
334 DBS ESPÉBâNCES
dans le travail. Mais on en est venu plus raisonnable-
ment aujourd'hui à prendre pour but des richesses et de
l'activité y les bonnes mœurs, la vertu. Les historiens
(Je ne parie pas des simples faiseurs de phrases , qui
songent à l*art et non à la science), prétendant pour
leur science à une sorte d'indépendance de toutes les
antres, et croyant trouver dans les actions humaines
leurs causes et leur fin , isolaient le genre humain du
monde supérieur, le plaçaient (presque en reniant
Copernic et Galilée ) au centre de Tunivers, ou même
( en reniant le Christ et la Providence ) , ils faisaient
de rhomme un être indépendant, une non-créature,
un quasi-dieu; les uns, du reste, en faisaient un dieu
inabécite , allant au hasard , sans but ni raison ; les
autres pis encore, un dieu raisonnant toujours dans
chacune de ses actions. On en revient désormais à
admettre encore une providence, une chrétienté , une
direction supérieure à celle terrestre ; l'histoire rede-
vient sœur des autres sciences spirituelles, de la phi-
losophie chrétienne. Elle a repris cette modération
native , qui consiste précisément à reconnaître dans
le monde un ordre de faits surnaturels , dans l'esprit
un ordre d'idées inaccessibles à la raison pure, acces-
sibles à la raison illuminée par les communications
avec Dieu , par la révélation. Cet immense progrès de
la philosophie est tout contraire à celui qu'elle annon-
çait peu auparavant, à ce progrès qui devait consister
à se mettre en place de la révélation , à éliminer les
faits, les idées surnaturelles. Ce mécompte dans ses es-
pérances est précisément ce qui amène et (telle parait
être la volonté de Dieu ) amènera de plus en plus à
la restauration de la véritable philosophie. Déjà une
DB L'ITALIE. 335
fois, pendant la dernière époque de Tantiquité, la
philosophie pure de tout élément surnaturel démon-
tra sa propre insuffisance dans la Grèce et à Rome,
dans rinde et en Chine ; elle la démontra d'autant
plus, que les philosophes grecs , romains, indiens,
chinois, étaient plus grands. Aujourd'hui, cette même
philosophie pure et rationnelle prouve et démontre de
nouveau son insuffisance, d'autant plus que les der-
niers philosophesfrançais, anglais et allemands étaient
grands aussi. Après deux semblables preuves ( car la
dernière parait elle-même complète et avouée désor-
mais par le silence de plusieurs philosophes purs, ainsi
que par Je retour des autres à la philosophie surna-
turelle), après deux preuves semblables, il paraît
impossible que le retour à la véritable philosophie, au-
jourd'hui commencé, s'hiterrompe et ne s'accélère pas
au contraire. Si l'on ne veut pas ensuite appeler cela
progrès et progrès chrétien , il faut inventer des mots
nouveaux , et renier parmi les anciens ceux qui sont
le plus unanimement compris dans la langue italienne
ou dans toute autre.
22. Les paroles sont des dons de Dieu, et en repous-
ser une parmi celles qui se trouvent universellement ac-
ceptées, me parait, sinon un crime, au moins un grand
danger, à coup sûr; c'est presque participer à la con-
fusion de Babel, c'est vouloir diminuer la somme des
idées acquises par la génération à laquelle on appar^
tient. Il m*a paru dès lors devoir accepter celle de
progrès, sans m'occuperde l'abus qu'on en a fait,
comme de tant d'autres expressions scientifiques, pra-
tiques et môme religieuses, qu'on n'a pas rejetées pour
cela. Mais me serais-je donc trompé dans le fait de
886 DB8 B8PÉBÀNGES
l'acceptation universelle? A-tr-on fait plus abus que
bon usage du mot progrès? est-il plus haï que béni ,
plus à rejeter qu'à admettre? n'est-il pas corrigé et
déterminé suffisamment en disant progrès chrétien?
Que ceux qui sont si engoués de nomenclatures nou-
velles et les prennent ou les donnent pour des inven-^
tions, en inventent donc une autre pour exprimer ces
trois faits : que toutes les religions , toutes les civili-
sations , toutes les cultures intellectuelles non chré-
tiennes sont tombées ou tombent ; que la religion , la
civilisation , la culture chrétienne, ont duré, au con-
traire, et se sont accrues ou en extension ou en inten-
sité, depuis leur origine jusqu'à nous, pendant dix-neuf
siècles; et qu*elles sont aujourd'hui à un point de pros-
périté ou de splendeur^ ou de puissance ou de toute-
puissance,qni,de quelque nom qu'on l'appelte^est la con-
dition évidente et présente de la chrétienté. Si ces trois
faits sont vrais , il est important de les exprimer, mais
plus de les voir, de les confesser el de les proclamer cha-
cun par ses œuvres, par sa vie entière. Cela est important
pour les princes, pour les hommes d'État, pour les écri-
vains, les savants, les artistes et même les particuliers,
parce que tout ce qu'ils font ou feront dans le sens de
cette activité universelle, demeurera, avec son aide , à
leur propre gloire^ et bien plus à l'avantage du genre
humain ; tout ce qu'ils font et feront en sens contraire, '
disparaîtra, sera nul, ou ne restera que pour être au
moins pris en pitié , comme un gaspillage d'oeuvres et
de facultés en dehors des voies de la Providence. —
Mais cela est plus important encore pour chaque na-
tion que pour chaque homme en particulier, attendu
que tout homme peut être vertueux en suivant les
DB L'ITALIE. 837
simples principes de vertu compris âaûs toute doctrine
chrétienne, sans trop se rendre compte de leur but
élevé, même en ce monde. Mais pour réunir les actir
vités^ les facultés personnelles avec les \'ertus natio-
nales, il faut de toute nécessité un but matériellement
visible, une voie largement ouverte à tous. Or, l'un
et Tautre ne peuvent être désormais que le but et la
voie de Tactivité chrétienne. Ce fut là toujours la voie
principale 9 mais aujourd'hui c'est la seule au monde ;
elle ne laisse place à nulle autre : hors de celle-là , il
n'y a point de salut, même ici-bas. Toute nation qui
ne s'y engage pas, qui n'y prend pas sa tâche; ne
trouvera pas à l'employer ailleurs; elle tombera dans
l'ioactivlté, dans le vice, dans le malheur et la honte.
— Toute nation, au reste, a, de sa nature, de sa situa-
tion, de nécessité, sa tâche dans la chrétienté. Les
époques de suprématies embrassant tous, ou presque
tous les genres d'activité, de suprématies toutes-puis-
santes et faisant tout, sont passées ou vont passer. Un
âge commence ou commencera bientôt, où toute nation
chrétienne pourra et vaudra selon sa tâche propre, ne
prédominera que dans le cercle qu'elle lui tracera, en
laissant prédominer chacunedes autres dans lesien.Or,
cette tâche, cette suprématie partielle de chaque nation
devient plui^ claire de jour en jour, Lanation britannique
peut plus que toute autre,' et prédomine sur presque
toutes les limites de la chrétienté, en extension deterri-
toire, en diffusion de races, de commerce, de civilisa-
tion chrétienne. La nation française peut et prédomine,
pour la diffusion religieuse et civile, sur la limite
africaine, et pour celle de la culture intellectuelle,
dans l'intérieur de la chrétienté. La nation germanique
29
338 DBS ISPB&AUCES
peut et prédomine dans la tâche de détruire tousi
les restes des suprématies universelles ; son industrie
se rapproche de celle de TAngleterre; sa civilisation
de celle de TAngleterre et de la France; son commerce
surpasse le leur en libéralisme ; elle les égale on les
surpasse même pour la profondeur des études; elle a
peut-être pour mission de ramener à cette union reli-
gieuse, détruite par elle il y a trois siècles, et elle
seule peut avoir celle de faire avancer vers TOrient le
territoire européen de la chrétienté. La tâche de la
Russie ne peut être autre que de pousser la chrétienté
plus loin dans TOrieut ; elle aurait à repeupler de
chrétiens tant de contrées, jadis florissantes, mainte-
nant désertes , sous les climats les plus tempérés , et à
peupler les extrémités septentrionales du globe. Les
tâches réservées à la Pologne, à la Grèce, à l'Espagne,
se manifesteront aussi, quand la première sortira de
cette dépendance absolue qui n'en laisse accomplir
aucune , la seconde et la troisième , de ces essais , de
ces noviciats d'indépendance et de liberté , qui ne les
laissent accomplir que mal. Il en sera pareillement de
tous les États américains soumis au même noviciat, et
de tous les États chrétiens qui se formeront. Pour tous,
tant qu'ils sont, sdt au moment où ils rentrent dans
la grande société, soit quand ils rentrent dans la
grande activité , un temps' de noviciat est peut-être
inévitable. Le grand art donc de ceux qui sont pouf
entrer ou pour rentrer, serait d'abréger le temps d'é-
preuves, d'entrer ou de rentrer promptement, avec
ardeur^ dans l'activité, dans leur tâche. — Il en sera
de même pour nous, ô mes compatriotes ! notre hahU
leté 9 notre vertu sera de rentrer, empressés et pleins
D£ i'iTÂLIE. 339
de zèle, dansTactivité universelle, et pour cela de voir,
de reconnaître, d'accepter, de remplir tous les de-
voirs qui nous y attendent, tous nos devoirs, ni plus
ni moins. Les temps sont changes : ilne s'agira donc
plus pour nous de réunir le monde occidental , réuni
depuis dix-neuf siècles, ni de faire surgir la civilisation
et la culture chrétiennes^ qui datent de cinq siècles;
il ne s*agira pas , il ne peut s'agir de recouvrer notre
première ni notre seconde suprématie, ni d'en établir
une semblable, absolue, universelle. Mais les destinées
auxquelles nous pouvons prétendre sont encore belles ,
grandes , et faites pour contenter toute ambition pa-
triotique. Nous pouvons prédominer dans ces arts libé-
raux , qui sont un des plus brillants Joyaux de la
civilisation et de la culture intellectuelle, dans lesquels
aucune nation , même la Grèce , n*a Jamais été notre
égale, et dans l'un desquels, après avoir perdu tous
les autres, nous conservons encore la supériorité.
Nous pouvons de nouveau peut-être marcher au pre-
mier rang, mais rivaliser, certainement, avec qui que
ce soit, dans la littérature, pour laquelle nous possé-
dons une des plus belles langues qui Jamais aient
existé. Nous pouvons marcher au premier rang ou
rivaliser dans ces sciences dans lesquelles Galilée fut
le premier parmi les modernes , dans lesquelles La-
grange et Yolta rivalisaient naguère avec les plus
illustres. Nous pourrions et nous devrions ne céder
le pas à personne dans toutes ces industries qui nous
valurent de remporter sur les autres, tant que le
commerce se faisait par la Méditerranée : nous en
déchûmes pour n'avoir pas suivi ses voies nouvelles^
qui maintenant se reportent tout à i'entour de nos
840 DES ESPÉBÂÏVCES
côtes, tout à travers nos eaux. Nous pouvons et nous
devons encore être au premier rang dans cette grande
tâche d'entourer immédiatement le siège central de la
chrétienté, de le défendre, de le maintenir ou de le
rendre complètement indépendant. Voilà notre princi-
pale tÂche (révélée, déclarée, rendue incontestable
dans tous les ouvrages de M. Gioberti) ; cette tâchera,
qu'elle plaise ou non, qu'elle paraisse petite ou grande,
qu'elle soit acceptée avec reconnaissance ou en se rési-
gnant, est pour nous incontestable, naturelle» consti-
tutionnelle; elle dure et durera autant que la chré-
ti^té. C'est celle pour l'accompUsseinent de laquelle
les plus dignes parmi nos pères ont versé le sang de
générations entières , et nous ne devrions pas lui re-
fuser le nôtre le cas^chéant. Mais nous aurons prc^a-
blement à y dépenser moins de sang que de vertu. —
Quoi qu'il en soit, sang ou vertu, nous devons en dé-
penser autant qu'il en est en nous, pour nous en
acquitter et pour obtenir cette indépendance qui en
est l'indispensable moyen. Dans des temps barba-
re ou voisins de la barbarie, une indépendance in-
complète pouvait suffire avec le désir de la compléter;
mais dans un siècle avancé en progrès, elle n'est utile
qu'autant qu'elle est des plus complètes , parce que
les autres nations , qui la possèdent , nms dépassent
de manière à nous humilier, sinon à nous opprimer^
parce qu'il ne peut rester à ceux qu'on humilie, comnae
à ceux qu'on opprime , la faculté de bien accomplir
aucun devoir. Les arts ne peuvent s'élever, les lettres
ne peuv^t exister, les sciences elles-mêmes souffrent^
le commerce ne se développe pas, pour ceux quiso&t
humiliés par la dépendance, durant laquelle il est im-
DB L*ITAL1B. 84 t
possible d'ailleurs de remplir la tâche de bien en-
toarer le siège central de la chrétienté. L'indépen-
dance est sans douté un devoir pour toutes les nations;
mais , pour d'autres , c'est un de ces devoirs envers
soi -même 9 de l'accomplissement duquel personne
n'a à juger, moins encore à se mêler. Mais, pour nous,
ce n'est pas seulement un devoir envers nous-mêmes,
c'est encore un devoir envers toute la chrétienté, c'est-
à-dire, désormais envers tout le genre humain; ou
même , c'est un devoir plus qu*humain envers le di-
vin fondateur de la chrétienté. Ne remplirions*nous
pas ce grand devoir, soit par ignorance, soit par né-
gligence, pour ne pas savoir ou pour ne pas vouloir re-
connaître les conditions universelles de la chrétienté?
Alors, toutes les espérances que j'ai développées avec
modération, et, à plus forte raison, celles plus magni-
fiques qu'un autre a fait briller, toutes celles qui ont
été ou pourront être mises en avant , se trouveront
déçues. En continuant à gaspiller, en activités dépen-
dantes ou morcelées, ou vaines ou coupables, les donà
prodigués par Dieu à l'Italie, en caressant des songes,
en changeant de côté sur le lit de douleur où nous
gisons depuis des siècles, nous ne ferons que changer
de dépendance , de malheur et de honte ; la dépen-
dance, le malheur, la honte, nous laisseront enfoncés
dans Toisiveté, l'oisiveté dans le vice , et le vice nous
apiH^tera de nouveaux fers. — Et pourtant je ne pro-
I^étise pas ; hélas I non , je parle malheureusement de
choses présentes: car, depuis que j'ai commencé à
écrire ceci , de nouveaux cris, des mouvements nou-
veaux ont éclaté contre un prince italien, le plus ancien
et le plus important de toute Tltalie comme de toute
29.
941 nm BSPBBÏKCBS
la chrétienté , en D^Kpogltion à notre tâche principale ;
DK L ITALIE. 343
ront plus quand il nous paraîtra naturel qu'elles fus-
sent perdues dans la barbarie, ou dans la demi-civill-
que de eonUiuicr à 1i diulmaler, quanil d^rmali pcrBonne ne
S44 DFS BJPIBANCBS
BatitH) , OD dans la comipt od ma s naturel aussi
qu'elles ne se perdeut plus an mil eu de la etv I satiOD
actuelle. La grande occasion de la chnte et du partage
de l'empire ottomao , qui nous parait nue occasion
probable et bonne en I étu|~
feçon restreinte, noua parai '\
et meilleure en la coosider
ments nécessaires de la ebré
sible que cette occasion ne ft .
impossible qu'il n'en surv e
blable, équivalente pour
n'avait pas à avancer ains
poai ttre,kcet égard, le champ fl^
Cette piiité devrait «re, uloa no^llk,
ment encore dam un Étal où U»^^
n'éUiDt pu tom du pays , od <»< ^
toléni de> hTïura exceptisonc
Au surplus
«mise |-aDO«e dernlète par le llO]|j
Pkccs, devant l'académie de i
éveqara allemaoda , dont lea i
■ooi lescoupa de la révolutloD V es pa
■ Or, faot-llvolrlci au ma h pu Lg s
K le considère que les évéquei p es du d
n pouvall Clrelrès-nUteauso <le é<
• Il était appliqué & cet obje , dépou es d a pa U d ears
a rlcheatea et de leur puissance , seront plus dodles à la voli du
• pontire suprême, et qu'on n'en verra aucun marcher sur les traces
« des lupeAea et ambitieux patriarches de Canilantlnople, Dlpré-
•I tendre ji une Indépendance presque scbUmatique. Halutenillt
« aussi les populations catholiques de tous ces diocèses pourront
ce contempler, dans les vtslleg pastorales, te visage de leur propre
■ évtque, et lea brebis entendront au moins quelquefois la volide
•I leur pasieur. n
Pourquoi ne s'attend ralt-on pas & des tétultats semblables de la
part des évéques de l'EtHt romain T Trad.
DE L*1TÂUS. 345
gérait encore de quelque autre manière peu différente
en résultat pour nos espérances. Les assistances exté-
rieures, jadis si traîtresses, ne peuvent qu'être moins
à craindre , au milieu de la clirétienté , en Tétat de
progrès où elle se trouve ; les unions intérieures, entre
prince et prince, prince et peuple, grands et petits,
toutes les unions italiennes, jadis si rares et si courtes,
ne peuvent 9 selon tout espoir, qu'être plus fréquentes
et plus durables, au milieu de lltalie en progrès. Et
la vertu , ce suprême , ce seul moyen de parvenir à
Tindépendance, ainsi que nous l'avons dit, la vertu
nous sera facilitée par les exemples et les exhortations
d'autrui, quand nous saurons les accepter, au lieu de
chercher des exemples et des consolations à nos vices,
en les comparant aux vices des autres. — Nous avons
déjà résumé notre discours sur les espérances spéciales
de notre patrie, en proclamant un seul but, Tindépen-
dance^ un seul moyen, la vertu* Maintenant que nous
venons d'étendre nos observations à la chrétienté en-
tière , et que nos espérances se sont accrues de Tac-
eroissement de ses progrès , ajoutons hardiment que
Tindépendance 9 une fois venue, sera pour nous un
moyen d'acquérir de nouvelles vertus. Ce cercle ver-
tueux est infaillible non moins que le cercle vicieux
opposé. Plaise au Dieu de miséricorde donner à l'Italie
la force de sortir de ce dernier pour rentrer enfin dans
l'autre , la force de chercher la vertu conufie moyen
d'indépendance, l'indépendance comme moyen de
vertu.
80 novembre 1843.
APPENDICE.
SI UNE UNION DOUANIÈRE EST A ESPEfiER EN ITALIE ,
ET DE QUELLE MANIÈRE.
1. L'idée d'une union douanière italienne s'est pré-
sentée plusieurs fois à l'esprit, non-seulement des hommes
d'État, mais de tout ce que Tltalie compte de négociants
et de voyageurs, sentant chaque jour le préjudice maté-
riel causé par notre morcellement. Plusieurs de ces dei^
niers, probablement, accusent les premiers de négli-
gence ou d'incapacité, parce qu'ils ne font pas ce que
l'on voit si heureusement fait par d'autres. Mais, s'il est
vrai que l'accession d'un simple État germanique à
l'union déjà formée et florissante dans ce pays, soit par-
fois une question difficile à résoudre , celle de la for-
mation d'une nouvelle union quelconque est beaucoup
plus difficile, et celle d'une union italienne l'est surtout
extrêmement par ses complications. Beaucoup d'écri-
vains s'en sont occupés (1). Mais comme les étrangers
ne peuvent prévoir toutes ces complications, et que les
(1) Voyez Letture popolari, Turin, 12 décembre 1840.— LaNour-
rais et Bères , L'association des douanes allemandesy son passé
son avenir, Paris, 1841. — PeUtti, Considerazioni sulla lega doga-
nale germanica , dani le Giornale agrario toscano , d° 01 , A. 2° ,
Uoione italiana. — PeUtti, Belle associazioni doganalifra vari
statif daDS les actes de Facadémie des Georgofili de Florence,
déc. I84I. — Allgemeine Zeitungy 23 avril et 2 Juin 1842. — Annali
universali di statisitica , mars , sept. , cet. et noT 1843.
S4S APPINDIOS.
nationaux ne peuvent les diseuter, on n'a pas encore
examiné sufGsaroment, parmi toutes les combinaisons
imaginables de cette union , lesquelles seraient bonnes
à désirer, possibles à pratiquer, et par quels moyens.
11 faut distinguer pour s'entendre. C'est ce que j'ai essayé
de faire brièvement , selon que ce livre pouvait le com-
porter , en supposant , dès lors , chez mes lecteurs , non-
seulement la connaissance des sciences économiques
en général, mais celle en particulier du fait et des ré-
sultats de Tunion douanière allemande. Laissons les
gros livres à ceux qui veulent écarter le siècle de ses
voies ; celui qui les accepte , telles qu'elles sont , peut
être bref, en se réduisant à chercher comment y entrer,
et commentles suivre le plus avantageusement dans dia-
que circonstance opportune.
3. Au premier aspect, la question présente deux cas.
L'union italienne pourrait se faire ou entre les princes
italiens seulement, ou en y comprenant l'Autriche.
Celle-ci peut y être comprise pour ses seules provinces
italiennes , ou pour tout l'empire ; et comme on a élevé
déjà la question sur son accession à la ligue douan^re
allemande , il en résulte l'autre possibilité de l'empire
autrichien accédant avec l'Allemagne entière à l'union
italienne. Voilà donc en tout quatre cas, quatre modes
imaginables ; c'est-à-dire, en procédant du plus étendu
aux plus restreints:
P L'union allemande-italienne.
IP L'union austro-italienne.
IIP L'union exclusivement et entièrement italienne.
iy° L'union des États italiens.
a. La première, l'union allemande-italienne, serait,
à vrai dire» une idée magniflque, une magnifique com»
binaison. Toute l'Europe moyenne réunie ensemble. Un
modérateur entre TOccident et TOrient faisant contre-
poids. L'Angleterre, la France et TEspagne tendent à
APPBNBICE. 349
s^Qnir, avec ou sans une grande association occidentale;
la chose n'est pas prochaine, sans doute , mais elle n'est
peut-être pas impossible un jour ou Fautre. Cependant,
sans tenir compte de cette éventualité, sans même sortir
du présent, il n'est pas douteux que les grands et vrais
intérêts commerciaux de TEurope moyenne , de la Bal-
tique à la Méditerranée, ont beaucoup de similitude,
qu'ils seraient dès lors bien secondés par cette union
économique de toutes les populations comprises entre
les deux mers* Les unions économiques sont quelque-
fois plus profitables que les communications matérielles
elles-mêmes; elles les produisent ou y suppléent. Pour
ceux qui sont entrés dans les idées de notre livre, cette
réunion de toute l'Itah'e avec toute l'Allemagne paraîtra
encore plus importante; la question ou plutôt les ques-
tions orientales se résoudraient beaucoup plus facilement,
si ces deux nations pouvaient s'entendre comme deux
hommes entre eux. On a usé et abusé de cette expression
des nations se levant comme un seul homme ; ne pour-
rait-on mettre à la mode celle-ci, s*entendre comme
deux hommes ? Il n'y aurait là aucun abus à craindre,
aucun ne serait possible. Quant à l'Italie en particulier,
î) n'est pas besoin de dire que l'union allemande-ita-
lienne serait désirable pour elle. La prépondérance de
r Autriche y serait contre-balancée par celle de la Prusse ;
l'intérêt italien de pousser l'Autriche vers l'Orient serait
renforcé par l'intérêt germanique à pousser l'Autriche et
la Prusse dans la même direction ; l'impulsion italienne,
par l'impulsion germanique ; notre activité nonchalante,
par une très-vive ; les espérances très-éloignées de l'Italie,
par toutes celles de l'Allemagne les plus rapprochées. —
Tout cela est vrai, est certain; mais il ne Test pas
moins que, surtout à Fheure qu'il est, les nations, en gé-
néral , ne s'entendent pas comme deux hommes peuvent
le faire; qu'ici, en particulier, il faudrait supposer une
30
dôO ÂPPBNDICB.
largeur de vues et une prévoyance très-grande, une
absence totale de préjugés sur de petits intérêts passa-
gers, mais présents, chez tous les princes, tous les hommes
d'État, allemands et italiens, c'est-à-dire, chez une tren-
taine de princes, une centaine de ministres, de conseil-
lers et de députés. Je ne parle pas de l'avenir impré-
voyaUe, et, ne voulant m'occuper que de ce qui peut se
prévoir, je crois qu'on peut déclarer hardiment un teè.
accord hors de toute probabilité. En outre, il serttt
peut-être fort douteux que la Prusse désirât jamais
sincèrement l'accession à l'union allemande dont elle a la
présidence , d'une autre grande puissance qui la lui enlè-
verait. Ne nous trompons pas diplomatiquement , nous
qui ne sommes pas des diplomates. La présidence ou
la prééminence, ou la prépondérance douanière, est pour
la Prusse un instrument puissant de prépondérance po-
litique , et elle y renoncera difficilement. Néanmoins ,
cette puissance est si sincèrement pro^ssive, si intel-
ligente au sujet de ses véritables intérêts présents, si
prévoyante à l'égard de ses intérêts généraux à venir,
qu'il n'est pas impossible qu'elle renonce à sa position
avantageuse en Allemagne, pour en prendre une peut-
être plus avantageuse en Europe. Mais il n'en est pas
de même de l'Autriche, qui, à coup sûr, renoncerait
difficilement à sa prépondérance poUtiqueen Italie, en
y admettant le contre-poids de la Prusse. Ce qui est
avantageux et désirable pour nous, serait, à mon avis ,
désirable aussi pour l'Autriche, si elle entendait bien,
complètement, grandement, ses intérêts ; mais elle ne les
entend pas ainsi , c'est un fait actuel et probable pour
longtemps. D'où résulte, en somme, qu'il y a de telles
difficultés à cette union douanière allemande-italienne ,
que la conclusion pa(ïa!tra évidente à tous : elle est très*
désirable, mais aussi extrêmement improbable.
4. II* cas. L'union austro4talienne ou des États ita-
APPENDICE. 351
liens et de tout l'empire autrichien. Si nous considé-
roQS que parmi les publications citées en tête de cet ap-
pendice, celles faites dans des pays étrangers et par des
personnes dépendant plus ou moins de l'Autriche , sont
dans le sens de cette union de toute l'Italie avec tout
l'empire autrichien , chacun y verra la confirmation de
ce fait, que l'Autriche désire cette union. Or, nous ne
«ommes pas de ceux qui veulent en conclure de suite ,
que si elle est désirée par l'Autriche, elle n'est pas dési-
rable pour nous. Pïous en revenons toujours à ceci , que
les véritables intérêts futurs de l'Autriche et de l'Italie
sont identiques. Mais il nous faut dire de nouveau et tou-
jours , que malheureusement à l'heure qu'il est, et pro-
bablement pour longtemps , l'Autriche ne l'entend pas
ainsi. C'est die , plus que nous , qui les sépare , qui les
net en opposition; mais, en somme, tant qu'il en est
ainsi, nous ne pouvons agir dans ses intérêts entendus
tout à l'opposé des nôtres. — Supposons que l'union
austro-italienne soit faite, qu'en arriverait-il à l'heure
qu'il est, économiquement, politiquement? Économique-
ment, nous nous réunirions au vieux système autrichien,
prohibitif et protecteur; nous nous séparerions du sysr
tème plus large, moins protecteur, plus libéral, qu'appelle
et appellera l'union allemande principalement, l'Angle-
terre peu à peu , la France probablement. Si l'Autriche
voulait l'accepter , elle entrerait dans l'union allemande,
eUe provoquerait l'union allemande -italienne , et non
l'union austro-italienne. Or, tant qu'elle pousse à celle-
ci seule , il est probable qu'elle ne veut pas entrer dans
un système large , le seul qui convienne à l'Italie. Nous
reviendrons sous peu , sur la nécessité de ce système ;
mais, dès à présent, il est facile de comprendre som-
mairement que l'Italie entre à cette heure dans une nou-
velle ère commerciale; que le commerce de l'Orient, une
fois ramené dans la Méditerranée, elle peut et doit re-
853 APP£iM>iGE.
prendre une graade part à ce commerce, si elle n'y ap-
porte elle-même des obstacles ; qu'elle n'a pas même
besoin pour cela , ni d'une grande habileté , ni d'une
grande activité ; que pour elle , plus que pour personne,
l'économie politique se réduira à laisser faire et à laisser
passer. Que si elle s'adjoignait, au contraire, à un sys-
tème prohibitif, ou seulement protecteur, ou préférentiel^
contre la France et l'Angleterre, les deux puissances
qui passent et repassent le plus dans ses eaux , l'Italie
détruirait elle-même ses meilleures espérances commer-
ciales. Elle tomberait non-seulement dans la faute de
négliger les occasions, mais dans celle de se roidir contre
elles; elle ne serait pas seulement insoucia^ite, mais enne-
mie de ses intérêts au profit de ceux des autres. Naples
et toute la partie méridionale de la Péninsule, comme
aussi les deux îles de la Sardaigneet de la Sicile, y per^
draient évidemment, étant les premières, et principale-
ment, destinées parleur situation à recueillir les avantages
de ce nouveau passage du commerce oriental. Mais la
partie septentrionale de la Péninsule, ou au moins la
partie nord-ouest, le Piémont y perdrait peut-être plus
encore par d'autres raisons. Jusqu'ici le Piémont a été
séparé de la France par un mur commercial de fer, pour
ainsi dire ; c'était l'effet d'un pr^ugé politique et écono^
raique tout ensemble. Mais il n'y a peut-être pas de pays
au monde où les préjugés, en tombant lentement, tom*
bent à la fin avec plus de certitude, et celui du mur com*
merdal a commencé à tomber. Un premier traitéaété fait
récemment entre le Piémont et la France, et quelques in-
dices donnent à croire qu'il pourra s'étendre un jour ou
l'autre. Sans entreprendre ici de discuter le mérite ni
des traités de commerce en général , ni de celui-ci eu
particulier, il est, sans doute, le commencement et le
gage de communications plus larges, c'est-à-dire, de
l'avis de tous les meilleurs économistes, d'améliorations
APPENDICE. 353
<$ommereiales. L'Italie occidentale devrait donc renoncer
à toutes ces améliorations, en rentrant dans le vieux
système pour se faire économiquement autrichienne.
Les provinces orientales ou lombardo-vénitiennes elles-
mêmes n'y auraient nul avantage. P^ous nous référons
ici à ce que nous croyons avoir démontré ailleurs : tous
les vrais et bons intérêts futurs de J' Autriche sont sur
Je Danube et non sur le Pô; dès lors, mieux les intérêts
autrichiens seront compris en Autriche , plus cet em^^
pire, ces peuples, ces hommes d^État, cette cour, cette
chancellerie seront en progrès, et plus le Pô sera sacrifié
au Danube. Ici, la faute commise une fois n'aurait pas
même le remède qui reste pour toutes les autres; le
dommage s'accroîtrait au lieu de diminuer en raison du
progrès à venir. — Qu'en résulterait-il politiquement ?
Les lecteurs instruits des causes , des vicissitudes et des
effets de cette union douanière allemande, qui, jusqu'à
présent, est le seul exemple de pareilles institutions,
savent le grancl accroissement de prépondérance politi-
que qu'il a valu à la Prusse, qui est la puissance princi-
pale dans cette union. Voudrions-nous procurer, nous,
à l'Autriche, une position semb^ble, une prépondé-
rance semblable? Je crois qu'aucun prince, aucun
homme d'État, aucun homme pensant et sentant, n'a
pareil désir en Italie. Si quelque Italien s'est trouvé
pour mettre en avant l'union austro-Italienne, c'est qu'il
se sera fait à lui-même , avec trop de simplicité vraiment,
une illusion momentanée, en croyant que ce qui arrive
si évidemment ailleurs n'arriverait pas en Italie. Mais
nous espérons que le plus grand nombre, ou même tous »
s*en tiendront à cette manière de raisonner, la plus natu-
relle , qui conclut des causes semblables aux effets sem-
l)lables, du passé à l'avenir, des faits aux probabilités,
et qui, mettant «i évidence la probabilité d'accroître la
dépendance des États italiens, quand même il y aurait ^
30.
354 APPBHDIGl.
des avantages commerciaux aa lieu de préjudices à at*
tendre de l'union austro-italienne » suffirait seule pour
la faire rejeter. Les devoirs des États ne sont pas
différents de ceux des individus : si pour tout homme
c'est un devoir (et une chose utile en définitive) de
repousser tout avantage de fortune, acquis par une
bassesse 9 il en est de même pour les États, pour les
nations. — Pour conclure donc, en espérant l'assenti-
ment unanime des Italiens , nous dirons que Tunion
austro-italienne , en ce qui touche les difficultés exté-
rieures , est on ne peut plus faisable, mais qu'elle n'est
pas désirable et doit être absolument repoussée par tous
les princes italiens.
5. Iir cas. iJunion exclusivement itcdierme^ ou des
États italiens et des provinces austro-italiennes. —
Celle-là peut être désirable ou non pour nous , selon
qu'elle s'éloignerait ou se rapprocherait de la précédente.
Il est clair que si l'union des provinces austro-italiennes
avec les États italiens était seulement un nom, une
fiction , rien qu'une ligne de douanes de plus entre ces
provinces et celles allemandes-autrichiennes; si cette
union impliquait de notre part, comme dans le cas pré-
cédent , une acceptation du système économique au&i-
chien, aussi restrictif que suranné, une telle union ne
serait désirable pour nous, ni économiquement^ ni poli-
tiquement. Elle ne le serait pas économiquement en ce
qu'elle nous entraînerait aux mêmes fautes , aux mêmes
renonciations d'espérances que nous venons de signaler;
politiquement non plus , parce que ces fautes nous en-
traîneraient de plus à une séparation politique avec les
autres nations européennes , et à une plus grande union
(qui serait une plus grande dépendance) avec la puis-
sance qui déjà n'est que trop maîtresse chez nous. -—Si,
au contraire , les négociations qui s'entameraient pour
l'union italienne et le traité qui en résulterait étaient de
APPENDICB. 355
nature à faire entrer les provinces austro-italiennes ^ans
eette large économie politique italienne, d'où dépendent
toutes nos espérances commerciales, si les provinces aus^
tro-italiennes devaient se disposer ainsi à une future union
politique avec les États italiens , il n'y a pas de doute
qu'une pareille union serait non-seulement désirable ,
mais même la plus désirable de toutes pour lltalie entiè*
re ; ce seraient des arrhes que l'Autriche nous donnerait
de Fabandon de sa mauvaise politique occidentale pour
adopter une politique orientale nouvelle, la seule bonne;
ce qui nous ferait soudain, de ses adversaires, ses amis et
alliés naturels. — Mais ne nous abusons pas, il n'existe
aucun fait, aucun commencement de fait,^ aucun indiee
d'un pareil changement; et plus l'union exclusivement
italienne tendrait à être bonne pour nous , plus il est
improbable qu'elle soit acceptée par l'Autriche actuelle;
plus une union italienne quelconque serait proposée ou
acceptée par l'Autriche, plus elle serait probablement
dommageable à l'Italie. — En ce qui concerne donc
Tunioib douanière, comprenant les États italiens^ et les
provinces austro-italiennes , il nous semble , sans nous
y arrêter autrement, pouvoir conclure que, bien faite,
elle serait, sans doute, la plus désirable, mais qu'elle est
la plus improbable; et que, mal faite, elle ne serait pas
désirable ; ou plus brièvement , qu'il y a probabilité en
raison inverse de la bonté.
6. Arrivons donc à la IV' et dernière des unions indir
quées, à l'union des États italiens^entre eux setUement.—
ISous dirons de suite que, très-difficile en apparence, elle
n'est pas telle en réalité , à moins que l'on ne tienne pour
une illusion, une impossibilité, une supposition absurde,
que les princes italiens ont le courage vulgaire de ne pas
voir du danger où il n'y en a pas. Je dirais même qu'il y
aurait injustice à ne pas espérer ce courage de deux ou
trois de ces princes, qui pourraient , en se réunissant, for-
850 APPBNOICB.
merle noyau auquel se rattacheraient les autres ^ comme
il est arrivé eo Allemagne. C'est ici le4ieu de répéter
qu'en temps de paix, et pour des œuvres pacifiques, les
petits princes sont puissants ( grâce aux conditions de
la civilisation chrétienne actuelle) autant que les plus
grands. Qu'il me soit permis de citer un exemple qui
me paraît se rapporter au cas présent. Dans les années
qui suivirent la restauration de Ferdinand VII d'Espa-
gne, quand la nation espagnole , enorgueillie de sa ré-
cente défense , croyant avoir délivré l'Europe au lieu
d'être délivrée par personne , traitait les autres nations
avec une superbe restée célèbre dans la diplomatie , un
jeune diplomate se trouva chaîné dans ce pays des affai-
res d'une puissance italienne. Gomme il rencontrait de
fréquentes difficultés et ne pouvait obtenir justice dans
des affaires commerciales qui se reproduisaient chaque
jour, il s'en plaignait , dans son zèle de novice, à un au*
tre diplomate très-expérimenté qui représentait digne-
ment dans cette cour une des principales puissances
europé^nes. « Que voulez-vous, lui répondit celui-ci,
«faites comme moi, prenez patience. —Eh! quoi,re-
« prit le novice, vous arriverait-il aussi de ces tracas^
« séries?— Et l'autre : Certainement, chaque jour^ à
« moi, à nous tous, autant qu'à vous. — M^s com-
« ment le souffrez-vous , représentants de grandes puis-
« sauces , qui d'un signe pourriez anéantir cet orgueil
« espagnol? — Nous, reprit l'homme de sens et d'ex-
« périence, nous ne le pouvons pas plus que vous. Nous
« avons plus de vaisseaux, plus de forces, plus de sol-
« dats, et peut-être plus de courage que ces gens là, c'est
« vrai; mais tant qu'on n'en vient pas à faire usage de
« tout cela , tant qu'il n'y a pas guerre , et^ dans toutes
« les affaires dont on ne veut ni ne peut faire un cas de
« guerre, une petite puissance en vaut une grande, l'Es-r
« pagne, telle qu'elle est réduite , autant que nous, bien
APPENDICE. 357
a plas florissants qu'elle, et vous , autant que nous à son
« ^ard. Ces Espagnols ne sont pas des sots , ils savent
« cela , ils savent pouvoir autant que nous , en tout ce qui
« n*est pas un cas de guerre; ils usent et abusent de
« cette situation de paix toujours ^vorable aux petits.» —
Le diplomate novice fit d'autant mieux son profit de
la leçon , qu'elle était bonne à rapporter au logis , et il
en conclut dès lors qu'en temps de paix les petits princes
italiens peuvent beaucoup plus qu'on ne le croit d'or-
dinaire, et d'autant plus que l'Autriche n'a pas à gagner
à la guerre, non-seulement pour les choses de peu d'im*-
portance, mais même pour celles qui sont graves. —
En effet, supposons le cas ( semblable à un autre indiqué
dans le texte de ce livre ) où un beau jour deux ou trois
princes italiens reconnaîtraient d^accord l'opportunité
d'une union douanière; où , tenant justement compte des
immenses intérêts méridionaux et de ceux du !Nord,
grands aussi quoique moindres , ils feraient céder ceux-
ci à ceux-là^ au contraire de ce que nous avons vu
devoir être fait dans Tentreprise éventuelle de Tindé-
pendanoe. Supposons qu'en tombant d'accord, deux ou
trois d'entre eux, sur les conditions principales, et les
autres y accédant plus ou moins, une union douanière
vînt un feeau jour à être conclue et signée ; je le demande
aux plus prudents, ou même aux plus timides , qu'en
arriverait-il , soit durant les négociations , soit après la
conclusion du traité? Très-probablement, j'en conviens,
l'Autriche s'y opposerait. Mais, encore une fois, que si-
gnifierait, que serait cette opposition de sa part.' Qu'elle
donnerait des notes , ou qu'elle ferait même des protes-
tations , ou encore ( bien que cela ne soit pas probable )
qu'elle interromprait les relations diplomatiques , et plus
probablement qu'elle fermerait plus que jamais ses fron^
tières, aggraverait ses droits, séparerait du reste de
l'Italie ses provinces italiennes. Mais tout cela , même
358 APPENDICE.
cette séparation, ne serait un grand dommage ni écono-
nuque ni politique ; en tout cas , il serait largement com-
pensé par les avantages économiques et politiques de
Tunion. Quant à la guerre , elle lui serait impossible ; ou
si jamais elle s'y résignait, elle lui serait immanquable-
ment funeste. Si les princes italiens poursuivaient tran-
quillement leur affaire , ni TAutriche, ni personne ne
pourrait ni les empêcher d*accomplir leur projet , ni les
forcer à défaire ce qu'ils auraient fait. Le secret n'y serait
pas même nécessaire. Il faudrait voir une fois à la face
de l'Europe si , d'après les traités, les princes italiens sont
indépendants ou non; il faudrait revendiquer à la face
de l'Europe , avec l'appui de la moitié de ses États , ce
qui leur serait imprudemment refusé de cette indépen-
dance garantie. Les tracasseries, les ennuis, les mau-
vaises raisons , les menaces, ne sont pas des dangers, il
n'y a là que des paroles, et rien de plus. H y en aurait en
abondance à coup sûr ; mais rien autre chose. En somme,
il faudrait donc, pour former l'union dont nous parlons,
moins de courage que d'activité , il faudrait moins s'af-
franchir de la frayeur que de l'indolence. — Cela en vau-
drait bien la peine par les grands avantages qui en ré-
sulteraient. Politiquement , une union douanière ne vaut
certes pas une union politique, et moins encoreune con-
fédération stable. Mais elle vaudrait bien mieux que tous
ensemble, ces moyens tant vantés pour réunir et natio-
naliser l'Italie , tels que les traités typographiques, et les
congrès scientifiques, et les comices agricoles, et le reste.
L'expérience de l'Allemagne est évidente , et cette expé-
rience est positivement ce qui déterminerait l'opposition
de l'Autriche et ferait le mérite des princes Italiens à ne
pas se laisser effrayer par elle. Cette même expérience
rend aussi évidente l'utilité économique. L'Italie se trouve
dans des conditions semblables à celles de l'Allemagne,
morcelée aussi en plusieurs États, intermédiaire entre
APPENDICE. 359
rOrient et l*Occident, avec des intérêts provinciaux pas
assez semblables pour se nuire par la concurrence , pas
assez divers pour ne pouvoir s'accorder. Il n'est donc
pas douteux qu'une union pareille, faite d'après des prin-
cipes également larges, produirait infailliblement des ef-
fets pareils, des avantages pareils. Il y a même plus :
la position de l'Italie au milieu de la Méditerranée , c'est-
à-dire sur la route probable de tout le commerce à ve-
nir, est beaucoup plus heureuse que celle de rAllema-
gne ; ce qui permettrait de prévoir des résultats plus
grands. Concluons de là que les princes trouvant une
fois en eux le courage nécessaire pour ne pas voir le
danger où il n'est pas , l'union des États purement ita-
liens serait possible et avantageuse tout ensemble.
7. Récapitulons donc la comparaison des quatre unions
douanières.
L'union allemande-italienne serait peut-être la plus
désirable , mais elle est la plus difficile de toutes à ef-
fectuer.
L'union austro-italienne serait la plus facile, mais elle
n'est pas désirable , elle n'est acceptable absolument par
aucun Ëtat italien.
L'union italienne exclusive ne serait pas facile si elle
était désirable, elle ne serait pas désirable si elle était
facile; d'où suit, au résultat, qu'elle n'est ni désirable ni
facile dans les conditions présentes.
La seule union italienne, impossible en apparence
pour les peureux ou pour les oisiâ , est possible en fait
et désirable.
Je laisse chacun tirer la conclusion ; elle sera bonne en
raison inverse de la peur ou de l'indolence qui l'inspirera.
8. Il y a pourtant quelque chose à faire. Si nous lais-
sons la question politique pour nous en tenir au point de
vue économique, chacun reconnaîtra la nécessité évi-
dente d'une union douanière italienne, et de sa constitu-
SfiO APPENDICE.
tion sur de larges principes commerciaux, ainsi que la né-
cessité de la faire promptement.— £t d'abord c*est un prin-
cipe, un dogme économique g^éraiement accepté, que
lorsque plusieurs nations voisines entrent dans un grand
progrès commercial , celle qui reste stationnaire. tombe
dans la faute funeste de rétrograder, non-seulement com-
parativement, mais encore positivement. Si ce prinâpe
avait besoin de démonstration , notre histoire nous la
fournirait. Au commencement du XVr siècle, le com-
merce italien était encore le plus considérable de tous ;
mais le Portugal et l'Espagne, puis T Angleterre, la
Hollande et la France s'étant ouvert des routes nou-
velles et des marchés nouveaux , l'Italie , qui ne sut pas
en profiter, déchut non-seulement dans sa condition rela-
tive, mais encore dans sa conditon poâtive, dans pres-
que toute sa navigation , dans presque toutes ses indus-
tries ; et si elle ne déchut pas, elle resta stationnaire dans
son agriculture. — Or de nos jours , non-seulement plu-
sieurs nations en Europe ont une activité supérieure à
la nôtre , mais elles ont toute probabilité de Taccaroître
encore : T Angleterre, parce qu'elle s'est procuré de
nouveaux débouchés en Chine et dans TOcéanie , et s'est
ouvert la route nouvelle de la Méditerranée et de l'E-
gypte , pour gagner ses imnienses marchés orientaux tant
anciens que nouveaux; la France, parce qu'elle se poitte
avec ardeur sur ces mêmes marchés et sur cette route ;
la Hollande, par le progrès contmu de ses colonies chi-
noises , et parce qu'elle profitera aussi dans la Chine et
dans la Méditerranée; l'Allemagne, par son union doua-
nière et par son libéralisme commercial. Peut-être en
sera-t-il de même de FEspagne , si , sortant de sa mal-
heureuse activité politique , elle entre ( comme cela s'est
vu) avec une égale ardeur dans la nouvelle activité com^
merciale , en se prévalant aussi de la nouvelle voie de la
Méditerranée. Il est évident que tous ont fait des progrès
APPENDICE. 361
OU menacent d*en faire. Si nous ne progressons pas aussi,
il nous arriyera une seconde fois d'empirer dans nos con-
ditions relatives, et par suite, selon toute probabilité ,
dans celles positives. Quelle que soit notre activité pré-
sente^ nous perdrons jusqu'à celle-là, en totalité ou en
grande partie. —Mais comment pouvons-nous progresser?
Ce n'est pas , à coup sûr, en conquérant aussi de grandes
colonies: nous n'en avons pas la force; ce n'est pas en
nous ouvrant de nouveaux marchés dans l'Orient , où
non-seulement nous serions les derniers, inais encore très-
inconnus. Ce n'est pas en espérant rivaliser à l'aide de
nos produits industriels demeurés trop en arrière, ou de
nos produits agricoles en trop petite quantité et trop
chers comparativement. Nous n'avons d'espoir sensé de
progrès commerciaux que dans notre admirable position
au milieu de la Méditerranée , à travers laquelle s'est
trouvée ran^enée , sans peine ni mérite de notre part , la
route du commerce universel. C'est pour nous qu'ont
travaillé et travaillent encore tous ceux qui ramènent
dans notre mer le commerce européen-asiatique, le plus
graïKl du monde. Ceux qui vont et viennent passent sous
nos yeux , dans" nos eaux, touchent ou voient nos ports. —
Mais ne nous y trompons pas , voyons les avantages de
notre position tels qu'ils sont, ni plus ni moins. Ils ne
sauraient venir que du voisinage qui peut rendre nos
produits plus faciles à débiter dans l'Orient et les pro-
duits orientaux plus faciles à débiter chez nous , et faire
de nos ports des points de relâche ou des entrepôts pour
les allants et venants ; ce sont donc des avantages d'ex-
portations , d'importations , d'échelles. Mais de ces trois
avantages, celui sail des exportations pourrait probable-
ment être conservé en tous cas par les petits pays dé-
tachas de notre Italie ; tes deux autres , des importations
et des relâches, ne peuvent se conserver ni s'aocrottre
qu'en invitant par de gros marchés et par un accès facile ;
31
362 APPENDICE.
deux choses qui ne couraient avoir lieu que dans de grands
États ou dans de petits associés par une union dmianière.
Aucun de nos ports n'est pour les étrangers ni un mar-
ché , ni un point de relâche nécessaire ; il n'est que fa-
cultatif, et il ne sera fréquenté que lorsqu'il sera un gros
marché et s'ouvrira facilement. Nos ports, marchés et re-
lâches, nécessaires pour nos nationaux , ne seront bons
PQur\ eux-mêmes qu'à des conditions pareilles. Tant
qu'Otrante et Naples ne seront que les marchés du
royaume , tant qu'Ancône ou Civita- Vecchia ne seront
que ceux des États du pape , Livourne de la Toscane ,
Gènes du Piémont, aucune grosse expédition ne se fera ja-
mais d'Otrante, de Naples , d'Ancone, de Civita-Vecchia,
de Livourne , de Gènes, ou pour ces différents ports. Maôs
si chacun d'eux pouvait être marché, entrepôt, lieu de
transit, pour tout ou grande partie de l'Italie, à coup
sûr, les motifs de s'y rendre et d'y entrer se multiplieraient
pour les bâtiments étrangers et nationaux , et dès lors
on verrait se multiplier noq-seulement les industries et
les opérations commerciales des lieux de relâche ou de
transit, mais, par un effet infaillible, tous les produits
de l'industrie et de l'agriculture nationale. S'arrêter à
en déduire les preuves ne serait que de la pédanterie et
une répétition inutile de ce que sait quiconque est mé*
diocrement au courant des théories et des faits eoocw-
nant l'économie politique.
9. Il u'eiçt pas douteux pour ceux-là que l'union devrait
être basée sur des principes commerciaux très^larges.-^
Chacun sait que les avantages de l'union douanière al-
lemande ont été moins le résultat du fait même de l'u-
nion, que de la largeur des principes d'après lesquels elle
se forma et s'accrut. Non-seulement en Allemagne, mais
en Angleterre , en France , en Italie et partout, la science
est unanime à considérer comme dogme cette largeur
ou ce libéralisme. Les hommes pratiques seuls s'en éoar-
APPENDICE. 863
tent, non qu'ils nient les principes, mais seulement la
possibilité de telle ou telle application, ne combattant
pas le dogme ^ mais y apportant des exceptions. Il ne se-
rait peut-être pas difficile de démontrer la vanité de pres-
que toutes ces exceptions dans tous les pays où elles se
font. Mais tenons-nous-en à l'Italie, et voyons si l'ouver-
ture de nos ports, l'abolition des tarife protecteurs , les
facilités commerciales largement concédées, nuiraient ou
profiteraient à nos navigat^rs , à nos industriels, à nos
agriculteurs.
I. On eite d'ordinaire contre la libre navigation cet
acte de navigation anglaise qui, en excluant ou en traitant
avec désavantage les marines étrangères, fit , dit-on , se
développer la marine nationale. Mais il me semble que
dans cette citatiou les erreurs sont entassées les unes sur
les autres. Il n'est pas prouvé en effet que ce soit cet
acte restrictif qui ait fait s'accroître la navigation natio-
nale; elle s'accrut parla position de l'Angleterre au mi-
lieu de plusieurs routes nouvelles , de plusieurs marchés
nouveaux ouverts en 1500; de même que la position de
l'Italie est au milieu des routes qui viennent de se rouvrir.
Notre marine n'est pas d'ailleurs à ses débuts comme alors
celle des Anglais, elle est en décadence ou au moins
stationnaire. Il ne s'agit pas de nous enseigner à cons-
truire des navires ou à les diriger, mais à les construire et
à les diriger de pair avec nos rivaux ; ce à quoi l'émulation
peut nous aider, et doivent nous nuire les pri villes. En-
fin et surtout l'Angleterre a maintenant renoncé à ces res^
trictions, et elle nous enseigne ainsi , non à les prendre
mais à les abandonner ; l'Angleterre connaît notre épo-
que commerciale ; nous devons suivre^ non les usages
qu'elle délaisse, mais ceux qu'elle prend. Quand finirons-
nous de nous vêtir de ce qui est passé de mode chez les
autres?— Mais laissant de cdté des exemples bien ou
mal cités, qu'on nous permette de poser directement une
364 APPENDICE.
alternative concluante. Ou les facilités nouvelles accrot-
tront effectivement le nombre des bâtiments étrangers
sur les côtes d* Italie, ou il n'en sera rien; si cela n*est
pas^ les conditions des bâtiments italiens demeureront
les mêmes qu'aujourd'hui ^ quant à la concurrence, et
elles s'amélioreront en outre de toutes les facilités dont
les étrangers n'auront pas voulu profiter. Si au con-
traire les étrangers en profitent et augmentent la naviga-
tion sur nos côtes , nous aurons aussi, nous , à en. profi-
ter, mais avec tout l'avantage (immense, comme le sa-
vent ceux qui ont quelque peu étudié la matière) qu'a tou-
jours la petite navigation , mais voisine, courte, répétée,
multipliée , le cabotage ou quasi-cabotage, sur la grande
navigation , sur celle de long cours , à de rares interval-
les. Que les ports italiens soient ouverts, qui en profitera
le plus? Non certainement les bâtiments au long cours,
non surtout ceux qui n'ont pas de relâches leur appar*
nant ; mais bien les bâtiments italiens, qui ont le temps
de faire trois voyages contre un des autres , et pour qui
nos ports sont des relâches naturelles et les seules. —
A l'heure où nous écrivons, il n'est peut-être pas de grand
port italien où quelque navigation étrangère ne soit plus
favorisée, à certains égards, que quelque navigation ita-
lienne. C'est une honte et un grave dommage. Mais une
honte et un dommage plus grands , c'est que le geuver*
nement romain a proposé d'admettre sur le pied de l'é-
galité avec sa propre marine, celle de tous les États ita-
liens qui useraient avec lui de réciprocité ; et jusqu'à
présent aucun gouvernement italien n'a répondu à cette
proposition libérale.
II. Quant aux industries, quelles sont en vérité celles
que l'on veut protéger en fermant les frontières ou en
ne les ouvrant qu'avec rectriction? Celles du coton, ou
des fers , ou des lins, ou du chanvre, ou de la soie , ou
que sais-je? Il n'en est pas une en ce moment qui
APPENDICE. 365
surpasse celles de Tétranger, qui ait la supériorité sur les
marchés européens ou hors dTurope. Les soieries roêmf s
de Gênes , de Florence , de Turin , jadis renommées , ne
sont rien sur ces marchés; et quant aux autres, relati*
yement parlant, on peut dire qu'elles n'existent pas. Les
expositions publiques, les médailles d'encouragement,
les statistiques comparatives des accroissements annuels
n'y font rien. Faites des statistiques comparées avec les
productions anglaises, allemandes, françaises, et tirez-en
sincèrement les véritables conséquences , sans vouloir
trouver ce qui n'est pas , pour flatter ici les princes ou
là les peuples , et vous verrez quel bel avenir industriel
s'apprête pour l'Italie. Il est si triste, si nul , qu'une pa-
reille nullité suffirait pour qu'on se dit : Faisons tout au
rebours de ce que nous avons fait jusqu'ici, nous ne
pourrons faire que mieux ; puisque les clôtures nous ont
amenés là, ouvrons, pour Dieu, une bonne fois, afin d'en
essayer; il ne saurait en résulter rien de pire que ce qui
est ou que ce qui s^appréte.— On pourrait, au contraire,
espérer beaucoup d'améliorations si les princes italiens,
éclairés comme ils sont pour la plupart (ce qu'on ne
prendra pas pour une flatterie), en venaient à appliquer
franchement , tous ou presque tous d'accord , ce grand
principe du laissez faire, laissez passer, auquel nulle
contrée ne se trouve peut-être aussi préparée que l'Italie.
Le petit nombre des industries existantes diminuerait
le dommage inévitable de la concurrence admise. Et puis,
nous avons eu plus d'une fois occasion de l'observer ,
l'esprit italien l'emporte sur tous en variété merveilleuse,
en aptitude à se modifier. Il variera, il se modifiera en-
core en cela. Les industries les moins puissantes , moins
naturelles, tomberont; mais celles qui seront naturelle-
ment puissantes se développeront. Si les hommes d'État
qui auront à s'occuper de cela, voulaient se livrer au
calcul minutieux de toutes les importations ou expoi ta-
31.
366 APPENDICB.
tions utiles à accorder pour toutes les iodustries ita-
liennes une à une , ils y perdraient probablement leur
temps et leur peine , comme tant d'autres ; mais s'ils s*en
remettaient au vieil esprit italien et à l'activité nouvel-
lement excitée dans le pays, il y a quatre-vingt-dix
probabilités sur cent pour que celle-ci, comprimée comme
elle est à tant d'autres égards, se précipite tout entière
vers cette nouvelle issue et y fasse des prodiges. Est-il
possible que nous, qui produisons tant de soie , nous
n'arrivions pas à la travailler aussi bien que les Français
et les Allemands? Est-il possible que nous ne parvenions
pas à manufacturer les cotons d'Egypte , si voisins de
nous , de pair avec ceux qui ont à les tisser au centre du
continent européen ? On nous dit à tort que la nature
nous a refusé cette faculté en nous refusant le charbon
fossile et, par suite, les machines à vapeur. Tous les
cours d'eau de l'Italie sont-ils exploités? Ne confon-
dons pas : les eaux ne valent pas la vapeur pour les che-
mins de fer; mais pour les industries qui ne sont pas lo-
comotrices, les eaux, une fois disposées d'une manière
opportune, tombant toujours, valent mieux que la vapeur,
et tant qu'il restera en Italie un fleuve ou un ruisseau
dont les chutes né seront pas utilisées , nous n'avons pas
sujet d'accuser la Providence, ni d'affecter une résigna-
tion qui , en définitive, n*est que de la paresse. Ce n'est
pas le charbon qui nous manque, mais bien l'activité,
et il ne manque à l'activité que la concurrence; la con-
currence , dis-je , qui nuira sans doute aux paresseux ,
mais qui profitera aux hommes actifs , qui sont les seuls
dont la nation ait h profiter elle-même. Que les Italiens
se pénètrent bien de cela , mais surtout les princes : les
ennemis de leur gloire , de leurs intérêts , de leur puis-
sance, sont les paresseux, les bons vivants, toute cette
classe de gens obstinés à ne rien faire, envieux de ceux
qui font, et les entravant de leur mieux. Quand quelques-
APPENDICE. 867
uns OU beaucoup de ceux-là auraient à pâtir de l'activité
des autres , il n'y aurait pas grand mal ; le bien des bons
amène toujours le mal des mauvais ^ et il ne faut pas
mettre obstacle au premier pour le second.
III. On dit encore que les Industries italiennes ne
sont et ne seront rien dans l'avenir, en comparaison de
Tagriculture. Je ne le crois pas; mais admettons qu'il
en soit ainsi , que les espérances matérielles de l'Italie
doivent avoir uniquement pour objet Tagriculture. De
toute sorte, ces espérances s'accroîtraient d'une ma-
nière incalculable par une union douanière formée sur
des principes larges. Nos principaux produits agricoles
sont les céréales, les riz, les chanvres , les lins, les hui-
les, les vins, les fourrages et les soies. Mais tous ces
produits (à l'exception des fourrages) sont propres à
tous les pays qui entourent la Méditerranée ; on peut pré-
voir même qu'ils se multiplieront, ceux-ci dans telle
contrée, ceux-là dans telle autre, au point d'y devenir
à plus bas prix qu'en Italie. Aucune méthode nouvelle,
aucune société agricole , aucun encouragement gouver-
nemental ne peut conjurer un tel dommage. Ce ne sont
là que de petits remèdes homéopathiques. Il n'est qu'un
grand remède, et c'est, ou la clôture absolue, en laissant
à nos produits l'approvisionnement exclusif de nos
marchés; ou l'ouverture absolue, pour les équilibrer avec
ceux de l'étranger , pour faire abandonner les produc-
tions désavantageuses et favoriser d'autant celles qui
présenteront un avantage. Mais le premier de ces grands
remèdes est difficile , peut-être impossible à appliquer ,
chacun le sait, dans un pays aussi accidenté que l'Italie,
dont la position sur le passage général donne tant de fa-
cilité à la fraude; et puis il ne servirait qu'à nous donner
l'avantage sur les marchés nationaux, et à accroître notre
désavantage sur ceux de l'étranger. Ainsi donc le second
remède , l'ouverture , qui équilibre toutes les produc-
31..
368 APPENDICE.
tions et accroît les plus naturelles , est en résultat le seul
profitable et possible ; autant vaut-il donc y recourir tout
d'abord. Ce ne sont pas les méthodes de culture qu'il
s'agit de changer, mais les cultures elles-mêmes. Nos
méthodes sont bonnes depuis des siècles , et il n'y a que
peu ou même rien à y ajouter. Mais les cultures doivent
changer de siècle en siècle , selon les conditions nouvel-
les; or, c'est ce que nous n'avons pas fait, et que nous
devons faire. — !Nous avons précédemment ^cepté les
fourrages des produits italiens qui ont à redouter la con-
currence. En effet, si Ton fait le tour de la Méditerranée,
on ne trouvera peut-être pas une contrée qu'on puisse com->
parer , sous ce rapport , avec toute l'Italie septentrionale
et avec plusieurs parties de l'Italie méridionale. On peut
donc prévoir que ces contrées n'arriveront peut-être
jamais, et à coup sûr de longtemps, à nous faire concur-
rence pour les fourrages, et, par suite, pour l'éducation
des bestiaux et les laitages. Plus donc la concurrence
diminuera la production des céréales , plus nous pour-
rons trouver une compensation et peut-être un avantage
dans la production en fourrage, en bestiaux, en laitages.
Car la population augmentant, et, par suite, le luxe, sur
les autres côtes de la Méditerranée, les demandes de nos
produits en ce genre s'accroîtront à proportion , et d'au-
tant plus<[ue ce sont des produits qui, de leur nature,
sont toujours plus recherchés dans les localités les plus
voisines. Il résulte de là , en somme , que l'Italie est des-
tinée à voir s^accroître beaucoup, immensément, ce genre
de production , à mettre en pâturages toutes les terres
qui en seront susceptibles , à utiliser dans ce but tous
ses cours d'eau , ainsi que tous les travaux accumulés
par plusieurs générations, et à les augmenter de beau-
coup; ce qui est pour elle, en résultat, un avenir spé-
cial, une source très-abondante d'activité et de richesses
en tout genre (1). — C'est là, sans doute, notre prin-
(I) Dès la plus haute autiquilé , les peuples italiens considéraient
APPENDICE. 369
cipale espérance agricole. Mais ce n'est pas la seule. Nos
riz s(Hit jusqu'à présent sans concurrence dans les pays
à TentoUr de la Méditerranée ; nos huiles ont soutenu
jusquUci, ou à peu près, toutes les concurrences, et si
nos vins n'ont pas eu le même sort , ils pourraient lutter
avec succès dès que des perfectionnements et des encou-
ragements auraient relevé cette industrie , la seule peut-
être qui, parmi les nôtres, soit susceptible de profiter
des uns et des autres. Ses produits s'accroîtraient aussi
probablement parle voisinage où nous sommes de toutes
ces immenses régions en progrès probable. Ici plus
qu'ailleurs , les progrès des autres aident ou même dé-
terminent forcément les nôtres. Notre nonchalance seule
pourrait y faire obstacle. Ce serait au cas seulement où
nous ne voudrions pas produire ce qu'on nous demandera
chaque jour davantage autour de nous , que les deman-
des se reporteraient ailleurs, et peut-être pour toujours.
Si nous nous obstinons à vouloir produire des blés
comme le midi de la Russie , comme la Barbarie ou l'E-
gypte , à confondre ( comme font trop d'agriculteurs ,
d'administrateurs et d'économistes) l'agriculture en gé*
néral \ avec la culture des céréales ; si , dans un siècle de
communications infinies, nous nous obstinons à produire
tout, ou à considérer conune nécessaire la production
des blés; si nous sacrifions à celle-ci les produits qui
nous fourniraient des richesses pour en acheter, des
armes et des vaisseaux pour nous en procurer toujours,
cette préférence surannée nous fera manquer l'occasion ,
et non-seulement l'Italie déchoira une seconde fois dans
son commerce, mais elle déchoira dans son agriculture,
les prés comme la propriété la plus productive. Oo sait que Caton ,
interrogé sur le premier moyen de s'enrichir par Tagriculture, ré-
pondit : Ayez beaucoup de pâturages; le second : Ayez des pâtu-
rages médiocres ; le troisième : Ayez des pâturages même mauvai»,
TttKD.
370 APPENDICE.
ce qui sera le dernier dommage matériel. — Le dom-
mage matériel entraînera à sa suite les dommages mo-
raux, plus funestes encore, de Tinactivité et des vices
qui toujours raccompagnent. Dans les siècles passés ,
Tactivlté cessa presque seulement dans les hautes clas-
ses, et tout au plus dans les rangs industriels. L'agri-
culture en progrès, durant les grands siècles de Fltalie,
s'était soutenue durant ses jours d'épreuve, et elle sauva
l'activité dans une grande partie de la nation. Mais mal-
heur à nous si elle venait à cesser encore dans cette
partie , et si notre nation entière avait à tomber dans la
torpeur, quand tous les peuples environnants , ou plutôt
tous les chrétiens, redoublent d'activité. Alors la mesure
de nos malheurs serait comble; alors il n'y aurait plus
à compter que sur ces remèdes extrêmes que la Provi-
dence permet sans doute, mais que tout homme de bien
doit s'étudier à éviter sans cesse , autant que possible ,
'dans toutes les circonstances.
10. Ainsi donc, quelque chose qu'on veuille ou puisse
faire , il s'agit de la faire au plus tôt. Il n'y a pas seule-
ment nécessité , il y a urgence. Notre avenir commer-
cial, industriel et agricole se décidera, peut-être pour
des siècles, dans les années qui avoisinent la moitié de
XIX* siècle , peut-être dans le peu qui reste pour y at-
teindre. Ce sont là les années décisives de Téconomie
politique de toutes, les nations européennes , mais plus
encore de l'Italie. Ne nous en inquiéterons-nous pas ? Le
commerce universel prendra d'autres habitudes , et cha-
cun sait combien les habitudes commerciales sont diffi-
ciles à changer. Profiterons-nous , au contraire , de cette
nouvelle n grande occasion , peut-être la dernière que
nous offre la Providence , de notre position magnifique
au milieu de la Méditerranée ? de ce que nous nous trou-
vons la première nation européenne sur la route de l'O-
rient qui vient de se rouvrir.^ Et, parlons net, en profi-
APPENDICE. 37 J
terons-nous plus largement , plus hardiment que les
autres nations riveraines de la Méditerranée? Ren-
drons-nous rentrée et la sortie plus faciles dans nos
ports que les autres Etats? Alors les nations plus éloi-
gnées, qui n'ont point d'échelles dans la Méditerranée,
la Hollande, rAllemagne, la Suisse, rAmérique, en
proûteront beaucoup, et celles-là mêmes en profiteront
qui ont des relâches ou des côtes sur la Méditerranée,
comme l'Angleterre , la France et l'Espagne , si nous
savons les précéder dans cette voie libérale. Ces habi-
tudes une fois prises , elles continueront même alors
que l'Angleterre, la France et l'Espagne entreraient
dans cette voie où nous les aurions précédées. Mais
soyons-en bien convaincus, il s'agit ici d'une course, et
d'arriver les premi^s; il s'agit ici de prendre le seul
avantage qui nous reste à saisir. D'autres nations ont
d'autres avantages, d'autres supériorités, plus de vais-
seaux, plus d'industrie, plus de marchés; nous ne pou-
vons les leur enlever, nous ne pouvons prendre que ce
qu'ils n'ont pas su s'approprier jusqu'ici : les libertés du
commerce. — Je fais , en résumé , une seule hypothèse
de l'union douanière italienne, des facilités commerciales
et de la promptitude d'exécution. Les facilités sans
union , ou l'union sans facilités , ou l'union et les faci-
lités sans prompte exécution, ne serviraient à rien. Sup-
posons que Naples, qui est la mieux située, entrât seule
dans les voies libérales , elle ne pourrait offrir un gros
marché sans l'union; le bâtiment étranger ou national
entré dans l'un des ports napolitains devrait écouler tout
son chargement dans le royaume , ou l'emporter dans
d'autres ports italiens , où l'attendraient de nouveaux
droits , de nouvelles législations. Une fois l'armateur
trompé, il ne reviendrait plus, ni lui ni d'autres; on
n'aurait ni grands arrivages, ni grand commerce d'aucune
sorte. Admettons, au contraire, l'union formée, mais
872 APPENDICE.
sans facilités 19)érales, efle ne servirait à rien ; les habi^-
tudes étrangères, et ménie nationales , se perpétueraient
au profit d*États plus libéraux. Supposons enfin runion
formée, et sur des bases libérales; mais quand (sous peu
d'années probablement) les autres nattons riveraines de
la Méditerranée en seront venues à ces mêmes mesures
libérales , alors encore elle ne servira à rien. Si une fois
nous sommes devancés , jamais nous n'arriverons. — Je
sais aussi que faire les innovations peu à peu est un
dogme de bonne économie politique ; mais c'est aussi un
dogme de bonne économie politique qu'il est des excep-
tions à tous les dogmes. Or, c'est ici le cas d'une excep-
tion au dogme du peu à peu. Le nouveau commerce
d'Outre-orient et celui de la Chine en sont à leurs débuts;
mais dans dix ans au plus ils auront pris toutes leurs
habitudes. La route de l'Egypte en est à ses commence-
ments ; mais d'ici à dix ans elle aura acquis toutes ses
commodités. Ces quelques années, durant lesquelles
s'établiront ces habitudes et ces commodités , sont préci-
sément celles qui sont irréparables. Lorsqu'elles seront
passées, il n'y aura plus rien à faire, rien à espérer pour
l'accroissement de notre commerce^ de notre industrie,
de notre agriculture, c'est-à-dire, pour nos grandes acti-
vités nationales. Loin d'arriver à la suprématie, ou même
à l'égalité, si nous n'y pourvoyons à temps, nous som-
mes peut-être pour tomber dans une infériorité comme
on n'en vit jamais; infériorité à l'égard de tous les au-
tres, qui vont développer une activité comme on n'en
vit jamais ; infériorité envers nous-mêmes , qui n'avons
jamais eu une occasion aussi belle à saisir, aussi déplo-
rable à perdre. Mais Dieu nous garde d'un avenir aussi
sinistre. Que Dieu inspire de la force d'âme à ceux à qui
il appartient de sauver la génération italienne actuelle
du mépris , de l'exécration de la postérité. A quoi nous
servirait de nous flatter ou de nous taire? La postérité
ÂPPBNDIGB. 373
est inexorable, et elle l'est d'autant plus dans ses juge-
ments , quand elle a à prononcer sur ce qui a été altéré
ou tu par les contemporains (i).
(I) Aa moment de mettre sous presse U dernière fenUledeoetta
tradacUon (qae nous faisons imprimer à nos frais, dans le but
unique de sentir les intérêts de notre pays), nous apprenons la
triste nouvelle des insurrections qui ont éclaté dans le royaume
des Deux-Siciles, et que l'on s'attend à voir éclater dans les Ëtats
du pape. Libre à cbacun de s'en r^uir ou de s'en indigner , de les
louer ou de les flétrir. Nous essayerons de contenir notre douleur
vis-à-vis d'un spectacle aussi affligeant que celui qui nous est offert
par notre patrie se débattant depuis tant de siècles , surtout dans
les dernières cinquante années, sons le poids d'un malbeur sans
égal , le malheur de se sentir guérie et de se voir forcément en-
chaînée au lit de ses souffrances. Nous ressayerons afin de pouvoir
dire avec calme que , si c'est un devoir pour tous les gouverne-
ments de défendre le dépôt sacré de l'autorité publique, c'est aussi
une maxime qu'on ne viole pas toujours impunément, que celle de
faire à temps les concessions qui sont réclamées par l'opinion gé-
nérale , quand elle s'est manifestée d'une manière incontestable, et
surtout quand elle a triomphé chez les nations voisines.
Or , quel est , à l'entour de l'Italie, le peuple qui n'ait obtenu ou
conquis des institutions nouvelles? Quel est le coin de la Pénin-
sule qui n'ait pas exprimé ce vora par des démonstrations répé-
tées ? qui n'ait pas entendu les gémissements des prisonniers d'État?
qui n'ait pas été arrosé du sang des victimes politiques? Quel est
enfin le pays du monde où l'on ne rencontre des Italiens soupirant
en Tain après leurs foyers ?
Oh non 1 un pareil état de choses ne saurait durer. Les moyens de
répression n'ont pu, ne pourraient que l'aggraver.
En attendant, c'est du fond de notre âme navrée d'affliction que,
nous adressant à nos compatriotes , nous leur disons : réunissons-
nous tous, tant que nous sommes, princes et peuples, au pied des
autels, pour y déposer jusqu'aux plus légères rancunes qu'un même
amour pour la patrie, mais différemment senti, a fait germer dans
nos cœurs ;,pour nous écrier :
« Nos pères ont péché , Seigneur ; ils ne sont plus , et nous
« avons porté la peine de leurs Iniquités : nous-mêmes nous avons
« agi injustement, et nous nous sommes attiré votre colère.
« Cest pourquoi vous êtes devenu inexorable-
« Mais nous voilà tous, contrits et repentants à vos pieds , Sel-
374 APPEMDiCB.
« gpear; oAisklérez que oe B*Mt pas nous q0 avons dit s Cnfei-
<( fiez, crucifiez; souvenez^Tous que nos ancêtres accueillirent, au
« contraire , parmi eux , et défendirent de toute atteinte le gage
« éleroel de votre sublime sacriliee.
«Tournez vers oous vot regards miséricordieux, Seigneur; et
« pardonnez à ritalie.
n Pardonnez à FRalie, Seigneur ; et ne souffrez pas plus longtemps
N que ceux qui viennent la visiter frappent des mains en la voyant ;
« qu'ils la sifflent en branlant la télé, et qu'ils disent : Est-ce donc
R là ce pays d'une beauté si parfaite, qui était la Joie de toute la
« terre? » Trad.
L.e Vendredi saiut de 1844*
TABLE.
Châp.
I.
Chap.
II.
Chap.
m. »
Chap.
IV.
Chap.
V.
Chap.
VI.
Chap.
VU.
Chap.
VIII.
Chap.
IX.
Chap.
X.
Chap.
XI.
Chap.
XII.
Pages.
Préface du Traducteur .' i
Ce qui a motivé cet écrit i
L^organisation politique actuelle de Tltalie
n'est pas bonne 9
De quatre organisations inespérées; et d'a-
bord du royaume d'Italie 13
D'un royaume d'Italie autrichien 21
Des petites républiques 25
D'une confédération des États présents 3i
La confédération de l'Italie est impossible
tant qu'une grande partie de l'Italie est pro-
vince étrangère 42
Courte histoire de l'entreprise toujours pour-
suivie sans succès durant treize siècles> à
l'effet d'acquérir l'indépendance 48
Éventualités futures de l'entreprise 90
De l'éventualité qui promet le plus 116
Comment les princes italiens peuvent y con-
tribuer 174
Gomment peuvent y contribuer utilement tous
les Italiens 218
Du progrès chrétien et de l'encouragement
qui en résulte pour les espérances italien-
nes 268
Appendice. — Union douanière 347
ERRATA.
Page 48, au lieu de seize siècles, lisez treize siècles.
— 174, — chapitre sixième, ;t<e2 CHAprrRE dixième.
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